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Cet article est issu du dossier «Congo-Brazzaville : après la tempête...»

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Société

[Tribune] Au Congo-Brazzaville, à chaque grand son petit

Dom

© Dom

Il existe au Congo un système de parrainage intergénérationnel aussi informel que généralisé. Il peut s’agir pour les aînés, de manière classique, d’aider les jeunes originaires du même village qu’eux qui arrivent en ville à s’installer. Mais pas que.

Ce système constitue une grille de lecture dont il est indispensable de tenir compte dans une société où tout le monde est interconnecté et où il est extrêmement difficile de faire avancer un dossier si l’on n’a pas été introduit dans les bons réseaux.

On l’appelle « petit ya confiance » (« petit de confiance », en lingala), « simba sac » (« tiens mon sac », qui renvoie à la servile image de celui ou celle qui se tient derrière une personnalité pour porter sa mallette, ses téléphones portables, etc.), si l’on veut être péjoratif, ou encore « Sisi Selenge », du nom de l’homme de confiance de Papa Wemba, que le musicien avait immortalisé dans la chanson « Proclamation ».

Au Congo comme dans beaucoup de pays, les personnalités influentes, « les grands », sont souvent entourées d’une cour de gens plus jeunes, « les petits », auxquels elles offrent leur protection et ouvrent leurs réseaux en échange d’une aide quotidienne, sur le plan professionnel comme sur le plan personnel, moyennant une rémunération informelle.

Jeunes facilitateurs

Les « petits à tout faire » se font coursiers, secrétaires personnels, porte-parole officieux ou officiels, assistants de personnes qui ne sont pas de leur famille… Aux côtés de figures de pouvoir de façon quasi permanente, ces hommes – et quelques femmes désormais – dévoués acquièrent au fil du temps une aura d’autant plus forte que « leur grand » est puissant dans la vie politique, l’administration ou la société. Certains deviennent même très influents.

Ces jeunes – âgés d’une vingtaine à une petite quarantaine d’années – qui arpentent les couloirs des ministères détiennent les clés de nombreux dossiers. Généralement chargés d’assurer la liaison avec les autorités, ils deviennent des facilitateurs, organisant des audiences pour rencontrer un ministre ou décrocher un marché –, et ce, moyennant généralement un pourcentage. Quelques Sisi Selenge reçoivent des titres officiels de conseiller ou de chargé de mission. D’autres ont des fonctions et des prérogatives plus floues : majordomes, conseillers-habilleurs, voire entremetteurs censés gérer les « dossiers nanas » (sic) des personnalités.

Les nouvelles recrues doivent s’attacher à un plus haut gradé, dont va dépendre leur avancement

Ni le monde de l’entreprise ni l’armée n’échappent au procédé. Les nouvelles recrues doivent s’attacher à un plus haut gradé, dont va dépendre leur avancement. Les membres du corps enseignant ne s’en privent pas non plus : beaucoup ont leurs petits parmi les lycéens et les étudiants, auxquels ils confient des missions académiques – tolérées, à défaut d’être reconnues, par les administrations –, telles que les seconder dans la préparation des cours, ramasser les copies, surveiller les examens, etc. Moins académiquement, ces petits peuvent, là aussi, jouer les entremetteurs pour leurs grands auprès des étudiantes. Ils assurent la logistique des rendez-vous galants de leurs aînés, en fixent les heures, paient le taxi, et ainsi de suite.

« Snipers du web »

Aujourd’hui – bienvenue dans le XXIe siècle –, les petits sont aussi très présents sur les réseaux sociaux. Ce sont les fameux « snipers du web », qui réagissent avec véhémence sur Twitter ou Facebook dès que l’on critique leur grand – le tout, là encore, moyennant rémunération. Agissant sous différents pseudos, ils exercent une forme de veille de l’e-­réputation des grands qui les entretiennent.

Sur Facebook, « Autorité civile » et « Naul » sont parmi les plus vigilants chiens de garde de personnalités et représentants de l’État. Les petits sont rentrés avec force dans l’ère numérique. Le signe que ce phénomène qui sait s’adapter n’est pas près de disparaître.

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