Livres

James Baldwin, plus que jamais d’actualité

L'auteur James Baldwin, à droite, et le directeur adjoint de la marche de Washington Bayard Rustin, à gauche, lors d'une conférence sur les incidents concernant les droits civils, à New York, le 24 février 1963. © AP/SIPA

Tout dernièrement, les éditions Taschen ont publié deux superbes livres qui sont comme autant d’hommages à la clairvoyance de l’enfant de Harlem.

Les époques changent, les auteurs de référence aussi. Il y a une dizaine d’années, les penseurs Édouard Glissant et Aimé Césaire revenaient souvent dans les textes et les discussions à propos de ce que l’on nomme pudiquement « la question raciale ». Aujourd’hui, ce sont surtout le Martiniquais Frantz Fanon et l’Africain-Américain James Baldwin que l’on cite à tout bout de champ. L’auteur de Si Beale Street pouvait parler et de La Chambre de Giovanni, notamment, fait l’objet d’une attention toute particulière. En 2017, le réalisateur Raoul Peck sortait en salle un documentaire intitulé I Am Not Your Negro mêlant histoire et actualité – et puisant dans les mots de Baldwin. L’année dernière, c’était au tour du cinéaste Africain-Américain Barry Jenkins d’adapter Si Beale Street pouvait parler, raflant au passage un oscar pour l’actrice Regina King.

 

Fractures et divisions

Tout dernièrement, les éditions Taschen ont publié deux superbes livres qui sont comme autant d’hommages à la clairvoyance de l’enfant de Harlem – il y est né en 1924 – qui passa de longues années en France et mourut à Saint-Paul-de-Vence, en 1987. Le premier est une collaboration entre Baldwin et le photographe Richard Avedon qui raconte non pas les États-Unis mais leurs fractures et leurs divisions. James Baldwin y fait preuve de saisissantes fulgurances.

Néanmoins, si une société permet qu’une partie de ses citoyens soit menacée ou détruite, bientôt, dans cette société, plus personne ne sera à l’abri

« Depuis que je suis sur terre, l’Amérique que je connais n’a pas cessé de vénérer et de nourrir la violence, écrit-il. Certes, cette violence ayant surtout été perpétrée contre les Noirs, les étrangers, cela ne compte pas. Néanmoins, si une société permet qu’une partie de ses citoyens soit menacée ou détruite, bientôt, dans cette société, plus personne ne sera à l’abri. » Il en va de même dans le second : The Fire Next Time (« La Prochaine Fois, le feu »), classique de 1963 réédité avec des photographies de Steve Schapiro qui restituent l’ambiance de l’époque.

Domination politique

Dans une version de poche en français, l’ancienne ministre de la Justice Christiane Taubira écrit ceci en préface : « Ce livre nous instruit de ce qu’il a compris d’essentiel, à savoir que le corpus de préjugés entretenu par le pouvoir “blanc” n’est ni une œuvre simplement cynique ni une démonstration de force, mais un stratagème aux effets d’asseoir une domination politique et financière conférant légitimité à des règles par lesquelles sont gouvernés ceux qui, en aucune façon, ne sont en situation de participer à l’élaboration de ces règles. »

L’Europe n’a pas encore évacué l’Afrique et les Noirs d’ici ne sont pas encore libres. Et ces deux faits sont incontestables, complémentaires et impliquent pour nous les choses les plus graves

Eh oui ! il faut relire ce livre puissant, divisé en deux textes : « Et mon cachot trembla… Lettre à mon neveu à l’occasion du centenaire de l’Émancipation » et « Au pied de la croix, lettre d’une région de mon esprit ». Cynique parfois, lucide toujours, Baldwin y développe une pensée complexe qui n’a rien perdu de son actualité. « Le mot “indépendance” en Afrique et le mot “intégration” ici sont presque au même degré, dépourvus de signification, constate-t-il. L’Europe n’a pas encore évacué l’Afrique et les Noirs d’ici ne sont pas encore libres. Et ces deux faits sont incontestables, complémentaires et impliquent pour nous les choses les plus graves. »

Avant de poursuivre, quelques pages plus loin : « Peut-être l’origine de toutes les difficultés humaines se trouve-t-elle dans notre propension à sacrifier toute la beauté de nos vies, à nous emprisonner au milieu des totems, tabous, croix, sacrifices du sang, clochers, mosquées, races, armées, drapeaux, nations, afin de dénier que la mort existe, ce qui est précisément notre unique certitude. » Et contrairement à ce que le titre de l’ouvrage pourrait laisser penser, le message de James Baldwin demeure un profond message d’amour, à bonne distance de tous les faux-fuyants – parmi lesquels la couleur de peau, « les hommes [semblant] toujours se grouper selon un principe qui n’a rien à voir avec l’amour, un principe qui les dégage de toute responsabilité personnelle ».

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte