Justice

Algérie : Ali Haddad, parole à la défense

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h33
Ali Haddad, PDG de l’Entreprise des travaux routiers, hydrauliques et bâtiments (ETRHB), à Alger, le 10 mars 2016.

Ali Haddad, PDG de l’Entreprise des travaux routiers, hydrauliques et bâtiments (ETRHB), à Alger, le 10 mars 2016. © Romain Laurendeau pour JA

Son arrestation en mars a symbolisé le démantèlement du système Bouteflika. Mais pour son entourage, l’homme d’affaires Ali Haddad est victime d’une cabale politique.

Les langues se délient lentement autour d’Ali Haddad, homme d’affaires, ex-patron des patrons, arrêté dans la nuit du 30 au 31 mars au poste-frontière d’Oum Teboul, entre l’Algérie et la Tunisie. Les mots ? Mille fois pesés. « Les consignes d’Ali sont très claires. La priorité est de protéger la famille », décrypte un conseil.

Aussi, la mise au point du groupe ETRHB rédigée au mois de juin n’a-t-elle jamais été publiée. « On est déjà condamnés par l’opinion publique. À quoi cela aurait-il servi de nous défendre ? » ­justifie un cadre. Un autre : « Cela aurait pu être interprété comme une provocation. » Par qui ? Il n’en dira pas plus.

Marchés de gré à gré

Le document, que nous avons consulté, tentait de répondre aux accusations de malversations portées par voie de presse. Notamment concernant un accès privilégié aux marchés publics. La proximité d’Ali Haddad avec Saïd Bouteflika, frère du président déchu le 2 avril, lui aurait permis de faire main basse sur plusieurs chantiers d’importance.

Le plus souvent de gré à gré, c’est-à-dire sans appel d’offres. Une procédure introduite en juillet 2002, lorsque Abdelaziz Bouteflika a modifié le code des marchés pour y renforcer son pouvoir réglementaire. Le point de départ d’une « stratégie » de prédation « à grande échelle », pour le journaliste et militant anticorruption Djilali Hadjadj. « Ce qui devait être l’exception dans la gestion de la commande publique devint la règle », accuse le fondateur de l’Association algérienne de lutte contre la corruption.

L’ETRHB se défend d’avoir profité du système : « Aucun gré à gré simple ne nous a été attribué seuls. Et en dix ans, l’ETRHB n’a été partie prenante que de six groupements. » Des chiffres que nous avons pu vérifier, sur la base des comptes rendus de Conseils des ministres sur la période 2009-2019. « Vous voyez ? C’est moins que les concurrents turcs et chinois », insiste la direction du groupe.

Depuis la création de l’ETRHB en 1988, aucun incident de paiement n’a été enregistré sur aucun des crédits octroyés, assure ETRHB

Quid de l’accès privilégié aux crédits ? Selon la presse arabophone – Ennahar en tête – , la brigade d’investigation de la gendarmerie nationale de Bab Jdid enquête sur un emprunt de 27 milliards de dinars (200 millions d’euros) destiné à financer un investissement sidérurgique à Berrahal (Est) et obtenu par Haddad sans présenter la moindre garantie. Mensonge, selon l’ETRHB. « Chacun des emprunts a été couvert par les garanties exigées par les banques, conformément au règlement de la Banque d’Algérie. Tous les crédits ont été remboursés à terme échu », précise la mise au point rédigée en juin.

Qui ajoutait plus loin : « Depuis la création de l’ETRHB en 1988, aucun incident de paiement n’a été enregistré sur aucun des crédits octroyés. Au-delà du remboursement du capital, l’ETRHB a versé entre 2003 et 2019 plus de 16,5 milliards de dinars (près de 124 millions d’euros) d’intérêts aux banques algériennes. » « Nous n’avons absolument rien à nous reprocher, renchérit un membre de la direction. Entre 2009 et 2019, nous avons soumissionné à 407 appels d’offres. Nous en avons remporté 72, seuls ou en groupement. Notre taux de réussite est de 17,5 %, loin derrière nos concurrents. » Là encore, Jeune Afrique a pu recouper une partie des chiffres.

« Dans le viseur »

« Les problèmes de Haddad ont commencé lorsqu’il s’est frotté à Sonatrach », croit savoir un ponte du secteur pétrolier, proche d’Abdelmoumene Ould Kaddour, ex-PDG de l’entreprise publique. Les ambitions du patron des patrons dans la pétrochimie ont agacé au plus haut niveau. En novembre 2016, l’homme d’affaires rachète 17 % de Fertial, spécialisée dans la production d’engrais et de fertilisants agricoles. Un mois plus tard, première alerte : la plénière d’ouverture du Forum africain d’investissement et d’affaires, organisé par Alger, tourne au fiasco.

Ali Haddad,

Ali Haddad, © Romain Laurendeau pour JA

Lorsque Ali Haddad s’invite sur scène pour prononcer son discours, le gouvernement quitte la salle, dans les pas du Premier ministre de l’époque, Abdelmalek Sellal. Officiellement, Ali Haddad aurait dérogé au protocole en ne respectant pas l’ordre de passage au pupitre. Des sources à la présidence font alors courir une autre version : Sellal avait reçu l’ordre de ne pas assister au discours de Haddad pour signifier que l’incarnation politique ne se soumet pas aux « oligarques ». « Haddad n’en menait pas large, même si son entourage ­assurait que tout allait bien », se souvient un ­confident. Il s’isole à l’étranger. Et coupe ses téléphones.

La gouvernance Bouteflika, féodale et clanique, a amené au pouvoir des incompétents qui ne savent pas évaluer le coût des projets, d’où les dépassements

À l’été 2017, nouveau coup de semonce. Abdelmadjid Tebboune, qui a remplacé Abdelmalek Sellal à la primature, lance une campagne contre l’argent sale. Le nom de Haddad revient avec insistance. Dans la presse, dans les sphères sécuritaires, dans les cercles diplomatiques. Son groupe est mis en demeure de terminer les projets non achevés. L’ETRHB enjoint à l’État de s’acquitter de ses dettes.

« C’est là le cœur du problème : la gouvernance Bouteflika, féodale et clanique, a amené au pouvoir des incompétents qui ne savent pas évaluer le coût des projets. D’où les dépassements », explique, sous le sceau de l’anonymat, un économiste algérien. Un ancien de l’ETRHB confirme que, fréquemment, en cours d’année, les budgets étaient rognés : « Et il fallait stopper les chantiers ou les poursuivre sur la trésorerie. » Ceux qui protestaient auprès du maître d’ouvrage – l’État – ont progressivement été écartés des marchés. Haddad, lui, a fermé les yeux. « Il a accepté de se compromettre avec ce système », tranche l’économiste. « Avec l’incident Tebboune, il a compris qu’il était dans le viseur », relate un ami.

Storytelling

« Ali a toujours eu un problème de communication, confie un membre de la famille. Comme l’ancienne génération, il ne voit pas trop à quoi ça sert. » Ces deux dernières années, Haddad avait essayé de reprendre en main son « storytelling ». Une grande opération est envisagée pour les trente ans du groupe, en 2018. « L’idée était de mettre en avant les réalisations de l’ETRHB pendant la décennie noire et d’expliquer que le succès de l’entreprise vient du choix d’Ali Haddad de rester en Algérie quand d’autres fuyaient le pays », se souvient l’un des initiateurs du projet.

L’événement n’a jamais vu le jour. En parallèle, le patron du groupe entame des séances de media training, conseillé par l’agence Hopscotch. Il lui faut corriger son élocution – moquée –, son débit, sa respiration… Le président du Forum des chefs d’entreprise (FCE), le patronat algérien, refuse les demandes d’interview. Et disparaît des écrans radars quelques mois. À la presse, qui s’en étonne, l’entourage répond qu’« on lui a demandé de se faire discret ».

Lorsque nous le rencontrons en septembre 2018, l’homme semble hésiter à briguer un nouveau mandat à la tête du FCE. « C’est une décision difficile », explique-t-il alors, autour d’un café, à Paris. « Vous avez le choix ? » lui demande-t-on. Il sourit. Le même reconnaîtra en privé, avant de démissionner du FCE le 28 mars, que la décision ne lui appartenait pas totalement. Se sait-il déjà condamné ?

À ceux qui le pressent de quitter Alger, il répond invariablement qu’il doit « d’abord protéger ses frères », membres du conseil d’administration de l’ETRHB. En détention provisoire depuis le 3 avril, Ali Haddad a déjà purgé cinq des six mois de prison ferme dont il a écopé pour détention de deux passeports algériens. Au début de juillet, la justice a transmis à ses avocats de nouvelles charges liées au financement de la campagne (avortée) d’Abdelaziz Bouteflika pour la présidentielle (annulée) d’avril 2019.

« Dossier politique »

« Le procureur a dans un premier temps engagé des poursuites pour financement illégal de parti, relate un proche du dossier. Cela ne tenait pas. Abdelaziz Bouteflika était candidat indépendant, il a fallu requalifier les faits. » Les poursuites portent désormais sur un éventuel « blanchiment d’argent ». D’autres hommes d’affaires, dont deux ex-Premiers ministres – Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal – , et pléthore d’anciens membres du gouvernement ont été placés en détention provisoire pour les mêmes motifs.

Les témoignages sont accablants : nombre d’entrepreneurs en vue à Alger affirment, devant les enquêteurs ou en privé, avoir subi un chantage de la part de l’entourage de Haddad au sein du FCE afin qu’ils participent eux aussi au financement de la campagne de l’ex-président. « Du racket, des méthodes de voyous », fulmine l’un d’eux, pourtant soupçonné d’avoir fait partie du circuit.

Toutes les infractions possibles et imaginables ont été inscrites au dossier, On dirait un copié-collé du code pénal

À ses avocats, Ali Haddad répète qu’il est innocent. Et qu’une justice indépendante le rétablirait dans ses droits. « Le dossier est politique », tranche un ­avocat qui plaide régulièrement pour l’État. « Toutes les infractions possibles et imaginables ont été inscrites au dossier, s’agace l’un des conseils de Haddad. On dirait un copié-collé du code pénal. » Deux juges d’instruction conduisent les enquêtes. « Comme pour les autres affaires, reprend le conseil, tant la masse de documents à éplucher est énorme. »

Ali Haddad, homme d'affaires algérien, Président Directeur Général du Groupe ETRHB (Entreprise des Travaux Routiers, Hydrauliques et Batiments), et Président du FCE (Forum des Chefs d'Entreprise), dans son bureau à Alger le 10 mars 2016

Ali Haddad, homme d'affaires algérien, Président Directeur Général du Groupe ETRHB (Entreprise des Travaux Routiers, Hydrauliques et Batiments), et Président du FCE (Forum des Chefs d'Entreprise), dans son bureau à Alger le 10 mars 2016 © R. Laurendeau pour JA

L’entourage ­immédiat de Haddad s’est résolu à ce qu’il passe ­plusieurs années à l’ombre. Et se ­raccroche à l’espoir que, pour relancer une ­économie moribonde, le futur président soit ouvert à l’idée d’accords transactionnels. Une sorte de deal à la saoudienne, qui ­verrait les hommes d’affaires accepter, en échange de leur libération, un ­arrangement ­financier consistant à rembourser au Trésor les sommes que le pouvoir estime ­frauduleusement gagnées.


Administrateurs publics

La prison d’El-Harrach abrite désormais un grand nombre de visages de la nomenklatura qui a accompagné les vingt ans au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika. Ali Haddad partage sa cellule avec Redha Kouninef – autre ponte du BTP, à la tête du groupe KouGC – et Mourad Oulmi, patron de Sovac (filière automobile).

Le même établissement abrite aussi Mahieddine Tahkout, qui possède l’un des plus importants réseaux de concessionnaires automobiles en Algérie, ainsi que certains de ses proches. Le 22 août, la justice algérienne a désigné des administrateurs pour assurer la gestion de leurs sociétés, en proie à des difficultés financières depuis l’incarcération de leurs propriétaires.

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