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Politique économique

Congo : Brazza doit passer de la parole aux actes

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h33
Plateforme de Total E & P Congo sur le champ offshore de Moho-Nord, dont l’entrée en production, en 2017, a permis au pays de retrouver une croissance positive.

Plateforme de Total E & P Congo sur le champ offshore de Moho-Nord, dont l’entrée en production, en 2017, a permis au pays de retrouver une croissance positive. © Total

Après cinq ans de marasme financier et de récession, le pays renoue avec la croissance. Et, depuis qu’il a négocié la restructuration de sa dette bilatérale avec Pékin, il est revenu dans les bonnes grâces du FMI. À charge maintenant pour Brazzaville de prendre les mesures nécessaires pour repartir sur de bonnes bases.

Il fait doux en cette soirée d’août. Les Brazzavillois prennent l’air sur la corniche fermée à la circulation le dimanche, quelques vendeurs de rue y déambulent, ballon à la main. De jeunes sportifs font des concours de pompes. On entend au loin le vrombissement des jet-skis patrouillant sur le fleuve avec, en toile de fond, Kinshasa qui scintille. Un vent d’espoir souffle.

Il y a quelques semaines, le 11 juillet, le pays – en pleine crise financière avec une dette publique estimée à 10,7 milliards de dollars – revenait dans les bonnes grâces du FMI. Ce dernier ne pouvait envisager de soutenir le Congo tant que le pays n’avait pas conclu d’accord avec les autorités chinoises sur le rééchelonnement de sa dette. Un crédit de 3,15 milliards de dollars qu’il avait contracté auprès de China Exim Bank (qui représenterait 35 % de sa dette totale). Cet accord a été signé à Pékin le 29 avril.

Après deux ans de négociations ardues, le FMI s’est donc dit prêt à reprendre son programme de soutien financier au Congo dans le cadre de la facilité élargie de crédit (FEC), pour un montant de 448,6 millions de dollars sur trois ans, dont une première tranche de 44,9 millions de dollars immédiatement débloquée. En contrepartie, le Congo s’engage à mettre en œuvre, d’ici à mars 2020, 48 mesures visant à assainir ses finances et à diversifier ses recettes, dont 80 % dépendent du pétrole. Objectif : ramener la dette publique totale à 70 % du PIB dans trois ans, contre près de 88 % en 2018.

Reprise des aides

« Cet accord était plus qu’attendu, relève Pierre-Alix Tchiongho, directeur associé au sein du cabinet d’audit Ernst & Young (EY) Congo. Il est clair que, psychologiquement au moins, on note un impact. » Pour preuve, comme le FMI, d’autres bailleurs ont réitéré leur soutien au pays. Au total, Brazzaville devrait ainsi bénéficier de 1,3 milliard de dollars d’aides provenant du Fonds, mais aussi de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement (BAD), de l’Agence française de développement (AFD), etc.

En mai, la BAD s’est engagée à participer au financement de la création de zones agro-industrielles à hauteur 83 millions de dollars et à la construction du pont route-rail Brazzaville-Kinshasa (dont les travaux devraient démarrer en août 2020), pour un montant de 210 millions de dollars, sur un coût total global estimé à 550 millions.

Le président Denis Sassou Nguesso, le 6 septembre 2018, à Changsha (Chine), lors de la 4e édition de Invest in Africa. La 5e édition de ce forum coorganisé par la Banque mondiale et le gouvernement chinois se tiendra à Brazzaville du 10 au 12 septembre.

Le président Denis Sassou Nguesso, le 6 septembre 2018, à Changsha (Chine), lors de la 4e édition de Invest in Africa. La 5e édition de ce forum coorganisé par la Banque mondiale et le gouvernement chinois se tiendra à Brazzaville du 10 au 12 septembre. © XINHUA

Sans compter la deuxième phase du projet Central Africa Backbone (CAB), qui consiste à relier le Congo, par l’intermédiaire de la fibre optique, au Cameroun et à la Centrafrique : un chantier de 43,6 milliards de F CFA (66,5 millions d’euros) cofinancé par la BAD (78 %) et l’État (22 %). « Le Congo a retrouvé la caution qui lui manquait auprès de la communauté internationale, observe Désiré Avom, doyen de l’université de Dschang, à Yaoundé. Cette signature constitue aussi un soulagement pour l’économie régionale, cela va contribuer à la reconstitution des réserves de change. »

Discipline budgétaire

En attendant le verdict du FMI et pour lui démontrer ses efforts, le gouvernement avait déjà adopté le Plan national de développement (PND) 2018-2022 et annoncé d’importantes réformes pour réduire le train de vie de l’État et en améliorer la gouvernance, en particulier la transparence. « Les autorités ont engagé un programme d’assainissement budgétaire depuis 2017, confirme Alex Segura, chef de la mission du FMI à Brazzaville. Mais ces efforts doivent se poursuivre en 2019-2022 pour rétablir la soutenabilité des finances publiques, tout en préservant des seuils minimaux de dépenses sociales et d’investissements. »

Sur la plateforme Moho Nord (Congo)

Sur la plateforme Moho Nord (Congo) © Total

Le pays est parvenu à renouer avec une croissance positive (1,6 %) en 2018 et devrait suivre cette tendance, principalement grâce à la remontée des cours des hydrocarbures et à l’entrée en exploitation de gisements du champ de Moho-Nord. Mais, pour améliorer la gestion de ses finances, il va surtout devoir œuvrer à l’apurement de ses dettes auprès de ses principaux créanciers, comme il l’a fait avec Pékin. « C’était la première fois que les autorités chinoises procédaient de la sorte par écrit, remarque un homme d’affaires congolais. Elles avaient très peur que ce type de requête ne se répète ailleurs et fasse jurisprudence. »

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Ce préalable obtenu, le FMI a également requis des Congolais qu’ils renégocient leur dette avec les créanciers extérieurs privés, notamment les traders pétroliers, dont Glencore et Trafigura, auprès desquels le pays serait endetté à hauteur de 965 milliards de F CFA (près de 1,5 milliard d’euros), avec des taux d’intérêt faramineux. Le Fonds réclamerait par ailleurs le retour dans le giron de l’État de gisements pétrolifères arrivés à maturité et cédés à peu de frais à certains opérateurs.

Deux mesures doivent être prises : la finalisation d’un rapport d’audit de la dette intérieure et la préparation d’un échéancier du paiement des dettes validées auprès du secteur privé », selon Alex Segura.

Ce dossier trader devrait être réglé d’ici à décembre, mois au cours duquel l’institution doit établir un premier examen semestriel. En parallèle, « deux autres mesures doivent être prises : la finalisation d’un rapport d’audit de la dette intérieure [qui devrait dépasser 1 715 milliards de F CFA] et la préparation d’un échéancier du paiement des dettes validées auprès du secteur privé », ajoute Alex Segura.

Au-delà de l’assurance d’une plus grande discipline budgétaire, d’autres annonces en matière de bonne gouvernance ont été formulées. La Haute Autorité de lutte contre la corruption (HALC) a finalement été mise en place, et un audit des comptes de la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC) est prévu.

Le siège de la SNPC, qui, loi sur la transparence oblige, doit désormais être auditée chaque année.

Le siège de la SNPC, qui, loi sur la transparence oblige, doit désormais être auditée chaque année. © Antonin Borgeaud/EDJ

« Pour l’heure, ces avancées sur le papier n’engagent cependant pas le pays autant que cela, estime Catherine Dumarché, chef du service économique de l’ambassade de France à Brazzaville. Il va falloir que la HALC montre son indépendance et que les audits de la SNPC aient lieu annuellement, comme la loi y oblige désormais. » Les bailleurs de fonds devront eux aussi faire des efforts. « Ils vont devoir se concerter davantage afin d’éviter les redondances », souligne l’économiste.

Urgences sociales

À ces impératifs s’ajoutent d’autres priorités. De fait, sur le premier montant décaissé par le FMI, 80 % iront aux urgences sociales. « La population a su faire preuve de résilience, reconnaît Claude Bochu, chef adjoint de la délégation de l’Union européenne à Brazzaville. À présent, cette bouffée d’oxygène doit aller en priorité à la santé et à l’éducation, où les souffrances sont les plus vives. »

Pour Séraphine Ekoa, directrice générale d’AfricAdvice, « l’une des voies de l’émergence des économies situées au sud du Sahara passe par la promotion de l’entrepreneuriat et de la consommation de productions locales ».

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La femme d’affaires congolaise a financé la création de l’enseigne Made in Africashop, qui compte trois boutiques au Congo et en ouvrira bientôt une au Cameroun et une au Bénin. Les produits qui s’affichent sur les étagères de ses boutiques brazzavilloises sont made in Africa et vendus par des jeunes femmes formées dans son centre d’apprentissage. Pour elle, comme pour nombre de porteurs de projets : « Sans réforme ou vision politique claire et ferme, les prêts du FMI ne pourront conduire à un réel dévelopement pour les populations. »


Chantiers suspendus et projets clés

Conséquences visibles de la crise financière et économique, nombre de chantiers sont à l’arrêt dans la capitale. « Les seuls qui continuent de tourner sont ceux financés par les acteurs chinois », constate Pierre-Alix Tchiongho, directeur associé chez Ernst & Young Congo.

Au plus fort de la crise, en 2017, 52 % des entreprises actives dans le pays ont dû réduire leurs effectifs, et beaucoup de sociétés de BTP opérant dans le cadre de projets publics ont dû cesser tout ou partie de leurs activités car elles n’étaient pas payées. C’est le cas de Sanjose, le constructeur espagnol chargé de la réalisation des nouveaux locaux du ministère de l’Intérieur – pour l’heure suspendue.

En revanche, d’autres projets majeurs pour la relance économique prennent corps. Depuis le mois de mars, quatre grues (deux de 40 t et deux de 6 t) venues du port français du Havre ont été installées dans le port de Brazzaville en vue du projet de modernisation cofinancé par l’Union européenne (UE), qui comprend aussi le renforcement et la rénovation de plus de 1 km de quais.

Côté maritime, le Port autonome de Pointe-Noire (PAPN), qui s’était déjà considérablement modernisé et agrandi ces dernières années, bénéficie d’une aide importante de l’Agence française de développement (AFD) pour la construction d’un nouveau port de pêche et la modernisation de ses infrastructures. Un financement de 70 millions d’euros complété par une subvention de 29,3 millions d’euros de l’UE. Les travaux devraient débuter d’ici au deuxième semestre de 2020.

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