Politique

Centrafrique : comment François Bozizé prépare son retour à Bangui

François Bozizé (RCA), président de la République centrafricaine, au palais de la Renaissance le 13 mars 2013, dix jours avant la prise de Bangui par les rebelles de la Seleka.   Photo de Vincent Fournier/Jeune Afrique

François Bozizé (RCA), président de la République centrafricaine, au palais de la Renaissance le 13 mars 2013, dix jours avant la prise de Bangui par les rebelles de la Seleka. Photo de Vincent Fournier/Jeune Afrique © Vincent Fournier/JA

Bientôt la fin de l’exil forcé ? Avec 2020 en point de mire, l’ex-chef de l’État, fort de son assise électorale, est déterminé à faire lever les sanctions de l’ONU à son encontre.

Trois sonneries puis une voix grave, un brin traînante, reconnaissable. François Bozizé est méfiant. Il sait chacun de ses mots écouté, scruté, analysé. Alors il pèse ces derniers soigneusement. Lorsque Jeune Afrique le contacte à Kampala – en le prenant il est vrai un peu au dépourvu –, l’ancien chef de l’État centrafricain choisit de ne pas s’exprimer. « Ce n’est pas le moment », s’excuse-t-il. Malgré notre insistance, il se tiendra à son silence, sans s’agacer, s’amusant même de nos relances. En exil depuis sa chute, en 2013, François Bozizé n’a pas abandonné l’espoir de rentrer en Centrafrique, ce pays qu’il a dirigé pendant dix ans, quasiment jour pour jour.

Mais l’ancien général de 72 ans va devoir jouer serré : mis sous sanctions par les Nations unies et visé par un mandat d’arrêt international, il a interdiction de voyager et ses avoirs ont été gelés. Le 12 août, son parti a avancé le premier pion d’une stratégie pensée, entre Bangui et Kampala, pour l’échéance présidentielle de fin 2020.

Touadéra en difficulté

Réuni en congrès dans la capitale centrafricaine, le Kwa Na Kwa (KNK) a officialisé son passage à l’opposition. Fini le temps de l’alliance avec le président Faustin-Archange Touadéra, née en 2017 lors de la nomination comme ministre de la Fonction publique de Jean-Louis Opalegna (un proche du secrétaire général du KNK, Bertin Béa, également avocat de Jean-Francis Bozizé, le fils de l’ex-président.)

« Même si Bozizé a choisi de soutenir Anicet-Georges Dologuélé en 2016, une partie des voix du KNK et de son fief de l’Ouham sont allées à Touadéra, qui s’en est souvenu en 2017, explique un ancien ministre. Cela permettait aussi à Bozizé de se rapprocher de Touadéra et de travailler à mettre en place les conditions de son retour au pays. »

Mais ce temps semble révolu. « Scandales financiers, mauvaise gouvernance économique et financière, actes de corruption à la mairie de Bangui, exploitation d’or désastreuse par des sociétés chinoises à Bozoum… » Devant ses militants, Bertin Béa – qui s’entretient régulièrement par téléphone avec son patron et lui a rendu visite à plusieurs reprises à Kampala – a livré le 12 août un réquisitoire sans concession contre l’actuel chef de l’État.

Bozizé propose son aide… sans réponse

Une opinion que Bozizé ne devrait pas renier. Devant un drapeau centrafricain accroché à un mur vierge par du ruban adhésif, l’ancien président, s’exprimant en gbaya, a livré un message de la même teneur, le 15 août, se disant « sceptique » au sujet de l’accord de paix signé à Khartoum en février avec les groupes armés. Lisant ses notes, il a répété qu’il était prêt à apporter son aide dans le rétablissement de la paix et de la sécurité en Centrafrique.

L’offre de services est loin d’être une première : rien qu’en 2019 il a écrit en ce sens à Touadéra, mais aussi au Tchadien Moussa Faki Mahamat, le président de la Commission de l’Union africaine, au président français, Emmanuel Macron, ou encore – il y a moins d’un mois – au secrétaire général des Nations unies, António Guterres. Ces mains tendues sont restées lettre morte.

Bozizé voit bien que le président est plus isolé que jamais

Peut-il désormais jouer une autre carte ? Depuis juin, il a engagé son parti au sein de la plateforme É Zingo Biani, qui milite pour la destitution du président. Aux côtés de Karim Meckassoua, Jean-Serge Bokassa ou Anicet-Georges Dologuélé, il soutient une mise en accusation de Touadéra devant l’Assemblée nationale pour haute trahison. « Bozizé voit bien que le président est plus isolé que jamais », confie l’un de ses anciens collaborateurs. « Touadéra est affaibli diplomatiquement, depuis qu’il s’est rapproché de Moscou, et François Bozizé est tenté de jouer ­là-dessus, toujours dans l’optique d’obtenir une levée des sanctions de l’ONU par le Conseil de sécurité », analyse un diplomate européen en poste à Bangui.

Faiseur de rois

En janvier 2018, on a aperçu François Bozizé à Addis-Abeba – malgré son interdiction de voyager –, en marge d’un sommet de l’Union africaine en Éthiopie, où il a rencontré le Congolais Denis Sassou Nguesso, très influent dans la crise centrafricaine, ou le Burundais Pierre Buyoya. Mi-août, un Centrafricain assidu du Quai d’Orsay confiait en outre à JA que la manœuvre pourrait se révéler payante à Paris.

« Il y a deux ans, Macron considérait un retour de Bozizé comme impensable car “crisogène”. Aujourd’hui, c’est plus ouvert », détaille cette source. Faustin-Archange Touadéra était, le 5 septembre, de passage à Paris, où il devait rencontrer Emmanuel Macron pour évoquer les relations diplomatiques et la future présidentielle. On imagine mal que le cas de Bozizé n’ait pas été évoqué.

Bozizé détient encore une grande influence sur l’électorat de l’Ouham

Mais pourquoi veut-il revenir ? « Le KNK est bien implanté sur le territoire, et Bozizé détient encore une grande influence sur l’électorat de l’Ouham. Il a un grand rôle à jouer en 2020 », analyse un ancien ministre. « Un grand rôle ». Mais lequel ? Selon les instances du parti, il est le candidat naturel du KNK pour la présidentielle. Mais l’hypothèse paraît peu crédible. « Personne ne va accepter de le laisser rentrer pour se porter candidat », confie un diplomate. L’ancien chef de l’État a bien tenté de placer son fils, Jean-Francis, mais l’initiative, jugée népotique, est mal passée et fait toujours grincer des dents chez les lieutenants du KNK.

« Le souhait de Bozizé est sans doute davantage d’être le faiseur de rois pour 2020 et d’obtenir des garanties pour son retour, et le respect de son statut d’ancien chef d’État », croit savoir l’un de ses anciens intimes. Si Bozizé n’en est pas le propriétaire, les voix du KNK et de l’Ouham lui seront en effet précieuses. Plusieurs potentiels candidats cherchent d’ores et déjà à obtenir ses faveurs. « Tous font le même calcul : verrouiller le soutien de leur région d’origine et aller chercher des voix chez Bozizé », confie un habitué des joutes banguissoises. Et de conclure : « Le 15 août, quand “Boz” s’exprime en gbaya, le message est clair : “Sans l’Ouham et sans moi, vous ne passerez pas.” »

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte