Politique

Côte d’Ivoire : le camp d’Alassane Ouattara en ordre de bataille pour la présidentielle

Alassane Ouattara au congrès constitutif du RHDP, au stade Félix Houphouet-Boigny d’Abidjan, le 26 janvier 2019.

Alassane Ouattara au congrès constitutif du RHDP, au stade Félix Houphouet-Boigny d’Abidjan, le 26 janvier 2019. © Thierry Gouegnon/REUTERS

En cette rentrée qui s’annonce chargée, le RHDP a achevé la mise en place de ses instances dirigeantes avec un objectif clair : faire triompher son candidat à la présidentielle de 2020. Comment ? Avec qui ? Enquête.

Il est 16 h 40, le 27 août, quand l’Airbus de la présidence ivoirienne se pose sur le tarmac de l’aéroport d’Abidjan. Alassane Ouattara fait son retour au pays après trois semaines de vacances. À Mougins, dans cette villa de plain-pied typique du sud de la France, dont il apprécie tant la tranquillité, le chef de l’État s’est penché sur les dossiers chauds de la rentrée. Revenu en Côte d’Ivoire, il a immédiatement confié à son Premier ministre, Amadou Gon Coulibaly, la tâche de former un nouveau gouvernement, dont la composition a été annoncée le 4 septembre.

Ce léger réaménagement s’inscrit dans le cadre de la mise en place du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP). Officiellement créé à la fin de janvier, le parti unifié est toujours en chantier. Il a pris ses quartiers aux Deux-Plateaux, dans les bureaux que le président utilisait avant son arrivée au pouvoir. Une villa sans signe distinctif, protégée des regards indiscrets par de hauts murs immaculés et qui sera bientôt réaménagée. C’est ici que la direction exécutive, formée à la mi-juillet, se réunit désormais. Composée de 37 membres, elle est dirigée par l’homme d’affaires Adama Bictogo, un fidèle chargé ces dernières années de la mobilisation au sein du Rassemblement des républicains (RDR, le parti présidentiel).

La machine RHDP

La direction exécutive, c’est un peu la cheville ouvrière du RHDP. C’est elle qui est chargée de mettre en œuvre les instructions de ses deux organes de décision : le conseil politique (150 membres) et surtout le directoire (seize personnes), présidé par Gon Coulibaly. C’est le seul organe du parti pour lequel un financement est prévu. Au début d’août, lors d’un séminaire de deux jours organisé à Grand-Bassam, ses membres ont présenté leur feuille de route et fait des propositions de budget pour les trois prochains mois. L’organigramme complet de la coordination locale a ensuite aussi été validé. « Nous avons identifié 40 régions politiques. Dans chacune, un coordinateur a été installé, détaille Adama Bictogo. Il est assisté de plusieurs adjoints et va nommer un secrétaire sectoriel et dix comités de base. L’idée est de décentraliser le plus possible nos équipes. »

Le RHDP montre ses muscles, mais la situation pourrait se corser si l’opposition parvenait à faire front commun

C’est ainsi que, dans l’Ouest, le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Albert Mabri Toikeusse, sera notamment secondé par Albert Flindé, un conseiller du Premier ministre, et par le ministre de l’Artisanat, Sidiki Konaté. À ces coordinateurs régionaux s’ajouteront, dans le courant de septembre, des délégués départementaux, sous-préfectoraux et communaux. « Nous nous sommes fixé comme objectif de mettre en route la machine RHDP d’ici à la fin du mois d’octobre. Après cela, le parti sera en campagne pour préparer les élections d’octobre 2020 », poursuit Adama Bictogo.

La direction exécutive mise également sur la diaspora, notamment sur celle d’Europe. En août, au cœur de la canicule parisienne, le ministre de la Promotion de la jeunesse et de l’Emploi des jeunes, Mamadou Touré, a annoncé la création d’un nouveau mouvement. Inspiré d’En marche, la structure ayant accompagné l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron et auprès de laquelle Mamadou Touré multiplie les prises de contact depuis un an, il a, entre autres buts, celui de recruter en Europe, y compris au sein de l’opposition. Quant à Adama Bictogo, il présidera dans les prochaines semaines une grande rencontre à Paris.

Nous estimons aujourd’hui que nous pouvons compter sur près de trois millions de voix

Une cellule électorale dirigée par le ministre Mamadou Sanogo est également à l’œuvre et devrait bientôt présenter différentes stratégies dans la perspective de l’élection. L’objectif du RHDP est clair : s’imposer dès le premier tour face à une opposition éclatée. L’emporter au second tour contre des adversaires unis sera un exercice bien plus complexe. « Nous estimons aujourd’hui que, sur un corps électoral qui devrait avoisiner les huit millions d’électeurs, nous pouvons compter sur près de trois millions de voix, explique un responsable du RHDP. Nous avons fait des simulations avec une participation maximale de 70 %. »

Alliance d’intérêts

À un an de la présidentielle, le RHDP montre ses muscles. Mais cette arithmétique implacable se traduira-t-elle sur le terrain ? Lors des élections municipales d’octobre 2018, la participation avait été de 36 %. Le RHDP avait obtenu 39,87 % des voix, et le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), 21,85 %. Depuis, le contexte a changé, et les choses pourraient se corser si l’opposition parvenait à faire front commun.

Mais pour l’instant, rien n’est fait, et malgré la rencontre entre Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié, le 29 juillet à Bruxelles, le chef de l’État demeure persuadé que leur alliance ne se concrétisera pas et qu’il sera toujours possible de négocier avec Gbagbo dans l’optique d’un éventuel retour en Côte d’Ivoire. « Gbagbo ne sera pas candidat lui-même. En revanche, Pascal Affi N’Guessan se présentera, et cela va émietter l’électorat du Front populaire ivoirien [FPI], assure, confiant, un proche d’Alassane Ouattara. Et, côté PDCI, le seul candidat qui émerge pour le moment a 85 ans et a fait 25 % en 2010. »

Pour espérer l’emporter, le RHDP devra absolument rester fort et uni jusqu’au bout. Ou, du moins, en donner l’impression. De nombreux cadres du PDCI ou de l’Union pour la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI), d’Albert Mabri Toikeusse, sont venus gonfler les rangs du parti ces derniers mois, parfois sous la pression. Mais seront-ils tentés de quitter le navire s’ils n’y trouvent finalement pas leur compte ?

Nous savons que le parti ne survivra pas si nous quittons le pouvoir

C’est un risque dont Alassane Ouattara est conscient. Lui qui rêvait initialement de faire du RHDP un grand parti unifié a déjà dû revoir sa stratégie après la rebuffade d’Henri Konan Bédié. Désormais, le RHDP ressemble plus à une alliance d’intérêts qu’il faut transformer en une machine à gagner les élections. Sa structuration sera d’ailleurs complètement revue après le scrutin de 2020. Si son candidat l’emporte, bien sûr : « Parce que nous savons que le parti ne survivra pas si nous quittons le pouvoir », confie un ministre.

Succession

Pour s’assurer d’un heureux scénario, le chef de l’État s’implique personnellement. Depuis plusieurs mois, députés et membres de la société civile défilent à son domicile de la Riviera. Il dira dans les prochains mois s’il décide ou non de briguer un nouveau mandat. « Je le ferai savoir en 2020, a répété Alassane Ouattara, le 6 août. Je prendrai ma décision au moment opportun et sur la base de ce que mon parti me dira de faire. » « Sauf circonstance exceptionnelle, il n’ira pas », assure l’un de ses amis. Le plus vraisemblable toutefois est que le chef de l’État n’a pas encore définitivement arrêté sa décision.

Amadou Gon Coulibaly, le Premier ministre ivoirien, lors d'un meeting à Ferkessédougou le 26 juillet 2019. © DR / Amadou Gon Coulibaly

Gon Coulibaly est sur orbite

Ce dont il rêverait, c’est de voir Amadou Gon Coulibaly lui succéder. Le président entend les doutes émis par ses proches quant à la capacité de son Premier ministre à s’imposer dans les urnes mais veut croire qu’ils peuvent être surmontés. Il préfère son profil de sérieux technocrate à celui du ministre de la Défense, Hamed Bakayoko, qui ne serait pas encore prêt pour la magistrature suprême. « Gon Coulibaly est sur orbite », confirme un ministre.

De fait, le RHDP semble taillé sur mesure pour accompagner sa candidature. Après Ouattara, le patron, c’est lui. Quand il s’est agi de constituer les organes de décision du RHDP, toutes les tendances représentées au sein du parti ont pu faire des propositions, mais c’est Amadou Gon Coulibaly qui a présenté une première liste au chef de l’État, qui a procédé aux derniers arbitrages depuis Paris, le 9 juillet, en marge de sa rencontre avec Emmanuel Macron. Finalement, le Premier ministre a placé la plupart de ses fidèles, parfois au détriment d’anciennes figures du RDR.

Ajustements

Un temps convoité par le secrétaire général de la présidence, Patrick Achi, le poste de directeur exécutif a donc été confié à Adama Bictogo. Sa nomination vient récompenser la forte implication de l’ancien ministre dans les mois qui ont précédé la création du RHDP. Elle a toutefois provoqué le mécontentement de certains barons. Car Adama Bictogo est avant tout un proche du Premier ministre. Il y a deux ans, déjà, il était pressenti pour prendre les commandes du parti présidentiel, mais, face à la grogne interne, il avait finalement été écarté.

« On a assez dit que le RHDP n’était que le RDR bis, s’agace un député proche de Daniel Kablan Duncan. Les proches de Gon Coulibaly trustent tous les postes importants. Si c’est comme ça, autant retourner au PDCI ! » De fait, le vice-président aurait aimé que le poste revienne à une personnalité issue de son mouvement, PDCI-Renaissance. Il s’en est ouvert au chef de l’État, qui lui a laissé entrevoir la possibilité de faire des ajustements.

Kablan Duncan n’affrontera jamais frontalement Gon Coulibaly

Ces derniers temps, Kablan Duncan peine à asseoir son autorité sur les transfuges du PDCI. Et le ralliement très médiatisé de Jeannot Ahoussou-Kouadio, le président du Sénat, au RHDP ne lui facilite pas la tâche. Annoncé comme potentiel successeur du chef de l’État alors que l’alliance avec Bédié était encore d’actualité, Kablan Duncan a en outre été contraint de s’effacer pour ne pas faire d’ombre à Gon Coulibaly. Il n’a certes pas complètement renoncé, mais, à 77 ans, il pourrait être une victime collatérale de la modification constitutionnelle envisagée par le chef de l’État. « De toute façon, Kablan Duncan n’affrontera jamais frontalement Gon Coulibaly. Le jour où le président lui dira “ça suffit, Daniel”, il se rangera », assure un proche d’Alassane Ouattara.

Ambitieux, Marcel Amon Tanoh se positionne lui aussi comme un potentiel rival du Premier ministre dans la perspective de 2020. « Il ne supporte pas que tout tourne autour de Gon », explique l’un de ses collaborateurs. Dans les couloirs de la présidence, son positionnement suscite des interrogations. « Il n’a aucune base électorale et très peu de soutiens au sein du parti », remarque un proche du chef de l’État. Il fait peu de doute que lui aussi rentrera dans les rangs si Alassane Ouattara décide publiquement de faire de Gon Coulibaly son dauphin.

Mabri compte toujours soumettre sa candidature

Enfin, le chef de l’État devra gérer le cas d’Albert Mabri Toikeusse. Ouattara l’apprécie, et Mabri fait partie des rares ministres à pouvoir accéder directement à lui. Tout en ne faisant pas mystère de sa volonté d’être candidat. Avant que son parti, l’UDPCI, n’intègre le RHDP, il avait même publiquement annoncé qu’il se présenterait en 2020. « Mabri compte toujours soumettre sa candidature [au RHDP], explique l’un de ses proches. Si elle n’est pas retenue, il en informera ses militants, qui décideront s’il doit malgré tout se présenter. »

À un an de la présidentielle, Alassane Ouattara devra donc faire les bons arbitrages pour éviter les grincements de dents. « La répartition des postes entre la vice-présidence, la primature et les différentes institutions sera peut-être aussi importante que le choix du candidat », conclut un collaborateur du chef de l’État.


La difficile quête de candidats

En plus de ses organes de direction, le RHDP s’est doté d’un conseil national de 7 900 membres et d’un bureau politique de plus de 3 000 personnes – des effectifs pléthoriques destinés à montrer la supériorité numérique du parti face à ses rivaux. Mais il n’a pas toujours été facile de trouver autant de candidats, et certaines des personnalités retenues ont appris qu’elles l’étaient en découvrant leur nom dans la presse.

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