Politique

[Édito] Des gouvernements africains en surcharge pondérale

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Par  François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le président Félix Tshisekedi et Sylvestre Ilunga Ilunkamba, nouveau Premier ministre de la RDC, le 20 mai 2019 à Kinshasa (image d’illustration).

Le président Félix Tshisekedi et Sylvestre Ilunga Ilunkamba, nouveau Premier ministre de la RDC, le 20 mai 2019 à Kinshasa (image d'illustration). © DR / présidence de la République

Si la plupart des gouvernements africains comptent un nombre disproportionné de ministres par rapport à leur population et surtout à leurs ressources budgétaires, il ne faut pas oublier que ces États-nations en chantier ont besoin d’une représentativité maximale de toutes leurs composantes.

«Le gouvernement est le seul vaisseau connu qui coule par le haut », écrivait le célèbre journaliste du New York Times James Reston. Par le bas aussi, parfois. Il suffit de lire les commentaires qui ont suivi l’annonce, le 26 août, après sept mois de gestation douloureuse, de la composition de la nouvelle équipe dirigeante congolaise pour s’en faire une idée : divisé, certes, mais surtout « pléthorique », « obèse » et « ubuesque », ce gouvernement de 67 membres serait menacé de chavirage avant même d’avoir quitté le port, du seul fait de sa surcharge pondérale.

Pourtant, à bien y regarder et si l’on applique la seule règle du ratio nombre d’habitants/nombre de ministres, la République démocratique du Congo figure plutôt dans le peloton de tête des pays africains les plus raisonnables : un membre du gouvernement pour 1,2 million de citoyens. En Afrique centrale, qui bat en ce domaine tous les records, la proportion est de 1 ministre, vice-ministre ou secrétaire d’État pour 52 000 habitants au Gabon, 1 pour 23 000 en Guinée équatoriale et 1 pour… 15 000 dans le petit archipel de São Tomé-et-Principe.

Au Cameroun, qui compte le même nombre de membres du gouvernement que la RDC, le ratio est de 1 pour 390 000. L’inflation des postes ministériels étant apparemment une caractéristique typiquement francophone, l’Afrique de l’Ouest n’échappe pas à la règle. On dénombre environ 1 ministre pour 500 000 habitants en Côte d’Ivoire, au Sénégal ou au Mali, contre 1 pour 2 millions en Afrique du Sud et au Kenya.

Comparaison n’est pas forcément raison

Si l’on aligne ces chiffres en regard de ceux qu’affichent de grands États centralisés et de facto unitaires comme la France (dont le gouvernement compte 3 ministres de moins que celui du Gabon pour 35 fois plus d’habitants), le Japon, la Russie et surtout la Chine (1 ministre pour 40 millions de Chinois !), la comparaison paraît cruelle. Hors Afrique anglophone, seuls deux pays maghrébins présentent des gouvernements dont la taille peut être considérée comme proportionnée : le Maroc (1 pour 1 million) et l’Algérie (1 pour 1,5 million).

Partout ailleurs, ce sont des cabinets dopés aux stéroïdes et surtout hors de prix qui se réunissent chaque semaine (dans le meilleur des cas) autour du chef de l’État. Les salaires et les dépenses de fonctionnement du nouveau gouvernement de la RD Congo devraient ainsi engloutir 12 % du budget national. Et l’on a du mal à ne pas tomber de sa chaise quand on constate que la Centrafrique, dont le PIB est 1 250 fois inférieur à celui de la France, compte 5 ministres de plus.

Le temps n’est plus où un pouvoir pouvait se permettre de punir une région qui avait ‘mal’ voté en l’excluant des fruits de la redistribution

Il ne s’agit évidemment pas d’ériger ces comparaisons en dogme absolu – si la République des Seychelles détient le record du nombre de ministres par habitant (1 pour 9 000), ils ne sont que 11 et il est difficile à un État de fonctionner avec moins – , mais d’expliquer pourquoi cette disproportion par rapport aux règles convenues de la bonne gestion correspond à des impératifs de gouvernance qu’il est impossible d’effacer d’un trait de plume. Tenir compte des nécessités de la géopolitique est, dans des États-nations encore en chantier, une obligation : chaque région, chaque département, chaque communauté doit être représentée au sein de l’exécutif.

À l’heure des gouvernements inclusifs, le temps n’est plus où un pouvoir pouvait se permettre de punir une région qui avait « mal » voté en l’excluant des fruits de la redistribution. À cet égard, le schéma démocratique classique qu’offrent nombre de pays africains, avec partis au pouvoir et partis d’opposition aspirant à le conquérir, est bien souvent un théâtre à usage extérieur. Ce qui importe, c’est le partage des postes, lequel relève de la prise en compte des sensibilités communautaristes beaucoup plus que politiques, au sens occidental du terme.

Assurer ses arrières

Corollaire de ce qui précède : la grande difficulté qu’éprouvent beaucoup de présidents à limoger leurs ministres sans leur offrir aussitôt un autre maroquin – d’où l’impression que, lorsque l’on change de gouvernement, c’est toujours le même. La raison en est simple : la plupart des politiciens africains sont des professionnels qui, faute de plan B, sont incapables de concevoir une reconversion dans d’autres arcanes que ceux du pouvoir. En d’autres termes : c’est ça ou le chômage.

Et qui dit ex-ministre oisif aux sources de revenus brusquement taries dit (presque) automatiquement opposant. De quoi faire réfléchir bien des chefs d’État qui n’ont pas tous la latitude, comme le Camerounais Paul Biya, d’envoyer leurs collaborateurs en disgrâce peupler les quartiers VIP des prisons ni de se payer le luxe de pouvoir « virer » les défaillants sans états d’âme, à l’instar du Rwandais Paul Kagame.

Bien plus que le nombre des personnalités siégeant autour de la table du Conseil des ministres, c’est donc l’accumulation des pesanteurs d’où procède leur choix qui pose problème. Résultat : l’utilité l’emporte trop souvent sur la compétence, et l’on est ministre « parce que », avant d’être ministre « pour que ». « Les peuples ont les gouvernements qu’ils méritent », disait Montesquieu. Sans doute. Mais les gouvernements méritent-ils les peuples dont ils ont la charge ?

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