Culture

[Tribune] Ce que Toni Morrison a offert au monde

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Par  Hemley Boum

Romancière camerounaise, Grand prix littéraire d'Afrique noire

Toni Morrison, à New York, le 27 février 2013.

Toni Morrison, à New York, le 27 février 2013. © Bebeto Matthews/AP/SIPA

Jamais complaisante, jamais mièvre, incroyablement intense et lyrique pour exprimer la vérité derrière les apparences et les appartenances. L’idée un peu folle que chacun de nous est un monde en soi, une histoire qui mérite d’être racontée.

J’ai découvert Toni Morrison à 16 ans. Lors d’un cours de physique auquel je ne m’intéressais pas, j’ai sorti un roman quelconque que je lisais en cachette, assise au dernier rang. Toute à mon histoire, je n’ai pas entendu ma prof arriver avant qu’elle ne me prenne sur le fait et me confisque mon livre. Je l’aimais bien cette prof, c’est juste sa matière qui ne passait pas. Elle aurait pu me sortir de son cours, elle ne l’a pas fait. À la fin de l’heure, elle m’a donné cet exemplaire en poche de Beloved : « Au moins, essaie-toi à de la vraie littérature. »

La littérature afro-américaine ne faisait pas partie des classiques à ma disposition à cette époque. Ma science se limitait au Black Boy, de Richard Wright, à la série Racines, qui alors passait sur les écrans de notre toute récente télévision nationale. La culture afro-américaine nous arrivait grâce à la musique pop des années 1980-1990 – Michael Jackson, Prince, Whitney Houston –, au rap – Tupac, Notorious B.I.G., Soul II Soul –, au cinéma de Spike Lee et de John Singleton.

Des références gangsta, la blaxploitation résolument moderne. J’ignorais tout de Toni Morrison. Il m’est difficile aujourd’hui encore de décrire l’impression d’étrangeté éprouvée à la lecture de Beloved. Je me suis trouvée aspirée dans un univers étonnamment différent du mien, une façon d’être noir, d’habiter sa peau en quelque sorte, qui n’avait rien de commun avec la jeune femme africaine née et vivant en Afrique que j’étais alors mais qui pourtant m’était familière.

Sethe avait égorgé sa fille de deux ans pour lui éviter l’esclavage et, des années plus tard, une jeune femme nommée Beloved, qui avait l’âge qu’aurait eu son enfant mort, débarque chez elle et la tourmente au point de la pousser à la folie. Le livre est désormais un classique.

Violence de l’esclavage

Toni Morrison s’adressait à une moi intime, au-delà des barrières. Il ne s’agissait pas de convoquer la couleur de ma peau, une difficulté d’être noir qui ne me parlait pas du tout, moi qui grandissais dans un univers où j’étais la norme, où les adversaires étaient nombreux mais certainement pas classés en fonction de la couleur de leur épiderme. J’étais une jeune personne à fleur de peau, mais aussi sereine que l’on peut l’être quand aucun surplomb ne vous renvoie à une tare indépassable.

J’ai grandi entourée d’hommes que je trouvais beaux et de femmes auxquelles j’avais envie de ressembler, en accord avec moi-même et le regard que la société me renvoyait. Lorsque le regard ne me correspondait pas, lorsqu’il m’agressait ou me blessait, j’avais suffisamment de références autorisées pour penser, même à cet âge de doute et de questionnement, que le problème était dans le regard et non sur ma personne. Peut-être pour cette raison, je ne me suis pas identifiée à Sethe, la mère, mais à Beloved, la fille qui sort des eaux, et demande justice : « Qu’y avait-il de si grave, si féroce que toi ma mère tu as dû me tuer pour me protéger ? »

Le livre raconte la ségrégation, la violence de l’esclavage, la misère profonde des Noirs : ceux qui rêvent de liberté, ceux qui se croient libres, ceux qui continuent de trembler et ceux qui déjà ont embrassé l’avenir, les nègres de maison, les nègres de champs, les hommes et les femmes debout et ceux qui peinent à se redresser, les cicatrices, et les plaies qui saignent encore… Il dit le regard de l’autre qui déshumanise et auquel l’on ne peut échapper. Toni Morrison les englobe tous dans son étreinte romanesque mais Sethe sait qu’aucune réponse n’a de valeur. Dans le huis clos qui la confronte à son bébé, il n’y a ni contrition acceptable, ni rédemption. Sa détresse me touchait moins que le « pourquoi ? » sans possible « parce que » de Beloved.

Par la suite, en apnée, j’ai lu tout ce que je pouvais trouver de cet auteur, L’Œil le plus bleu, Le Chant de Salomon, Home et tout ce qui a suivi. Sans savoir ce que je cherchais et même sans rien chercher en particulier, je me suis contentée de lire, de m’abreuver à la source qui assouvissait une soif dont je n’avais pas conscience avant de tremper mes lèvres dans sa parole salvatrice, de rencontrer ses mots. Quand elle a resserré son propos pour coller à l’essentiel, j’ai continué à guetter les parutions, j’ai continué à la lire avec avidité.

Poésie subtile et nécessaire

Toujours là, ancré dans les mots, ce profond désir de dire le cœur nu des siens. Les dénuder pour les sublimer, jamais complaisante, jamais mièvre, incroyablement intense et lyrique pour exprimer la vérité derrière les apparences et les appartenances, l’idée un peu folle que chacun de nous est un monde en soi, une histoire qui mérite d’être racontée. La poésie subtile et nécessaire, qui, au-delà du manteau d’argile plus ou moins coloré dont nous sommes affublés, nous inscrit dans une fraternité douloureuse et exaltante.

T’avons-nous rendu une infime partie de ce que généreusement tu as offert au monde ?

Je repense à ses prises de parole plus confidentielles pour dire sa solitude, sa mélancolie, ses ennuis personnels. Je revois sa crinière de dreadlocks blanche, sa silhouette imposante. Et j’ai envie de lui demander à titre posthume : « Savais-tu les horizons descellés, les portes ouvertes, cela t’a-t-il procuré de la joie ? » Toni Morrison s’est largement exprimée. Avec force et talent, elle a construit une œuvre magistrale, incontournable. Moi, avec anxiété, je m’interroge désormais sans attendre de réponse : « T’avons-nous rendu une infime partie de ce que généreusement tu as offert au monde ? »

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