Spectacles

Tunisie : « Final Cut », une pièce qui explore les traumatismes de l’histoire coloniale

« Final cut » de Myriam Saduis.

« Final cut » de Myriam Saduis. © Marie Françoise Plissart

Fruit d’une histoire familiale entre la Tunisie, la France et l’Italie, la pièce « Final Cut », de Myriam Saduis, explore les silences et les traumatismes liés à l’histoire coloniale.

En ce soir de juin à Tunis, au festival Carthage Dance, le théâtre national Le 4ème Art, dirigé par le metteur en scène Fadhel Jaïbi, est complet. S’y joue la création Final Cut, de la metteuse en scène française Myriam Saduis. Saâdaoui de son nom de naissance, apprend-on dans cette pièce écrite à partir de son histoire familiale. « Mon but n’était pas de raconter ma vie, mais de rendre compte de la manière dont mes parents avaient été pris dans le flux de l’Histoire. »

Quête identitaire

Myriam Saduis, la cinquantaine aujourd’hui, y incarne son propre personnage. La pièce débute avec des lettres qui lui parviennent de Tunisie et s’adressent à elle par un « Chère cousine ». Or, cette part tunisienne d’elle-même, Saduis ne la connaît pas. Commence ainsi une quête identitaire écrite comme une enquête, où le public est sans cesse interpellé. Une manière de rappeler que ce qui se joue est le fruit d’une histoire commune entre les deux rives de la Méditerranée.

Pour les grands-parents maternels de Myriam, il est impossible que leur fille s’unisse avec un ‘indigène’

Façon cours magistral, Saduis resitue le contexte géopolitique de sa naissance. Ses parents sont nés en Tunisie, sous protectorat français. Sa mère est italienne, son père tunisien. Un amour impossible à l’époque des guerres d’indépendance, où les colons quittent progressivement le territoire. Pour les grands-parents maternels de Myriam, il est impossible que leur fille s’unisse avec un « indigène ».

La famille s’installe en France, choisit le camp d’un « Empire » à sauver. À sa majorité, la mère de Myriam transgresse les interdits et rejoint son amant en Tunisie. En 1961, elle tombe enceinte et décide que sa fille naîtra en France. « Jusqu’à l’âge de 40 ans, je ne savais pas pourquoi mes parents avaient quitté la Tunisie subitement », avoue Myriam. Plus tard elle découvrira l’importance de la crise de Bizerte dans ce parcours.

"Final cut" de Myriam Saduis© Marie Françoise Plissart

Mais avant cela il y a l’enfance. Trois ans après sa naissance, ses parents se séparent. Le père de Myriam est effacé de la cartographie familiale au même titre que l’est la Tunisie de l’histoire de France à l’époque. Forcée à l’assimilation, la jeune fille ne doit parler ni italien ni arabe, elle est baptisée et doit briller à l’école de la République. Sa mère va jusqu’à franciser son nom. « Ma mère, c’était l’Empire », assène Myriam qui choisit, dans son écriture dramaturgique, l’humour comme outil de distanciation pour ne pas tomber dans la psychanalyse narcissique, même lorsqu’elle raconte la violence paranoïaque de sa mère ou sa propre tentative de suicide.

Elle met en scène ses séances de psychanalyse et la place des mots, rédempteurs, dans son parcours. Le souffle de la pièce est ainsi fait de traversées littéraires et musicales. Une maison qu’elle se construit pour échapper à celle, sans fondations, proposée par sa mère. « Et il me semblait que mon père était dans les mots », confie-t-elle.

Marguerite Duras, Barbara, Victor Hugo, Edward Saïd, Seloua Luste Boulbina, Frantz Fanon comblent l’absence, et sont alors constitutifs de l’enquête. Le théâtre est lui aussi mis en abîme. À quelques reprises, le comédien Pierre Verplancken fait office, sur scène, de figure parentale. Les traversées de ces personnages intimes, que ce soit les œuvres d’art, le père rêvé ou la mère envahissante, fonctionnent à merveille. La trompette d’Amir ElSaffar vient quant à elle ouvrir le temps du dénuement.

Trous noirs

Ce soir de fête des Pères, pour la première représentation de Final Cut en Tunisie, l’émotion est palpable sur les visages de la famille retrouvée de Myriam Saduis et du reste du public. « L’importance d’une parole ne réside pas dans la puissance de son cri, mais dans la hauteur du silence qu’elle impose », écrit le poète Tahar Bekri. Puis, les langues se délient.

Pendant la révolution, nous étions dans l’action, dans le présent. Aujourd’hui les Tunisiens ont besoin d’en savoir plus sur leur passé

« Pendant la révolution, nous étions dans l’action, dans le présent. Aujourd’hui les Tunisiens ont besoin d’en savoir plus sur leur passé », témoigne une historienne. « Née dans les années 1990, je m’identifie à votre récit, raconte une poétesse. Je traverse aussi vos questionnements à notre manière ; suis-je arabe, berbère, tunisienne ? Dois-je parler arabe, français, anglais ? » Émue à son tour, Myriam Saduis cite Hannah Arendt en substance. « Chaque fois que quelqu’un naît, il y a possibilité de commencement, mais cela n’est pas possible à partir du silence et des trous noirs. On peut être libre à partir du moment où on assume la mémoire et où on la dépose. » Final Cut n’est pas un témoignage, c’est une poétique de résilience et d’émancipation.

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