Politique

[Édito] Doctor Yahya et Mister George : l’Afrique anglophone a elle aussi son lot de « présidents faillis »

Par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Dernier meeting de l’ancien chef de l’État Yahya Jammeh, à Banjul, le 29 novembre 2016. © BANGALY TOURE POUR JA

La mal-gouvernance ne connaît pas de frontière et n'épargne pas les pays de l'Afrique anglophone. Comme le démontre l'état du Zimbabwe, de la Tanzanie ou encore du Liberia.

Ce fut longtemps un quasi-truisme : les Britanniques ayant géré leurs colonies en s’appuyant sur les élites locales, et leur idiome s’étant imposé comme celui des affaires et des cénacles dispensateurs du label de « bonne gouvernance », l’Afrique anglophone était sans aucun doute mieux partie – parce que plus apte à la modernité et à la mondialisation – que l’Afrique francophone. Plombée par une colonisation malthusienne, infantilisée par les réseaux incestueux de la Françafrique, handicapée par une langue en voie d’obsolescence, celle-ci avait deux trains de retard. Les success-stories et autres new leaders africains célébrés par les médias et les institutions de Bretton Woods au début des années 2000 étaient toujours du même côté de la barrière linguistique.

Pour fondé qu’il ait pu être, ce jugement n’est plus d’actualité. Il suffit pour s’en convaincre d’examiner le cas de trois pays anglophones, dont l’état actuel démontre assez bien que la mal-gouvernance prise dans tous les sens du terme (économique, démocratique, juridique) ne connaît pas de frontières.

Réflexes répressifs des années 1980

Le Zimbabwe tout d’abord. Vingt mois après son accession au pouvoir, le président Emmerson Mnangagwa n’a procédé à aucune des réformes attendues, et son pays s’enfonce dans une spirale négative dont on ne voit pas l’issue. Certes, ce pur produit du « mugabisme » a hérité d’une situation catastrophique. Mais de l’avis général, le marasme est pire que lors du coup d’État de novembre 2017, avec la quasi-totalité du territoire en état d’insécurité alimentaire, de graves pénuries d’eau et d’électricité et une monnaie, le zollar, qui a perdu 90 % de sa valeur entre février et juin de cette année. Endetté jusqu’au cou, le Zimbabwe a besoin d’un plan Marshall. Mais qui prêtera de l’argent à ce chef d’État renouant avec ses réflexes répressifs des années 1980, lorsqu’il commandait la sinistre 5e brigade encadrée par des conseillers nord-coréens, et qui fait donner l’armée à la moindre contestation, comme ce fut encore le cas à Harare le 16 août ?

La Tanzanie ensuite. Au pouvoir depuis quatre ans, John Magufuli a connu des débuts encourageants. Il a divisé par quatre son salaire de président, lutté contre la corruption, renégocié les contrats miniers. Porté par un taux de croissance à 6 %, « le bulldozer » a fait table rase de la décennie Kikwete avant de se glisser imperceptiblement dans la peau d’un autocrate. Cet ingénieur chimiste a transformé la Tanzanie en un laboratoire répressif peu critiqué à l’étranger tant que ses performances économiques restent bonnes, mais de plus en plus dénoncé par les défenseurs des droits de l’homme.

La liberté d’expression est étouffée, les arrestations, disparitions et surtout les enlèvements d’opposants ne se comptent plus. Et comme si cette dérive avait besoin d’un cortex idéologique, John Magufuli est en passe de ravir à l’Ougandais Museveni la palme du président le plus misogyne et homophobe d’Afrique. Non content de laisser ses collaborateurs appeler publiquement à la délation nominative des « individus déviants », il s’est lancé lui-même dans une campagne contre la contraception : « Les femmes qui pratiquent le contrôle des naissances sont trop fainéantes pour s’occuper d’une famille », dit-il. Non, vous ne rêvez pas.

Georges Weah, pas fait pour le job

Le Liberia enfin. Après dix-neuf mois d’exercice présidentiel chaotique, George Weah a justifié toutes les craintes que les observateurs, y compris les mieux disposés à son endroit, exprimaient à la veille de son investiture. L’ancienne star du PSG et de l’AC Milan n’est tout simplement pas faite pour le job. Il zappe les chiffres clés, s’assoupit pendant les réunions, et ses interviews, indigentes, frôlent la catastrophe. En juin a eu lieu la première grande manifestation anti-Weah dans les rues de Monrovia, signe que l’état de grâce dont « Mister George » a bénéficié n’est plus qu’un lointain souvenir.

Des milliers de ses anciens électeurs, jeunes pour la plupart, ont fustigé la corruption, l’inflation galopante, la criminalité, le fléau de la drogue, l’émigration forcée. Ils ont surtout exprimé leur immense frustration par une banderole sur laquelle une photo de leur ex-idole était surmontée de ces mots : « Generational traitor ». Certes, comme Mnangagwa au Zimbabwe, George Weah a hérité d’un État failli qui ne s’est remis ni du désastre d’Ebola, ni du départ des Bérets bleus de l’ONU, dont la présence maintenait en vie le commerce, ni, au-delà, des fractures de la guerre civile. Reste l’impression déprimante que la situation y est encore pire qu’à la fin du trop long règne d’Ellen Johnson Sirleaf.

Yahya Jammeh doit être jugé

Il n’y a, bien sûr, pas que des mauvaises nouvelles en provenance de la planète des non-francophones. À Khartoum, le spectacle du despote déchu Omar el-Béchir, encagé au tribunal, contraint de reconnaître que oui, le roi d’Arabie saoudite, Salman, puis son fils, Mohamed Ben Salman (MBS), lui ont bien remis 90 millions de dollars en cash pour son usage personnel, a quelque chose de surréaliste.

Tout comme est salutaire l’exercice d’abréaction auquel la Commission vérité et réconciliation a invité les Gambiens depuis quelques mois. En filigrane des témoignages : le portrait glaçant d’une dictature ubuesque, violente et kleptocrate, à laquelle JA consacre cette semaine l’une de ses enquêtes. Yahya Jammeh fut, on le sait, quasi exfiltré de Banjul en janvier 2017, avant de trouver refuge en Guinée équatoriale, où on le voit parfois esquisser des pas de danse lors des fêtes présidentielles. Justifiée à l’époque car elle permit sans doute d’éviter un affrontement sanglant, la protection dont il jouit n’a aujourd’hui plus de raison d’être. Yahya Jammeh doit être jugé. Il appartient à ceux qui, parmi ses ex-pairs, ont négocié avec lui son impunité de faire en sorte qu’il le soit.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte