Économie

[Tribune] Comment les banques centrales peuvent-elles propulser les fintechs ?

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Maître de conférences à Sciences-Po

À Etrilab, incubateur de start-up à Cotonou

À Etrilab, incubateur de start-up à Cotonou © Jacques Torregano pour JA

Les fintechs africaines représentent une piste prometteuse en matière d’emploi à condition que les gouvernements africains les aident à monter en puissance grâce à des politiques cohérentes de développement.

Face à l’arrivée prochaine de millions de jeunes sur le marché du travail, le continent s’est mis en quête de secteurs à même de générer des emplois et, si possible, des emplois de qualité. Les fintechs représentent une piste prometteuse en matière d’emploi, à l’exemple de celles qui prospèrent aujourd’hui en Asie. Mais, pour l’heure, les start-up africaines du secteur ne font pas le poids face à leurs concurrentes de l’OCDE soutenues par différents dispositifs publics. La réalité des chiffres est implacable : en 2018, les fintechs du continent ont levé 0,2 dollar par habitant, loin derrière les fintechs américaines (160 dollars), européennes (46 dollars) ou asiatiques (5 dollars).

Favoriser la création d’emplois

Les gouvernements africains doivent donc aider le millier de sociétés du secteur à monter en puissance en déployant des politiques cohérentes de développement. Pour ce faire, l’action des banques centrales sera déterminante, notamment à travers la création d’incubateurs dédiés aux fintechs. Avant 2008, une telle proposition aurait été saugrenue. Heureusement, la crise financière a fait évoluer le curseur de l’orthodoxie monétaire et plusieurs facteurs militent en ce sens.

Le soutien aux fintechs s’inscrit d’ailleurs dans le mandat des banques centrales. D’Alger au Cap, la mission de ces institutions est souvent réduite à la lutte contre l’inflation, au détriment de la croissance et de la création d’emplois, qui font pourtant également partie de leurs objectifs. En faisant émerger des champions africains dans un secteur qui a souvent tendance à recourir à des compétences externes, les banques centrales favoriseraient la création d’emplois, la diversification des économies africaines, voire les capacités d’exportation en matière de services financiers.

La maîtrise de la chaîne de valeur dans ce domaine constitue un objectif d’autant plus stratégique pour les banquiers centraux que l’Afrique abritera en 2050 le deuxième contingent d’utilisateurs de produits financiers. Plus encore, les propositions de valeur des fintechs africaines – la réduction des frais financiers et l’amélioration de l’accessibilité – se situent au cœur des ambitions des autorités financières africaines.

Dans un monde numérique, les objectifs des banques centrales doivent évoluer. Celles-ci doivent se pencher sur les business models portés par des start-up qui transforment la manière de faire de la finance. Les banques centrales de l’OCDE l’ont bien compris à travers différents mécanismes : consultations avec les fintechs ou mise à leur disposition d’espaces de test avec des données permettant de calibrer les applications. En 2018, La Bank of England a quant à elle créé un Fintech Hub. Et en mai 2019, la Banque de France s’est dotée d’un Fintech Lab. L’Afrique n’a pas à rougir dans ce domaine et pourrait s’inspirer du cadre de collaboration mis en œuvre par la Central Bank of Kenya pour accompagner les fintechs locales.

Créer des incubateurs

Dans un contexte de désarticulation des écosystèmes nationaux d’innovation, les banques centrales africaines disposent des capacités institutionnelles pour gérer des projets, disposent généralement d’espaces aménagés et d’une connexion internet stable. Pour les fintechs, elles représentent un sanctuaire face à un environnement des affaires corrosif. La création d’incubateurs en leur sein permettrait à ces jeunes entreprises de mieux maîtriser leur sujet et de participer aux appels d’offres sectoriels. À charge pour elles d’accepter un code de conduite et une surveillance étroite de leurs activités. L’instauration de mécanismes de régulation transparents autour d’éventuelles prises de participation des banques centrales dans le capital des start-up sera nécessaire afin d’éviter les conflits d’intérêts.

En rendant obligatoire l’échange des actions des start-up incubées via des Bourses locales, les banques centrales pourraient augmenter le nombre de sociétés cotées de qualité

Si elles doivent contribuer à l’éclosion de futurs champions africains de la finance, la vocation des banques centrales n’est pas non plus d’être indéfiniment dans leur capital. La rédaction judicieuse des clauses de sortie pourrait d’ailleurs permettre à ces institutions de remplir une autre de leurs missions : l’approfondissement des systèmes financiers. En rendant obligatoire l’échange des actions des start-up incubées via des Bourses locales, les banques centrales pourraient augmenter le nombre de sociétés cotées de qualité, dynamiser les marchés et offrir aux classes moyennes africaines des titres intéressants et rémunérateurs.

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