Politique

RDC : un gouvernement ingouvernable ?

Le chef de l’État, le 29 décembre 2018, à la veille du scrutin qui l’a porté au pouvoir.

Le chef de l’État, le 29 décembre 2018, à la veille du scrutin qui l’a porté au pouvoir. © Luis TATO/AFP

Pléthorique au regard des ressources budgétaires du pays et largement inexpérimentée, la nouvelle équipe est le fruit d’un compromis entre l’ancien et le nouveau président. C’est pourtant avec elle que Félix Tshisekedi devra conduire le changement tant attendu.

Pouvait-il en être autrement ? Après une ribambelle d’annonces contradictoires, c’est au creux de la nuit kinoise du 25 au 26 août que Félix Tshisekedi s’est officiellement doté, plus de sept mois après son investiture, d’un premier gouvernement. Un dénouement à la hauteur des attentes maintes fois déçues, un feuilleton qui a réservé son lot d’intrigues et de rebondissements. À la clé : 67 ministres, si l’on inclut le chef du gouvernement, une multitude de visages nouveaux et, déjà, des interrogations sur la possibilité de diriger cette équipe hors norme.

Dans le camp du président comme dans celui de son prédécesseur, Joseph Kabila, on insiste sur la volonté de « compromis » et de « changement ». Mais il ne fait aucun doute que le premier gouvernement de Sylvestre Ilunga est avant tout le fruit d’un bras de fer, au cours duquel chacun a tenté d’imposer son choix à l’autre. Une partie serrée, qui n’a pris fin que le 25 août, lors d’ultimes tractations menées par les deux têtes de l’exécutif en personne.

L'ex-président congolais Joseph Kabila s’est toujours senti plus à son aise dans cette arche de Noé privée que dans l’anarchique Kinshasa.

L'ex-président congolais Joseph Kabila s’est toujours senti plus à son aise dans cette arche de Noé privée que dans l’anarchique Kinshasa. © Colin Delfosse pour JA

Exit donc la grande majorité des caciques de l’ancienne administration. Plus des trois quarts des ministres le sont pour la toute première fois, et ce simple fait résume à lui seul le climat de défiance qui aura marqué le premier semestre de cohabitation entre le Front commun pour le Congo (FCC), de Kabila, et la coalition du chef de l’État, Cap pour le changement (Cach). « Les négociations ont été menées dans un climat d’extrême prudence, mais on va pouvoir passer à la phase exécutive », veut croire Vidiye Tshimanga, conseiller spécial du président.

« Nous avons dû nous battre pour que certains noms inacceptables ne figurent pas au gouvernement », résume un proche de Tshisekedi

Il faut dire que Félix Tshisekedi jouait gros. La présence de personnalités sous sanctions ou perçues comme trop liées à l’ancienne administration risquait d’entamer sa crédibilité. Pendant des mois, les équipes de négociateurs ont bataillé pied à pied, emmenées d’un côté par le président par intérim de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), Jean-Marc Kabund, et de l’autre par Néhémie Mwilanya Wilondja, fidèle directeur de cabinet de Kabila. Les séances ont été souvent complexes, parfois houleuses, les représentants de Cach accusant régulièrement leurs homologues du FCC de venir négocier leurs propres postes.

Ligne rouge

« Nous avons dû nous battre pour que certains noms inacceptables ne figurent pas au gouvernement », résume un proche de Tshisekedi. « Il y a eu une volonté unanimement acceptée de ne pas imposer des personnalités “à problèmes” ou qui, pour l’opinion publique, auraient pu incarner l’absence de changement », tempère André-Alain Atundu, porte-parole de la majorité présidentielle lorsque Kabila était au pouvoir. « La vérité, c’est que Tshisekedi n’a eu d’autre choix que de tracer une ligne rouge, résume un diplomate en poste à Kinshasa. Il en allait de sa crédibilité. »

Emmanuel Ramazani Shadary lors du scrutin présidentiel en RDC du 30 décembre 2018.

Emmanuel Ramazani Shadary lors du scrutin présidentiel en RDC du 30 décembre 2018. © Jerome Delay/AP/SIPA

C’est ainsi que l’ex-président de l’Assemblée nationale, Aubin Minaku, a été retoqué, tout comme l’influent Néhémie Mwilanya Wilondja ou Emmanuel Ramazani Shadary, secrétaire général du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), de Kabila, et candidat malheureux à la présidentielle de décembre 2018. Pareil pour Kalev Mutond, l’ancien patron de la tentaculaire Agence nationale de renseignements (ANR), dont le nom a un temps été évoqué. Et à défaut de pouvoir nommer ses proches, Kabila s’est adapté en portant son choix sur leurs lieutenants.

Du côté du Cach, l’écrémage a été moins sévère, même si l’UDPS et son allié, l’Union pour la nation congolaise (UNC, le parti de Vital Kamerhe, directeur de cabinet du nouveau président), ont parfois eu du mal à se partager les 23 postes qui leur revenaient. Mais c’est surtout avec Kabila que les négociations ont été délicates, l’ancien président ayant mené une véritable chasse aux « traîtres » – le terme est assumé par ses proches.

Tryphon Kin-Kiey Mulumba, fervent partisan d’un troisième mandat puis soutien de Tshisekedi, a été recalé. Idem pour Antipas Mbusa Nyamwisi : cela fait plusieurs années que les chemins de Kabila et de l’ancien chef rebelle devenu ministre des Affaires étrangères s’étaient séparés, et beaucoup prêtaient à cette influente figure de l’Est un destin ministériel après son rapprochement avec Tshisekedi, en juin. Mais, là encore, Joseph Kabila a dit non.

Même chose enfin quand il s’est agi de Modeste Bahati Lukwebo, qui s’était porté candidat à la présidence du Sénat contre l’avis de l’ancien chef de l’État. Au regard du poids politique de son parti (l’AFDC-A est la deuxième formation la plus importante du FCC, derrière le PPRD), et redoutant un éventuel passage à l’opposition, Tshisekedi a tenté de lui faire une place au sein du gouvernement et proposé en contrepartie au FCC un enviable poste de vice-Premier ministre à Néhémie Mwilanya Wilondja. Peine perdue.

Quelle marge de manœuvre ?

Résultat : le nouveau gouvernement compte très peu de poids lourds, mais une quantité de personnalités inexpérimentées. « Cela pourrait déplacer le centre de décision hors du gouvernement, estime un fin connaisseur de la politique congolaise. Tshisekedi avait déjà pris ses dispositions en constituant un cabinet pléthorique pour lancer des chantiers assez populaires, de manière que le gouvernement, qui allait être majoritairement FCC, soit obligé de lui emboîter le pas. »

« On risque de s’acheminer vers un mode de gouvernement léthargique » prédit Bob Kabamba

Le chef de l’État bénéficiera-t-il pour autant d’une marge de manœuvre suffisante ? Rien n’est acquis. D’autant que nombre de portefeuilles – dix-sept en tout – ont été dédoublés, au risque de voir des ministres et leurs vice-ministres se faire concurrence ou se neutraliser. C’est ainsi que le maroquin des Affaires étrangères, confié à Marie Tumba Nzeza, une personnalité issue du Cach, sera flanqué d’un vice-ministère des Affaires étrangères et des Congolais de l’étranger, attribué à Raymond Tchedya Patay, du FCC. On peut également citer le cas du radical Papy Pungu Lwamba, président de la ligue des jeunes du PPRD, nommé vice-ministre des Ressources hydrauliques et de l’Électricité, quand le ministère de tutelle est revenu à Eustache Muhanzi Mubembe (Cach). « Les fonctions ont des périmètres distincts, assure un proche du président. Mais il est vrai que chacun a souhaité mettre en place des mesures de sécurité. »

Querelles

« Le problème, quand on a une équipe de 66 ministres, dont 17 vice-ministres, c’est que l’on s’expose obligatoirement à des blocages. Qui arbitrera ? » interroge déjà le politologue congolais Bob Kabamba. Et quel rôle pourra jouer le Premier ministre ? Réputé discret et consensuel, membre de longue date du PPRD sans en être un incontournable, Sylvestre Ilunga a-t-il les épaules pour la tâche qui l’attend ? Il n’est intervenu que tardivement, et en marge, dans les querelles qui ont opposé le Cach et le FCC, et nul doute que la mission de cet économiste renommé, âgé de 72 ans, sera délicate.

Nommé en mai, le Premier ministre, Sylvestre Ilunga est réputé discret. Aura-t-il les épaules pour la tâche qui l’attend	?

Nommé en mai, le Premier ministre, Sylvestre Ilunga est réputé discret. Aura-t-il les épaules pour la tâche qui l’attend ? © Présidence RDC

« Si l’on se dote d’un gouvernement de technocrates, cela signifie que la politique se fera ailleurs, poursuit Bob Kabamba. Dès qu’il y aura des blocages, Tshisekedi et Kabila seront sollicités pour les résoudre, mais c’est un tandem qui pédale dans des directions opposées. De plus, au sein du Cach, il faudra constamment arbitrer entre deux courants : celui du président et celui de son directeur de cabinet, comme on l’a vu pendant les négociations. Tout cela sera compliqué. Kabila est rodé à l’exercice, mais l’on risque de s’acheminer vers un mode de gouvernement léthargique. »

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