Culture

[Tribune] Quel serait le voyage de Candide en 2019 ?

Par

Écrivaine rwandaise, lauréate du Prix Renaudot 2012 pour Notre-Dame du Nil.

Des migrants pénètrent dans le Sahara algérien via le poste frontière nigérien d'Assamaka, en juin 2018.

Des migrants pénètrent dans le Sahara algérien via le poste frontière nigérien d'Assamaka, en juin 2018. © Jerome Delay/AP/SIPA

En 1759, Candide faisait le tour du monde, de ses malheurs et de ses horreurs. Et s'il devait parcourir le monde aujourd'hui...

Notre bonne vieille planète tourne encore, me direz-vous. Mais pour beaucoup, elle tourne mal. En 1759, grâce à la plume acérée de Voltaire, Candide, sous la férule de Pangloss, son professeur d’optimisme, faisait le tour du monde, de ses malheurs et de ses horreurs. Je ne prétends certes pas posséder le talent d’ironie de ce philosophe mais j’aimerais imaginer un nouveau Candide parcourant le monde en 2019.

C’est sans doute avec un certain soulagement qu’il quitterait la vieille Europe en voie de dislocation, où les uns seraient hantés par les séquelles d’empires depuis longtemps écroulés, les autres, costumés en Don Quichotte des racines chrétiennes desséchées. Candide traverserait la Méditerranée : il croiserait, impuissant, d’innombrables radeaux de la Méduse, surchargés d’affamés agonisants.

Sur la côte africaine, il ne manquerait pas de s’apitoyer sur le sort de ceux qui ont bravé le désert pour échouer dans la désespérance interminable d’un camp

Son bateau de croisière ignorerait le cadavre de l’enfant que les courants finiraient par rejeter sur une plage, provoquant l’émoi de quelques vacanciers importunés. Sur la côte africaine, il ne manquerait pas de s’apitoyer sur le sort de ceux qui ont bravé le désert pour échouer dans la désespérance interminable d’un camp, devant une mer infranchissable.

On lui déconseillerait de continuer sa route sur le continent où règnent, de Tombouctou à Maiduguri, terreur, enlèvements de jeunes filles, massacres de villageois, sans compter les virus inconnus qui sortent du profond de la brousse. On lui conseillerait plutôt d’emprunter cette Route de la soie, dont le sillon pacifique ouvre la Chine énorme au reste du monde.

Suprémacisme blanc

Mais peut-on éviter au passage de traverser les camps où l’on rééduque un million d’Ouïgours ? Et dans le chapelet des îles des Philippines, ne risque-t-on pas d’être touché par une balle perdue d’un policier abattant un présumé dealer ? Voilà notre Candide aux Amériques. On lui recommande de ne pas prêter attention aux discours des suprémacistes blancs, même si quelques présidents s’en font l’écho : la majorité restera blanche quoi qu’en disent les statistiques. Et au profond de la forêt qu’il faudra bien finir de défricher pour trouver pétrole, diamants ou terres rares, n’est-il pas grand temps de civiliser les Indiens afin qu’ils deviennent des Brésiliens comme les autres, même et surtout s’ils doivent en périr ?

« Cultivons notre jardin », concluait Candide au retour de son périple. Mais faudra-t-il pour cela le fortifier de barbelés, de bunkers ? Aucune muraille, même celle de Chine, n’a jamais pu empêcher le mouvement des peuples. Il ne nous reste plus qu’à apprendre à accueillir, à partager, pour que tourne encore notre planète.

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