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Environnement

Congo-Brazzaville : soft power écolo vs industrie polluante

La Soremi, qui exploite une unité de production de cathodes de cuivre dans la Bouenza, est l’une des entreprises épinglées pour ne pas avoir respecté les contraintes environnementales.

La Soremi, qui exploite une unité de production de cathodes de cuivre dans la Bouenza, est l’une des entreprises épinglées pour ne pas avoir respecté les contraintes environnementales. © muriel devey malu-malu

Alors que le Congo-Brazzaville est à la pointe des questions de développement durable, nombre de sociétés continuent d’y travailler sans se soucier de la biodiversité. Un paradoxe.

Qu’elles soient congolaises ou étrangères, nouvelles ou présentes dans le pays depuis des décennies, qu’elles usinent sur ses terres ou dans ses eaux, dans les filières du pétrole, des mines, du ciment, du bois, de l’agroalimentaire ou des travaux publics, la plupart des grandes sociétés actives dans le pays ne mènent aucune étude d’impact environnemental, et ne s’inquiètent ni de polluer (les eaux, les sols, les airs) ni de menacer le bassin forestier (sa flore, sa faune, ses tourbières) ou de mettre en danger la population.

Cette situation est d’autant plus paradoxale que l’arsenal législatif relatif à la protection de l’environnement au Congo est entré en vigueur dès avril 1991 et que, depuis une dizaine d’années, le pays a développé un soft power dans le domaine de l’écologie et du green business.

Le bassin du Congo est considéré comme le second poumon vert de la planète, après l'Amazonie.

Le bassin du Congo est considéré comme le second poumon vert de la planète, après l'Amazonie. © SAURABH DAS/AP/SIPA

Ce qui le range parmi les États les plus proactifs du continent sur les questions de développement durable, comme on a pu le constater lors de la Conférence mondiale sur le climat de Marrakech (COP22), en novembre 2016, et avec la création du Fonds bleu pour le bassin du Congo, à Oyo, le fief de Denis Sassou Nguesso, en mars 2017.

Depuis, les choses commencent cependant à bouger. Certes au rythme du Congo et en y mettant les formes, pour être constructif, ne pas effrayer les opérateurs et les motiver à changer. Mais avec une inédite fermeté.

Lors du remaniement gouvernemental d’août 2017, le portefeuille de l’Environnement a été confié à Arlette Soudan-Nonault, qui pilotait déjà celui du Tourisme. Elle s’est attachée dans un premier temps à rappeler aux entreprises concernées le b.a.-ba de la législation sur l’environnement, à laquelle elles sont censées se conformer. En l’occurrence, elles ont pour obligation de faire réaliser une étude d’impact environnemental par l’un des vingt et un cabinets agréés par le ministère de l’Environnement et d’obtenir un plan de gestion environnementale et sociale (PGES).

Leur dossier doit ensuite être soumis à un comité interministériel pour validation, puis signé par la ministre de l’Environnement, afin que ces entreprises obtiennent un certificat de conformité environnementale, indispensable pour qu’elles soient autorisées à commencer une activité.

« Mise en garde »

Après cette phase de rappel, la ministre est passée au début de cette année à l’étape de « mise en garde », en se rendant sur les sites industriels. Dans la Bouenza, à Bandza, la Société de recherche et d’exploitation minière (Soremi, filiale de China National Gold Group), qui exploite des gisements de polymétaux et a ouvert à la fin de 2016 une usine produisant des cathodes de cuivre, s’est fait épingler pour n’avoir jamais mené d’étude d’impact environnemental.

Par ailleurs, si elle a créé beaucoup d’emplois locaux, ses employés n’ont pas reçu les équipements adaptés. Outre l’obligation de protéger ses travailleurs, trois mois lui ont été donnés pour réaliser un audit environnemental concernant quatre puits.

Le seul opérateur mis en demeure est Agil Congo, qui a dû suspendre ses activités d’exploration aurifère, une trentaine de sites ont été détruits, 150 ruisseaux et sources d’eau ont été souillés

Dans le Kouilou, la société pétrolière Africa Oil & Gas Corporation (AOGC), dont le pipeline s’est récemment déversé dans un marécage – en polluant, entre autres, la rivière Matali à la Pointe indienne – doit faire réaliser des prélèvements et des analyses de l’eau et en transmettre les résultats. Autre exemple, toujours dans la Bouenza, où la Société nouvelle des ciments du Congo (Sonocc, à capitaux majoritairement chinois) et la filiale locale du nigérian Dangote Cement Congo, ainsi que la société sucrière Saris (filiale de Somdiaa) ont, quant à elles, dû s’engager à effectuer des audits et des études d’impact environnemental et social.

Pour le moment, le seul opérateur mis en demeure est Agil Congo, qui a dû suspendre ses activités d’exploration aurifère dans la Cuvette-Ouest le 21 janvier, deux jours après que la ministre de l’Environnement s’est rendue dans le district de Kellé, où elle a constaté « des dégâts inadmissibles, un scandale environnemental et sanitaire ». Une trentaine de sites ont été détruits, 150 ruisseaux et sources d’eau ont été souillés, que les populations ne peuvent plus utiliser.

Explication de textes

Au-delà du changement de comportement des opérateurs économiques, il y a encore un énorme travail à mener auprès des autorités préfectorales, élus locaux et cadres administratifs, qu’Arlette Soudan-Nonault s’efforce de réunir lors de ces déplacements, dans le cadre de rencontres citoyennes.

Apparemment, nombre d’entre eux, par ignorance des procédures, par manque de compétence, par négligence ou, pis, par complaisance, transmettent des rapports qui n’ont rien à voir avec la réalité. « Il arrive même que certains de mes collaborateurs étouffent les vrais rapports, concède la ministre. À mon niveau, je sanctionne énormément, mais je suis consciente de la difficulté pour les cadres de l’État de concilier développement économique et protection de l’environnement et des populations. »

Outre le contrôle de l’administration, selon la ministre, l’implication intelligente des populations, de façon qu’elles dénoncent les risques et dérives, ainsi que le travail d’explication des textes sur l’environnement et ses enjeux, sont indispensables si l’on veut espérer trouver le juste équilibre.


Bombe à retardement

Présenté à la fin d’août au festival du Film franco­phone d’Angoulême, le documentaire réalisé par Yamina Benguigui, Le Dernier Poumon du monde, est consacré à la plus vaste tourbière tropicale de la planète. Découverte dans le bassin du Congo, en 2017, cette zone de marécages de 150 000 km², qui stocke 30 milliards de tonnes de carbone, contribue à contenir les effets des changements climatiques. Mais si son équilibre est rompu, l’équivalent de trois ans d’émissions mondiales de CO2 pourrait être relâché dans l’atmosphère.

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