Politique

Libye : la guerre de l’eau

Des Tripolitains lors d’une distribution d'eau par camion-citerne, dans la capitale libyenne.

Des Tripolitains lors d’une distribution d'eau par camion-citerne, dans la capitale libyenne. © Jeroen Oerlemans/PANOS-REA

Tripoli a soif. Les robinets tournent de plus en plus souvent à vide tandis que se multiplient les délestages. Autant de coupures qui mettent en lumière le morcellement territorial du pays.

Au pays de l’or noir, l’eau ne coule plus. Depuis le début de l’été, la capitale libyenne a connu pas moins de cinq coupures d’eau d’importance. La première le 20 mai, à l’aube. Alors que la ville se réveille, le hashtag #Tripolisanseau se répand sur Twitter.

« Comment j’explique à ma famille qu’il faut aller à la mosquée pour se laver ? » s’indigne un internaute. Et ces interruptions s’ajoutent aux pannes d’électricité. À la fin de juillet, alors que le thermomètre affiche parfois plus de 35 °C et que la plupart des quartiers de la capitale doivent déjà se contenter de trois heures d’électricité par jour, les robinets de Tripoli tournent désespérément à vide pendant plusieurs jours.

Levier politique

Certes, la ligne de front se trouve à plusieurs dizaines de kilomètres du centre de la capitale, assiégée depuis le 4 avril par l’Armée nationale libyenne (ANL), de Khalifa Haftar. Mais la guerre des ressources s’est invitée dans les foyers tripolitains. À vrai dire, le problème est endémique depuis 2011, du fait de l’inéluctable dégradation des infrastructures. « Les techniciens étrangers n’osent plus mettre les pieds ici pour des questions de sécurité, et tous les contrats de modernisation – comme le projet de construction de trois centrales de dessalement entre Tripoli et Misrata – restent bloqués malgré les énormes possibilités d’investissement », souligne Farraj al-Amari, ancien directeur de la planification au ministère de l’Électricité et de l’Eau de Tripoli.

Les groupes armés exploitent le levier des ressources en eau et en électricité pour des revendications communautaires ou personnelles

Mais ces avaries ne sont pas seulement l’effet collatéral de la situation sécuritaire libyenne. Les ressources nationales constituent également l’un des enjeux centraux du conflit civil. Leur gestion cristallise les tensions d’un pays divisé entre clans et groupes tribaux, et qui n’a jamais fait la paix avec son passé.

« Depuis 2011, et notamment lors des périodes de guerre, les ressources en eau et en électricité représentent un levier politique. Les groupes armés le savent. Et ils l’exploitent pour des revendications communautaires ou personnelles », explique Lazib Mohamed Essaïd, doctorant à l’Institut français de géopolitique et fin connaisseur de la Libye. En Tripolitaine, l’accès à l’eau et à l’électricité se révèle ainsi un puissant moyen de pression face à un gouvernement de plus en plus inopérant.

Sanction collective

Dans certains cas, les coupures s’apparentent à une sanction collective pour les habitants. C’est précisément ce qui s’est passé en mai, lorsqu’une milice pro-­Kadhafi, aujourd’hui affiliée au maréchal Khalifa Haftar, a volontairement fermé la station de pompage de Jabal al-Hasawna, dans le sud-ouest du pays, bloquant ainsi l’un des réseaux desservant la capitale. Le sabotage organisé par Khalifa Hanaish, à la tête du groupe armé, avait un objectif précis : obtenir la libération de son frère, un chef militaire détenu par une milice rivale de Tripoli.

C’est que la capitale, comme les autres villes de la côte jusqu’à Benghazi, dépend à 95 % de l’eau pompée dans le sud du pays, où se trouve le bassin de Nubie, une nappe phréatique que se partagent la Libye, l’Égypte, le Soudan et le Tchad. Découvert en 1953 lors d’une campagne de prospection pétrolière, ce bassin souterrain a été exploité par Mouammar Kadhafi pour acheminer l’eau du désert vers la côte via la Grande Rivière artificielle, le plus grand projet d’irrigation au monde.

Infographie JA

© Infographie JA

Quelque 4 000 kilomètres de canalisations souterraines traversent ainsi ces territoires tribaux jusqu’aux villes. Pour Jalel Harchaoui, chercheur à l’Institut Clingendael, de La Haye, et spécialiste de la Libye, « on observe ainsi l’énorme paradoxe entre un Fezzan très marginalisé mais riche en ressources, et une capitale qui l’a totalement délaissé alors qu’elle en dépend complètement ».

« Potentiels crimes de guerre »

Depuis 2017, l’ANL a tenté à plusieurs reprises d’avancer vers le sud-ouest avant de bifurquer vers le nord. En février, Khalifa Haftar a finalement réussi à s’emparer de cette zone stratégique. Et de ses ressources. « Ce n’est pas un hasard si, dans son avancée, le maréchal a suivi le tracé des principaux gisements pétrolifères. La zone correspond à celle où s’étend la GMMR (Great Man-Made River) », fait remarquer l’analyste Djidel Hocine.

Cet été, les groupes alliés à Haftar dans le sud de la capitale ont intentionnellement ciblé les stations d’eau au moins deux fois

Dès lors, le Gouvernement d’entente nationale (GNA), de Fayez al-Sarraj, attribue au maréchal de l’Est des coupures d’eau délibérées, l’accusant de provoquer une crise humanitaire dans l’enclave assiégée. « Cet été, les groupes alliés à Haftar dans le sud de la capitale ont intentionnellement ciblé les stations d’eau au moins deux fois », pointe Abdelkader Lahouili, membre du Haut Conseil d’État de Tripoli.

Un communiqué des Nations unies a bien qualifié ces « attaques » de « potentiels crimes de guerre » contre des civils… en s’abstenant de désigner un responsable. De son côté, le porte-parole de l’ANL nie toute implication. Khalifa Haftar serait-il en train d’assoiffer la population pour gagner la bataille ? « Il aurait les moyens de le faire, mais la communauté internationale l’observe. Haftar a encore beaucoup à perdre en matière diplomatique. à l’heure actuelle, il ne peut pas se permettre d’être assimilé à un criminel de guerre », nuance Jalel Harchaoui.

Des combattants des Forces libyennes fidèles au gouvernement de Tripoli, en septembre 2016 (archives).

Des combattants des Forces libyennes fidèles au gouvernement de Tripoli, en septembre 2016 (archives). © Manu Brabo/AP/SIPA

Les dividendes politiques pour Haftar ?

Si le maréchal n’est pas directement impliqué dans ces sabotages, il semble les tolérer lorsqu’ils sont le fait de forces locales qui le soutiennent. Tout dysfonctionnement à Tripoli joue, au fond, en sa faveur : la dégradation de la situation, les coupures d’eau et d’électricité, la mauvaise gestion des infrastructures alimentent la frustration d’une population privée des biens essentiels.

Comme le confirme Abdelkader Lahouili, « la situation s’est détériorée avec la guerre. Les compagnies qui gèrent les centrales électriques aux alentours de la capitale sont turques [la Turquie soutient le gouvernement de Tripoli]. Les techniciens deviennent une cible, et le gouvernement ne peut plus accéder à ces zones. En ce moment, la question sécuritaire reste prioritaire ».

Mais, à long terme, Haftar pourrait bien récupérer les dividendes politiques de cette situation. Pour Jalel Harchaoui, « la guerre n’avance pas comme l’a souhaité le maréchal de l’Est. Si le GNA sautait en raison de son rejet par la population, cela lui donnerait un énorme avantage. »

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