Culture

[Tribune] Toni Morrison, immortelle aînée…

Par

Romancière franco-sénégalaise

Toni Morrison en avril 1994.

Toni Morrison en avril 1994. © Kathy Willens/AP/SIPA

Décédée il y a un mois, la lauréate du prix Nobel de littérature en 1993 laisse derrière elle le souvenir d'une inoubliable Dame à la plume galvanisée par la soif de justice et de liberté.

Révérence ! Adieu, ce n’est jamais radieux, ce mot laisse le blues rancir en bouche. Inoubliable Dame, vigie du féminisme, inlassable avocate des droits de l’homme, révérence !

De Toni Morrison, je retiendrai qu’elle cultivait les plus belles lettres : celles qui nourrissent ceux qui marchent vers le rassemblement pacifiste, où la trinité stellaire, Montesquieu – Kant – Schiller, convoquait déjà la fratrie humaine. Punctus contra punctum se répondent les plumes à travers les siècles, ponctuant le mal, brisant les mortels silences. Quand les injustes imposent bride ou fouet, le chœur des poètes s’élève, s’oppose à tout râle, propose la voie pour des lendemains qui chantent. Et, même si le monde persiste à ignorer l’harmonie, Orphée reconnaît les siens à leur contrepoint.

Plume « jazzante »

La plume de Toni Morrison, seul le cœur lui donnait le la. Ainsi danse une baguette de Maestria ! Galvanisée par la soif de justice et de liberté, elle ne fait pas piquet au quai des soupirs. Toujours verticale, la plume de Toni Morrison courait, bravait les courants, reliait les rives. Et quel tempo ! Elle « jazzait », « djoundjounguait » de New York à Niodior, où les pélicans perchés sur les palétuviers guettaient son cap.

Jadis, au Saloum, on n’accompagnait pas une princesse en silence, encore moins une reine. Alors, roulement de djoundjoung ! Roots, back to roots ! Même coiffant l’américaine Chloé, les rastas de Toni Morrison ne clamaient-ils pas roots ? Les meilleures racines poussent sous le crâne, mais l’arbre puise sève aux sources. Quoique éloignées des racines, les branches du caïlcédrat sont caïlcédrat.

Toni Morrison, à New York, le 27 février 2013. © Bebeto Matthews/AP/SIPA

De la vallée du Grand Rift, Lucy appelle ses enfants. Djoundjoung, sur les pas de Toni Morrison ! Elle fertilisait la Culture, jardinait le meilleur des futurs possibles. Jamais démissionnaire, elle labourait vaillamment son champ, offrait ses récoltes en semailles, car elle savait que la plus redoutable des bombes, c’est un cerveau en jachère. Même sur les tanns, elle semait ses idées, afin que le cœur des Hommes ne soit plus jamais désertique.

Une kyrielle de gens de toutes teintes lui vouait un amour platonique, parce que son seul battement de cils renvoyait la bêtise dans sa caverne. Ses yeux dessillés, elle dessillait ceux du monde. La liberté n’est qu’un leurre lorsqu’on la savoure seul. Alors, même aux loups, Toni Morrison portait la lumière.

Accueillie là-haut par Dames Yourcenar et Lessing, entourées de pages tels que Senghor, Baldwin et Faulkner, Lady Morrison est en bonne compagnie

Que dire au Maître des cieux qui a passé une telle étoile de l’autre côté de l’Univers ? Jah Rastafari, Alléluia, Ya Rahman, n’aviez-vous pas mieux à faire ? Éplorés, nous voici soufflant un air de blues avec Stig Dagerman : notre besoin de consolation est impossible à rassasier !

Accueillie là-haut par Dames Yourcenar et Lessing, entourées de pages tels que Senghor, Baldwin et Faulkner, Lady Morrison est en bonne compagnie, mais, ici-bas, les bêtes à plume sont esseulées. Dans ce monde où de pseudo-bergers trient les enfants d’Ève et entraînent les dormeurs au précipice ; comment se résoudre à dire bye-bye à la vigilante Toni Morrison ? Elle, en ligne de mire, qui fonce dans les fourrés avec les veaux s’est portée volontaire !

Que l’annonce du départ de cette étoile m’ait trouvée précisément à portée des bras de ma douce petite sœur, dans notre île natale, n’est-ce pas un signe du destin ? Les astres n’ont-ils pas voulu m’interroger ainsi sur la notion de famille ? « Condoléances », m’a dit l’ami allemand qui m’a téléphoné, alors que Niodior n’avait enterré personne.

Madame Chloé Ardelia Wofford Morrison est née avec le verbe de Shakespeare, à Lorain, dans l’Ohio, là-bas, au pays de Wall Street. Moi, avec le verbe sérère, sur un confetti pris dans les entrelacs des bolongs du Saloum, là-bas, au sud du Sud. Même les cocotiers de Niodior vous diront qu’aucune famille américaine n’a vu ma tétine ni mes poupées de coton, confectionnées toutes par ma grand-mère. Pourtant, comme l’ami teuton qui m’a présenté ses sincères condoléances, je comptais Toni Morrison parmi les miens, même si ma sœur de lait l’ignorait.

De l’arbre à la pirogue

Petite sœur, je te présente une géniale tante ! Une tante, autrement. Une tante, autre que ces harpies qui font des gènes des chaînes et vous réduisent en esclave dans leur poulailler. Petite sœur, retiens ceci : de sang, la famille porte parfois malheur, mais, choisie, elle aide à vivre. Planétaire mater, Toni Morrison était un immense caïlcédrat dans son époque, son lignage déborde les frontières.

On s’émerveille de l’altitude des arbres qui dominent la canopée ; songe-t-on au nombre des lianes qu’ils portent à la lumière ? Petite sœur, tu sais qu’au Saloum, lorsque les caïlcédrats cessent de verdoyer, ils deviennent des pirogues et poursuivent leur voyage. Comme eux, Toni Morrison n’a pas fini de nous transporter, son cap grandit tout rameur. Petite sœur, embarquement immédiat ! Allons au musée du Louvre ; un esprit murmure déjà là-bas, c’est le Pangol de Toni Morrison.

RIP, Chloé. Toc-toc ? Veilleuse Toni Morrison, salutations sangomariennes ! Nous avions entamé une conversation. Le Maître de l’horloge l’ayant écourtée, je te rappelle du royaume des ombres. Lors de ta carte blanche au Louvre, tu m’avais fait l’honneur de m’inviter, le 15 novembre 2006. Mes yeux gardent depuis un éclat qui s’appelle admiration.

Avant la rencontre à l’Auditorium, tu m’avais conviée pour un déjeuner au restaurant in situ. Qu’ai-je mangé ? Mes papilles l’ont oublié. Chacun de tes sourires, chaque octave de ta voix suffisait à ma faim. Et te voilà soudain mon cordon-bleu au pays de Paul Bocuse ! Vive d’esprit, curieuse des autres, tu interrogeais encore et encore, mais avec une délicatesse qui allégeait tout sujet. J’ignore si le Kilimandjaro sait admirer les talus, mais, toi, t’y parvenais. Tu nous as appris que la modestie ne casse pas les genoux aux grandes âmes, elle leur ajoute même de l’altitude.

Toni Morrison et Barack Obama le 29 mai 2012 à Washington. © Carolyn Kaster/AP/SIPA

Je ne révélerai pas ici tout ce que tu m’as dit ce jour-là, ma tête risquerait de remplacer le ballon de la prochaine Coupe du monde de football. Mais, muette, la gratitude vaut ingratitude. J’ose donc l’indiscrétion de rapporter ce souvenir. À la fin du déjeuner, tu as spontanément ôté ta pince à cheveux de tes dreadlocks et tu l’as fixée sur mes nattes. Seul ton bras autour de mes épaules me prouva que je ne rêvais pas. Cette pince pailletée, je l’ai portée avec la même assiduité que les petites filles réservent à leur poupée favorite. Aujourd’hui réduite en miettes, cette petite pince est ma relique de toi.

« Ravive l’arc-en-ciel »

Grande Dame, dis-moi, d’où te venait cette générosité de hisser les petites pousses à ta hauteur ? Le monde le sait déjà, mais je tiens à l’attester : tu étais de l’étoffe de ceux qui réchauffent et guident les âmes en quête d’elles-mêmes. Chère Toni Morrison, nous aimions tes pages pleines de rêves, de révoltes et, surtout, d’amour, parce que nous sommes d’accord avec toi : tout humain souhaite et mérite d’être aimé, avec ou sans l’œil le plus bleu. Djoundjoung pour la Weltliteratur, qui se soucie de l’ensemble du genre humain ! Ainsi rêvait Goethe, et ta plume entérinait ce vœu.

Professeur Morrison, rien de ce que j’écris sur toi ne vaut le prix Pulitzer, que tu as su mériter. Les tonnes de fleurs mauves que je dépose à tes pieds ne t’immortaliseront pas mieux que ta plume nobélisée. Mais, puisque le roi du sablier, qui a réclamé ton sourire auprès de lui, nous laisse encore son verbe, j’ai une demande à formuler. J’imagine que tu veilleras sur tous tes orphelins, mais, dans la paix de ta demeure céleste, n’oublie pas les bêtes à plume, ravive l’arc-en-ciel. Alors de drôles d’oiseaux s’échapperont toujours de la basse-cour pour narguer les courants. Punctus contra punctum battront leurs ailes, et tu reconnaîtras la farandole de tes héritiers.

Tiens, un pélican du Saloum fait déjà route, avec des cigognes d’Alsace et de Rhénanie-du-Nord-Westphalie ! Là-bas, à l’horizon, face à cette table où tu donnes des nouvelles du monde à Martin Luther King, leurs arabesques inscrivent : « Veilleuse Toni Morrison, immortelle aimée ! »

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