Politique

[Tribune] Algérie : le milliardaire Baha Eddine Tliba bénéficie-t-il de protections haut placées ?

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Journaliste à Jeune Afrique depuis de nombreuses années, Farid Alilat est spécialiste de l'Algérie.

Baha Eddine Tliba, député FLN d'Annaba et ancien vice-président de l’Assemblée nationale algérienne, le 20 mai 2017 à Alger.

Baha Eddine Tliba, député FLN d'Annaba et ancien vice-président de l’Assemblée nationale algérienne, le 20 mai 2017 à Alger. © RYAD KRAMDI

Alors que beaucoup de hauts dirigeants qui l'ont côtoyé ont été envoyés en prison, Baha Eddine Tliba, député du FLN et milliardaire aux grandes largesses, semble bénéficier d'une immunité suspecte. En raison de sa proximité avec le général Ahmed Gaïd Salah ?

C’est ce qui s’appelle passer entre les gouttes. Le député du FLN et ancien vice-président de l’Assemblée nationale, Baha Eddine Tliba, constitue une énigme. Depuis la démission du président Bouteflika en avril dernier sous la pression de la révolution du 22 février, celui qu’on surnomme « l’émir du Qatar d’Annaba », sa ville d’origine, a disparu des écrans radars. Éclipsé, au placard.

Pendant que le démantèlement de l’ancien clan présidentiel, surnommé « Al Issaba » (« bande mafieuse ») se poursuit, Tliba coule des jours tranquilles entre Annaba et Paris, où il disposerait, dit-on, de solides appuis à l’ambassade. L’homme d’affaires, dont la fortune dans l’immobilier et l’importation suscite interrogations et soupçons, est pourtant l’une des figures de proue de ce clan.

Ami des puissants d’hier, Tliba était l’un des promoteurs patentés et des financiers zélés de la réélection d’Abdelaziz Bouteflika en 2014. « Parmi les premiers à appeler à un quatrième mandat », se plaisait-il à évoquer lui-même jusqu’en février, quand l’insurrection a commencé.

En début d’année, d’ailleurs, le même priait encore le vieux raïs – voyant en lui un prophète que Dieu avait envoyé comme bénédiction pour l’Algérie – de briguer un cinquième mandat. Serment d’allégeance qui lui avait valu d’être promu directeur régional de campagne par Abdelmalek Sellal, à l’époque chef d’orchestre de la campagne nationale.

Immunisé

Sept mois ont passé. Bouteflika et ses soutiens ont été chassés du pouvoir. Abdelmalek Sellal ? Incarcéré depuis le mois de juin à la prison d’El-Harrach, dans l’est d’Alger, aux côtés d’un autre ancien Premier ministre, de plusieurs de ses ex-ministres, d’hommes d’affaires et de walis avec qui Tliba partageait le goût du négoce.

Le milliardaire d’Annaba, lui, semble pour le moment à l’abri des tracas judiciaires. Immunisé. Or s’il fallait citer un seul symbole de l’intrusion de la chkara – l’argent douteux – dans la sphère politique, ce serait Tliba. Dans un enregistrement qui a fuité sur internet, l’ex-chef du gouvernement et ancien secrétaire général du RND Ahmed Ouyahia – aujourd’hui en prison à El-Harrach – , le désignait nommément comme l’un des principaux pourvoyeurs d’argent sale.

Son entregent est d’autant plus remarquable qu’on le dit aussi proche du général Gaïd Salah, véritable patron du pays depuis la démission de Bouteflika

Entré au Parlement en mai 2012 sous l’étiquette d’un parti obscur – « pendant sa campagne, il distribuait des flacons de parfum avec sa photo dessus », se souvient un Bônois – , Tliba, aussitôt élu, rallie le FLN. Lors du conclave d’août 2013, au cours duquel Saïd Bouteflika, frère et conseiller du chef de l’État, a imposé Amar Saadani à la tête du vieux parti, il finance sur ses propres deniers les frais de séjour et de restauration des participants à l’hôtel El Aurassi d’Alger.

L’homme, aux goûts dispendieux et au physique imposant, gravit les échelons au sein de l’ex-parti unique jusqu’à se faire élire à la vice-présidence de l’Assemblée. Chemin faisant, il cultive de solides amitiés dans les arcanes du pouvoir. Un entregent d’autant plus remarquable qu’on le dit aussi proche d’Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense, chef d’état-major de l’armée et véritable patron du pays depuis la démission de Bouteflika.

Une question de temps ?

Tliba bénéficie-t-il de protections haut placées ou sa convocation devant un tribunal n’est-elle qu’une question de temps ? Une bonne partie de l’opinion est convaincue que cet homme s’est mis à l’abri de la justice. Les doutes, les appréhensions et les suspicions qui entourent l’opération mains propres ayant envoyé derrière les barreaux une bonne partie du gouvernement de Bouteflika, ainsi que les plus grosses fortunes du pays, prennent notamment leur source dans l’immunité dont bénéficie encore aujourd’hui Tliba.

Quatre de ses anciens amis ont de gros soucis avec les juges. Abdelmalek Boudiaf, ancien ministre de la Santé, à qui il aurait offert un appartement de luxe à Annaba, est placé sous contrôle judiciaire et inculpé pour « dilapidation de biens publics » et « abus de confiance ». Abdelghani Zaalane, ex-ministre des Travaux publics, à qui il aurait proposé le même genre de cadeau, est incarcéré pour les mêmes chefs d’accusation.

Boudjemaa Talaï, ex-ministre des Transports et député FLN de la wilaya d’Annaba, avec lequel Tliba a fait tandem durant les législatives de 2017, fait l’objet également de poursuites judiciaires pour des motifs identiques. Ali Haddad, ancien patron des patrons, que des témoins disent avoir vu en sa compagnie avant son arrestation, dort en cellule depuis cinq mois. Tliba, lui, continue de passer entre les gouttes.

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