Santé

Maroc : l’hôpital public, ce grand malade

Des employés du secteur médical public manifestent devant le ministère de la Santé, le 16 octobre 2017 à Rabat.

Des employés du secteur médical public manifestent devant le ministère de la Santé, le 16 octobre 2017 à Rabat. © Mosa'ab Elshamy/AP/SIPA

Massivement suivie, la dernière grève des médecins a aggravé un peu plus la situation des établissements hospitaliers. Sous pression permanente, le ministère de la Santé plaide pour une réforme globale du secteur.

Après une année universitaire blanche dans les facultés de médecine, le Maroc a vécu deux semaines sans médecins dans les hôpitaux publics. Le Syndicat indépendant des médecins du secteur public (SIMSP), le plus représentatif du secteur, a décrété cinq journées de grève nationale, calées sur les jours ouvrables de la quinzaine allant du 12 au 25 août.

Une période d’inertie dans le royaume avec pas moins de cinq jours fériés. « Le taux de participation à cette mobilisation nationale a dépassé les 90 % dans certaines villes. La moyenne nationale est d’environ 70 % », affirme Abdellah El Montadar Alaoui, secrétaire général du SIMSP.

Ce débrayage d’envergure a néanmoins épargné les services de réanimation et les urgences où, depuis des semaines déjà, les blouses blanches sont devenues des blouses noires, ornées du brassard 509, en référence à l’indice de la grille salariale revendiqué par les médecins.

« Actuellement, les généralistes sont rémunérés sur la base de l’indice 336, équivalent d’un master, alors qu’avec leur bac + 8, ils méritent un statut de docteur dont l’échelon est 509 », décrypte le syndicaliste. Lequel soutient que cette revendication a été acceptée dans l’accord de principe conclu avec le ministère de la Santé à l’issue des négociations menées entre octobre et décembre 2018.

« Constat exagéré »

Selon le syndicat, la non-application de cet accord est à l’origine du durcissement de sa position ces dernières semaines. Le SIMSP avait lancé à la fin de juillet une « semaine de la colère » durant laquelle consultations et délivrance de certificats médicaux avaient été suspendues dans tous les centres de soins. Dans un communiqué vindicatif, le syndicat dresse un diagnostic alarmant de l’hôpital public.

« Cette année, quelques dizaines de médecins généralistes seulement ont rejoint la fonction publique, alors que 500 postes budgétaires sont prévus », indique le SIMSP. Un constat exagéré selon le département de la Santé, qui indique que 200 recrutements ont jusqu’ici été effectués.

Pourtant, le ministre, Anas Doukkali, admet lui-même que le secteur public demeure peu attrayant pour les médecins. Et plaide pour une réforme globale à même d’améliorer les conditions de travail des praticiens de la santé. « Il faudrait davantage d’autonomie pour les centres de soins publics afin de les rendre compétitifs et attrayants pour le personnel soignant. Le statut de ce dernier est également en cours de réaménagement pour permettre une plus grande flexibilité », explique le ministre de la Santé, qui assure faire le maximum pour répondre aux revendications.

Et le même d’énumérer les mesures prises : « En plus de l’augmentation de salaire global des fonctionnaires décidée par le gouvernement, et dont vont profiter évidemment les médecins, nous avons augmenté les indemnités de garde pour un coût de 65 millions de dirhams (plus de 6 millions d’euros). Nous œuvrons aussi à recouvrer les arriérés des centres de soins, ce qui permettrait de disposer de ressources supplémentaires pour accorder des primes au personnel soignant. »

Démissions collectives ?

Autant d’annonces qui n’ont pas suffi à satisfaire les médecins. Lesquels considèrent le niveau de certaines indemnités comme insultant. « Augmenter les indemnités de garde de 50 % pourrait paraître un effort louable, mais il faut préciser que cette prime était de 3 dirhams (0,28 euro) par heure… Et encore, il faut souvent attendre des mois pour encaisser cette misère », s’insurge Abdellah El Montadar Alaoui.

Le mouvement de protestation devrait se poursuivre, à en croire le SIMSP, qui prévoit entre autres mesures le boycott de la campagne de santé scolaire

Le mouvement de protestation devrait ainsi se poursuivre, à en croire le SIMSP, qui prévoit entre autres mesures le boycott de la campagne de santé scolaire. Pis : une nouvelle liste de démissions collectives sera présentée dès la rentrée et devrait concerner pas moins de 1 300 praticiens. « Si les autorités de tutelle sont incapables d’améliorer notre situation et nos conditions de travail, autant qu’elles nous libèrent en acceptant notre démission », estime le docteur Alaoui.

Source : ministère de la Santé.

Source : ministère de la Santé. © Infographie JA

Laisser partir 1 300 médecins ? Inenvisageable, pour le département de la Santé. Le Maroc ne compte que 9 195 médecins dans le public. C’est-à-dire 2,3 pour 10 000 habitants. Et même en intégrant les 24 177 praticiens privés, ce ratio est à peine de 7,3 médecins pour 10 000 habitants, soit 4 points de moins que la moyenne régionale.

Aussi, le plan d’investissement lancé en 2018 dans les centres hospitaliers appelle-t-il à renforcer les effectifs du secteur. Le vaste « programme d’amélioration de l’accès aux soins » prévoit la construction d’une quarantaine d’établissements, avec une capacité totale de plus de 6 000 lits, pour un budget de 12,2 milliards de dirhams (1,15 milliard d’euros).

Épée de Damoclès

Le ministère de la Santé a en outre sensiblement renforcé le corpus réglementaire. Une vingtaine de textes ont été adoptés au cours de ces deux dernières années pour mieux encadrer certaines pratiques médicales. Autant de lois, de décrets et d’arrêtés ont déjà été lancés dans le circuit législatif. Une approche réformiste tous azimuts qui n’a pas changé grand-chose pour les patients. Et à laquelle les médecins du public refusent d’adhérer tant que leurs revendications ne seront pas satisfaites. « N’importe quel projet de réforme qui se fait sans la prise en compte de l’élément humain, sans qu’il y ait la moindre motivation, est creux », tranche le SIMSP.

JA 11

Désormais, ce sont les aides-soignants et les infirmiers qui brandissent la menace d’une grève nationale le 11 septembre. Pour ne rien arranger, les relations avec les médecins du privé menacent de se tendre à nouveau. En octobre 2018, ces derniers avaient observé une grève et exigé un réaménagement des statuts de l’Ordre national des médecins ainsi qu’une révision de la tarification des prestations de l’assurance maladie obligatoire, restée inchangée depuis des lustres.

Autant de chantiers au point mort. « Beaucoup de dossiers sont en suspens malgré l’accord conclu avec le département », nous confie une source du Syndicat national des médecins du secteur libéral, qui tiendra prochainement une assemblée pour décider des « mesures à prendre ».

La crise sociale du secteur devrait ainsi perdurer, voire s’aggraver dans les prochaines semaines. Pour Anas Doukkali, la rentrée a donc valeur de test. Le remaniement ministériel attendu prochainement plane comme une épée de Damoclès sur la tête des membres du gouvernement. Le ministre, dos au mur, n’a d’autre solution que de trouver une issue au conflit s’il veut sauver son maroquin.

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