Arts

Bronze au Burkina Faso : de l’artisanat au design

Ambre Jarno et Denis Kabore, lors de la fonte d'une lampe dundun dans le quartier de Hamdallaye.

Ambre Jarno et Denis Kabore, lors de la fonte d'une lampe dundun dans le quartier de Hamdallaye. © Sophie Garcia/HansLucas

Sous la houlette de la société Maison Intègre, des artisans burkinabè créent des pièces uniques échappant aux modèles traditionnels.

Une cour familiale dans le quartier Hamdallaye, dans le nord-ouest de Ouagadougou. Sur ce petit carré de terre battue parsemé de bouts de ferraille et de sacs de charbon, une chèvre, une poule, un chien s’ébattent en liberté. Tandis que quatre hommes, protégés du soleil par un toit de tôle ondulée, s’affairent autour d’un trou creusé profond dans la terre.

Bientôt, d’âcres fumées sortent du foyer, et la chaleur devient étouffante. « Au fond du trou, la température peut atteindre jusqu’à 1 000 degrés ! », prévient Denis Kabore, suant à grosses gouttes sous son béret. Cet artisan de 45 ans est l’un des nombreux bronziers burkinabè, dont le savoir-faire est réputé dans toute l’Afrique de l’Ouest. Cette cour est la sienne et celle de sa famille : c’est là qu’il pratique une technique de fonte traditionnelle millénaire à la cire perdue.

Travail de précision

« À Ouaga, il y a des bronziers un peu partout, pas seulement dans notre quartier, mais dans ceux de Dapoya, de Nonsin ou même sur la commune de Pissy, remarque Denis Kabore. Moi, j’ai appris le métier il y a trente ans au contact d’un maître, Joseph Ouedraogo, qui m’a transmis son savoir-faire. Et je travaille aujourd’hui en famille avec mon frère Roger. »

La réalisation d’un bronze passe toujours par les mêmes étapes. D’abord Denis sculpte la forme dans la cire, puis la recouvre d’un mélange d’argile et de crottin d’âne ou de cheval (« l’argile seule coûte cher »). Il obtient ainsi un moule qu’il faut laisser sécher entre vingt-quatre et quarante-huit heures. Le moule est ensuite exposé au feu : des canaux aménagés à l’intérieur permettent à la cire de s’écouler. Vide, il peut recevoir un alliage de métal liquide, obtenu généralement, en Afrique, en portant à l’état de fusion des matériaux de récupération (pièces automobiles, plomberie… ou douilles de balles récupérées après des séances d’entraînement militaires !). Une fois le métal refroidi, Denis Kabore casse le moule pour obtenir la pièce en « bronze ».

Si tu positionnes mal ton moule, par exemple, la cire fondue peut ne pas couler parfaitement… et tout est à recommencer !

Cet artisanat est un travail de précision. Il faut savoir sculpter la cire, évidemment. Denis Kabore, déjà très bon dessinateur, pratique en virtuose. Mais chaque geste, ensuite, est millimétré. « Si tu positionnes mal ton moule, par exemple, la cire fondue peut ne pas couler parfaitement… et tout est à recommencer ! » Comme la cire fond et que le moule est brisé, inutile de rappeler que chaque pièce produite est unique.

Les bronziers de Ouagadougou exploitent malheureusement souvent des modèles assez répétitifs. Paysans, femmes portant des récipients sur la tête, cavaliers (évidemment)… Autant d’œuvres qui sont proposées sur des spots touristiques de la capitale, notamment dans l’enfilade de boutiques qui jouxtent l’Institut français. Certains réalisent aussi des bustes à la demande de clients en s’inspirant de leurs photos, et répondent à des commandes officielles de l’État.

Créations originales

Denis Kabore est engagé dans une autre démarche encore avec Maison Intègre, une société qui sélectionne des objets d’art auprès d’antiquaires africains, mais qui propose aussi des créations originales, telles que des meubles ou des luminaires, réalisées en collaboration avec des artisans locaux. Bien loin des articles génériques qu’on trouve habituellement sur les marchés d’Afrique de l’Ouest.

Notre collaboration est surtout technique : à partir de nos dessins, lui peut corriger le tir en tenant compte du poids de la pièce, des finitions…

Le jour où nous sommes passés dans la cour du bronzier, Ambre Jarno, la fondatrice de Maison Intègre, assistait ainsi à la création d’une lampe. Cette Française de 31 ans, ancienne de Canal+ Afrique, vit une histoire d’amour durable avec le continent. Un père qui a grandi à Abidjan, une mère qu’elle accompagnait du Sénégal au Kenya… puis une première rencontre avec « le pays des Hommes intègres » en 2012, qu’elle n’a jamais vraiment quitté depuis et où elle dit se sentir « comme chez [elle] ».

Pendant plus de cinq semaines, elle a suivi attentivement chaque étape du travail de Denis Kabore dans sa cour. « Notre collaboration est surtout technique : à partir de nos dessins, lui peut corriger le tir en tenant compte du poids de la pièce, des finitions… L’objectif est de réaliser des œuvres qui, si elles ont du succès, pourront être produites pour des séries de dix à trente exemplaires au maximum. »

Des cours ouagalaises aux étals du 18e à Paris

La toute jeune entreprise d’Ambre Jarno a été créée en 2017. Les ventes se font sur le web (maisonintegre.com) et les objets peuvent être admirés dans un petit showroom parisien du 18e arrondissement. Avec ses tarifs étendus, de quelques dizaines d’euros pour un vide-poches en aluminium martelé réalisé par la caste des forgerons à 1 600 euros pour une lampe inspirée des cloches pour dundun, un tambour mandingue, la société s’adresse à un public large.

« Ma clientèle, ce sont des gens qui ont beaucoup voyagé sans avoir eu l’occasion de chiner, des passionnés de déco qui ont le désir d’apprendre et aussi envie d’objets qui ont du caractère, une histoire… Ce sont généralement des Européens, mais il y a aussi des Africains de la diaspora, et la première personne à m’avoir acheté une lampe dundun est un collectionneur sénégalais ! »

Tandis que Denis Kabore fait éclater une gangue d’argile à coups de marteau, découvrant un luminaire éclatant, Ambre Jarno rêve à voix haute. « L’idéal serait de monter à Ouaga, d’ici à un an, un atelier de création permettant une production plus régulière et d’offrir un cadre à de nombreux artisans : tisserands, ébénistes, bronziers… Ici, le panel de savoir-faire est incroyablement vaste ! »


L’utilitaire fait art

Maison Intègre se définit comme éditeur mais aussi comme « chercheur d’objets », arguant que « les objets utilitaires ont cette part de mystère que les fabrications occidentales ont perdue ». Le catalogue de la société propose ainsi à l’achat un bât de chameau, provenant de Mauritanie, une échelle lobie du Burkina, ou encore des poteaux peuls du Mali.

Avec ces pièces peu coûteuses, 150 euros pour le lance-pierre, la passionnée espère aussi intéresser une clientèle grand public à l’artisanat du continent

Autant de pièces uniques peintes ou sculptées à propos desquelles Ambre Jarno est intarissable. « Ces objets, même les plus modestes, racontent des histoires, remarque-t-elle. Comme ces lance-pierres lobi à forme humaine, façonnés et utilisés par les jeunes garçons, qui peuvent servir à tuer des lézards, préparés par exemple en soupe. » Avec ces pièces peu coûteuses, 150 euros pour le lance-pierre, la passionnée espère aussi intéresser une clientèle grand public à l’artisanat du continent.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte