Société

[Chronique] Le clochard et le robot

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Mis à jour le 05 septembre 2019 à 14h14

Par  Fouad Laroui

Ecrivain

Livre ouvert (illustration).

Livre ouvert (illustration). © Creative Commons / Flickr / Marthe Lelievre

Pas loin de l’entrée du cimetière du Père-Lachaise, à Paris, un homme un peu voûté est assis sur un petit tabouret.

Devant lui, quelques livres disparates sont disposés sur une planche branlante soutenue vaille que vaille par deux tréteaux. N’ayant jamais pu résister à la vue d’un bouquin qui s’offre, je m’approche. Tiens, un Borges ; un Mauriac ; un « Que sais-je ? » de sociologie ; des photos du vieux Montmartre… J’en prends deux.

Il m’en recommande un autre, de Kawabata, mais je l’ai déjà lu. Il me parle alors de René Barjavel, mais ce n’est pas ma tasse de thé – ceux qui ont fait des études scientifiques n’aiment pas, en général, la science-fiction : l’univers est assez enchanté sans qu’on en rajoute. Après avoir payé, je m’éloigne. Cette journée du mois d’août est très belle.

Le soir, en revenant de ma promenade, je m’aperçois que l’homme a rangé son commerce mais qu’il est toujours là, bavardant avec deux clochards. Et je me rends compte qu’il en est un, lui aussi. Les trois hommes dorment sans doute quelque part dans un caveau du Père-Lachaise, comme ces Égyptiens qui ont élu domicile dans un immense cimetière au cœur du Caire. Et dire qu’il parle si bien de littérature…

« Vous savez, j’ai été autrefois professeur de mathématiques… »

Ça m’a rappelé un incident qui m’était arrivé il y a bien longtemps dans le métro parisien. Un vagabond, grand et maigre, vêtu d’une sorte de houppelande, m’avait demandé de l’argent, que j’étais bien en peine de lui donner, étudiant impécunieux que j’étais. Sans insister, il s’était éloigné d’un pas traînant puis avait fait volte-face et était revenu me dire, dans un chuchotement : « Vous savez, j’ai été autrefois professeur de mathématiques… »

Que lui était-il arrivé ? Un drame privé, une dépression, l’alcool ? Son image m’avait longtemps hanté, ainsi que sa phrase chuchotée, ce « je-est-un-autre » par lequel il demandait qu’on ne le jugeât pas sur son apparence… Il avait eu, dans une autre vie, une « importance collective », comme disait Céline.

Dignité

Je me suis aussi souvenu qu’à Bordeaux, pas loin du cours Victor-Hugo et du lycée Montaigne, il y a un SDF qui vit en revendant les livres que les habitants du quartier lui donnent. Ces mêmes habitants s’étaient insurgés lorsque la municipalité l’avait menacé d’expulsion (!) pour occupation indue de l’espace public. (Expulser quelqu’un qui vit dans la rue, c’est une blague amère.)

Je l’ai revu récemment. N’était que son échoppe est ouverte aux quatre vents, on ne peut la distinguer de celle d’un vrai bouquiniste. Rayonnages, classification des livres par auteur ou par thème, mise en valeur de quelques-uns, etc. Le plus extra­ordinaire, c’est que personne n’y touche ; aucun acte de vandalisme ne la vise. Les loubards du quartier eux-mêmes la laissent en paix – c’est peut-être parce que les livres les effraient, ou qu’ils ne savent pas ce que c’est.

Le travail est le service que nous rendons à l’autre pour être digne du service qu’il nous rendra

En revenant du Père-Lachaise, et à la faveur de ces réminiscences, je me suis dit qu’ils avaient raison, ceux qui disent que c’est le travail qui fait la dignité de l’homme – Camus ajouterait : « […] s’il est librement accepté. » En somme, le travail est le service que nous rendons à l’autre pour être digne du service qu’il nous rendra. Si l’on veut donner un sens à sa vie, celui-là en vaut un autre. Il faut imaginer ce SDF heureux, devant son petit étalage.

On nous promet un monde où les robots travailleront et où les hommes mèneront une existence de roi fainéant. Est-il si sûr que cela représente un progrès ? Peut-être regretterons-nous un jour le temps où même certains clochards se donnaient l’air de travailler pour qu’on prenne la peine de s’arrêter, de leur parler de littérature ou d’autre chose, de sourire, d’hésiter, d’argumenter, bref de faire d’eux des interlocuteurs, donc des êtres humains.

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