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Tinder en Afrique : les 1001 façons de consommer une appli de rencontre

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h33
Glez

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Si Facebook reste le réseau social le plus utilisé en Afrique, les applications de rencontre y trouvent aussi leur compte, comme l’hégémonique Tinder, outil de drague qui bouscule les mœurs sur le continent.

«Malheureusement, nous ne donnons pas d’interview à l’heure actuelle. » C’est la réponse qu’oppose l’entreprise Tinder quand on la sollicite, ne serait-ce que sur sa stratégie et sur les résultats observés de son application de rencontre sur le continent africain. Après plusieurs mois passés à inonder d’e-mails leur seule adresse destinée à la presse, nous obtenons une réponse guère plus satisfaisante : « Nous n’avons rien de spécifique à dire en ce qui concerne l’Afrique à l’heure qu’il est. Et nous ne communiquons pas sur notre nombre d’abonnés. »

Pour vivre heureux, vivons cachés ? Mais comment parler de Tinder en Afrique si Tinder ne lâche rien ? Il faut dire que, ces dernières années, pléthore d’articles, de livres, de séries télévisées s’attachent à clouer l’application, lancée en 2012, au pilori. Pourtant, selon le magazine Business of Apps, nous sommes aujourd’hui 57 millions de personnes à travers le monde à utiliser Tinder – qui, littéralement, signifie, « faire des étincelles », voire « s’enflammer ».

« Homme blanc cherche femme ivoirienne »

Et plusieurs pays du continent africain sont, en la matière, bien placés. En novembre 2016, une enquête de la BBC classait l’application de rencontre comme étant la deuxième la plus utilisée au Nigeria, dans les pays d’Afrique de l’Est – et plus spécifiquement au Kenya – ainsi qu’en Afrique du Sud après Badoo.

« En Afrique de l’Ouest, je dirais que les gens ont commencé à l’utiliser de façon éparse autour de 2014 », avance Aphtal Cissé, consultant en communication implanté au Togo. « Aujourd’hui, son usage est moins marginal – et ce, grâce à l’explosion de l’utilisation des smartphones. Au départ, elle était surtout populaire parmi les vacanciers de la diaspora et les expats. »

Des étrangers qui, visiblement, perçoivent leur pays de destination comme le Far West à travers la fenêtre Tinder. Par exemple, les profils suivants, très répandus à Abidjan : « J.-F. Je suis un homme blanc de 36 ans – ici pour le travail – et je cherche une femme ivoirienne. Je pourrai lui permettre d’obtenir la nationalité française », ou alors : « Couple d’expats cherche jeune ivoirienne pour soirées libertines. »

De l’arnaque à la prostitution

En travaillant sur l’usage des réseaux sociaux en Afrique, Aphtal Cissé a observé ce qu’il nomme les « dérives perverses » liées à l’application, de l’arnaque à la prostitution. « J’ai aussi noté une certaine méconnaissance de sa psychologie. Certains utilisent Tinder comme Facebook. Ils cherchent à se faire des amis ou même à parler de leur foi religieuse. » Au Maroc, les utilisateurs n’hésitent ainsi pas à troquer leur bio succincte contre une sourate du Coran.

Moyennant un smartphone et une connexion internet, et après avoir ouvert un compte au moyen de Facebook ou grâce à son numéro de téléphone, l’utilisateur inscrit critères et préférences et se retrouve au centre d’un vaste supermarché de cœurs à prendre. Photos, âge, localisation, voire playlists Spotify ou compte Instagram… Un stock de données personnelles sans équivalent pour l’appli à la flamme.

Salut, je me permets d’être direct, j’ai le fantasme de coucher avec une Noire, ça m’excite tellement

Et de quoi «swiper » pendant des heures (balayer à droite pour sélectionner un profil, à gauche pour le disqualifier) avec, à la clé, la possibilité d’un « match » (soit un like réciproque). Bien moins contraignant et plus rapide que sur Facebook. « Sur Tinder, les gens laissent libre cours à tous leurs fantasmes », témoigne Ange*, Gabonaise de 28 ans habitant Dakar. Cette cadre dans le milieu de la finance affirme avoir multiplié les rendez-vous catastrophe. « Je suis tombée sur des hommes – de passage – mariés, sur des mecs qui n’étaient intéressés que par le sexe, ou alors des types à la recherche d’une femme à épouser, peu importe à quoi elle ressemble. Il y a aussi les Blancs qui sont dans une forme de fétichisation de la femme noire. »

Ange ne croit pas si bien dire : dans une enquête publiée en juin 2019, le magazine féministe français Causette révélait à quel point Tinder était, en France, un miroir du racisme couplé à une forme d’« exotisation » sans vergogne… « Salut, je me permets d’être direct, j’ai le fantasme de coucher avec une Noire, ça m’excite tellement… […] », peut-on lire sur l’une des captures d’écran faisant office de post sur le compte femmesnoires_vsdatingapps – qui compile les déclarations les plus ahurissantes reçues par des femmes noires sur les applis de rencontre.

Plans à trois

Toujours à Dakar, Seydou, 34 ans, qui travaille dans le BTP, affirme avoir choisi l’application, il y a deux ans, pour des relations sans engagement. « Je rencontre des femmes de mon âge, voire un peu plus mûres, plutôt indépendantes et instruites. Je ne sors jamais avec elles plus d’un mois. J’évite les filles trop jeunes qui n’ont rien compris à Tinder, les expats et les prostituées qui te proposent, sans préambule, leurs services et leurs prix », souffle-t-il en admettant y avoir vu un jeu.

« J’ai eu droit aux profils qui te proposent des plans à trois. Tu as aussi celles qui ont la tête sur les épaules et qui sont vraiment à la recherche d’une relation sérieuse », détaille-t-il avant d’ajouter qu’en deux ans il a cumulé, environ, une dizaine de matchs par semaine.

Tinder est bien plus décomplexé en Afrique anglophone qu’en Afrique francophone où l’on peut quasiment parler de tabou

« Son usage est bien plus décomplexé en Afrique anglophone qu’en Afrique francophone – où l’on peut quasiment parler de tabou. Par exemple, à Cotonou, on « matche » plus facilement avec des filles nigérianes. À Lomé, les Ghanéens sont bien plus disponibles que les Togolais ; ces derniers peuvent laisser passer un mois avant de répondre à un “salut” », reprend Aphtal Cissé. « Si les codes culturels peuvent être un frein sur Tinder dans nos pays francophones, Abidjan est une exception. C’est un peu Babylone… »

Dans la capitale ivoirienne, les profils masculins affichant des organes génitaux ne manquent pas… Comme celui de Parfait, qui gère aussi un compte Facebook dénommé Libertinage. « Je suis un baiseur professionnel, clame-t-il. Si les gens ne m’ajoutent pas comme ami sur Facebook, je ne vois pas leurs messages. Avec Tinder, les femmes, les hommes insatisfaits ou les couples en quête de sensations fortes peuvent me contacter en toute discrétion. C’est un moyen de communication sans prise de tête. La personne avec qui je matche n’a pas de questions à me poser parce qu’elle sait pourquoi elle a swipé à droite. »

Ithmus by Flickr

© Ithmus by Flickr

Certains profils affichent une minibio où l’on trouve, à la fin, un numéro WhatsApp. Voilà que le « swipe » n’est même plus nécessaire ! En règle générale, ce sont les classes sociales moyennes et favorisées, établies dans les grandes villes, qui semblent s’être prises au jeu. Mais l’impitoyable algorithme de Tinder sévit-il aussi sur le continent ? Classant et notant chacun selon le genre, la profession et la catégorie sociale ? Difficile à dire… Encore faut-il que les profils reflètent la réalité…

Coach sportif abidjanais de 34 ans, Jean-Daniel se présente comme un avocat de 30 ans. Plutôt séduisant, il affirme ne pas avoir besoin de l’application pour multiplier les conquêtes. « Disons que ça va plus vite, et que tu peux rencontrer des gens que tu ne rencontrerais pas dans la vraie vie. » Exemple : une Parisienne aisée, d’une quarantaine d’années, en vacances à Abidjan qui lui a, par la suite, proposé sur Instagram d’être le géniteur de son enfant en échange de la bagatelle de 30 000 euros. « J’ai refusé parce que je ne ferai jamais d’enfants qui grandiront sans leur père », assure-t-il.

Les homosexuels davantage sur Grindr

L’espace de liberté qu’offre Tinder peine en revanche à attirer les homosexuels sur le continent. Selon Abdoulkhadre, Bamakois de 27 ans, ils lui préfèrent Grindr, application réservée à la communauté LGBTQI et créée en 2009 par l’Israélien Joel Simkhai, puis rachetée, en 2018, par l’entreprise chinoise de jeux vidéo Kunlun Tech. Première application de dating à avoir lancé un système de géolocalisation, elle est largement utilisée au Sénégal, en Tunisie, à Madagascar ou à Maurice.

Tinder est aussi concurrencé en Afrique par d’autres plateformes internationales – Zoosk en Algérie (26 millions d’abonnés à travers le monde), Lovoo au Mali (1,9 million), Tagged en Sierra Leone (18,6 millions), Ayi au Ghana (20 millions en 2016), ou encore Speedate au Cameroun, Frim en Égypte ou InstaDate en RD Congo… De surcroît, des applications exclusivement destinées aux Africains ou à la diaspora émergent : TrulyAfrican, CultureCrush ou MyZingles pourraient-elles un jour faire de l’ombre à l’hégémonique Tinder ?

*Les prénoms des abonnés ont été modifiés.


Fonctionnement problématique

L’Amour sous algorithme, de Judith Duportail, Goutte d’Or, 232 pages,

La multiplication des applications de dating a engendré de véritables thèses et autres essais sur le sujet. Sans parler de séries télévisées, qui y ont vu une source d’inspiration, à l’instar de Black Mirror. Mais c’est L’Amour sous algorithme, ouvrage signé Judith Duportail, journaliste française de 32 ans, qui a le plus fait couler d’encre ces derniers mois.

Dans ce livre, à mi-chemin entre le témoignage intime d’une jeune célibataire enchaînant les rendez-vous et l’enquête édifiante d’une reporter décidée à dévoiler le fonctionnement problématique de Tinder, Judith Duportail révèle que l’appli attribue une note de désirabilité, l’Elo score, à ses utilisateurs. Et ce, en fonction de l’âge, du sexe, de l’éducation reçue, de la profession… Quelques jours avant la sortie de l’enquête, en mars 2019, Tinder publiait un communiqué affirmant que l’Elo Score n’était plus d’actualité. Coïncidence ?


Les chiffres éloquents de Tinder

Tinder a été créé, en mai 2012, par d’anciens camarades d’université californiens, dont Sean Rad – qui en a été le sulfureux CEO jusqu’en 2017 – , au sein du groupe de médias américain InterActiveCorp (IAC), propriétaire de la société Match Group. Cette dernière, implantée à Dallas, détient, outre Tinder, d’autres sites et applications de rencontre comme Match.com, OkCupid ou Meetic. Tinder est officiellement lancé en septembre 2012. L’idée : permettre des rencontres entre de parfaits inconnus fondées sur leur proximité géographique.

Si le prix des abonnements est converti en rands en Afrique du Sud ou en nairas au Nigeria, les autres pays du continent sont soumis aux tarifs en dollars

En 2015, Tinder propose deux abonnements payants : Tinder Plus (10,99 euros mensuels contre 54,99 euros sur un an) et Tinder Gold (16,49 euros mensuels contre 90,99 euros sur un an). Ces deux services sont proposés à moitié prix pour les moins de 30 ans. Et ils assurent à Tinder une source de revenus non négligeable (4,1 millions d’abonnés premium en 2018) en plus des bénéfices publicitaires. Sur le continent, si le prix des abonnements est converti en rands en Afrique du Sud ou en nairas au Nigeria, les autres pays sont soumis aux tarifs en dollars.

Soit des abonnements de 1 à 3 euros moins chers par rapport à la France. En 2017, une nouvelle fonctionnalité dénommée « passeport » est proposée. Elle permet de choisir un terrain de chasse sans pour autant y être. Aujourd’hui, l’entreprise affirme enregistrer 26 millions de « matchs » quotidiennement ; que 50 % des utilisateurs ont entre 18 et 25 ans ; et enfin, que l’application est utilisée dans 196 pays et disponible dans plus de 40 langues. Chiffre d’affaires 2018 : 810 millions d’euros.

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