Diplomatie

Tchad : Idriss Déby Itno, adroit dans ses bottes

En janvier 2017, à N’Djamena.

En janvier 2017, à N’Djamena. © Vincent Fournier/JA

Les crises en Libye, au Soudan et en Centrafrique ont contraint le chef de l’État à déployer ses troupes et tous ses talents de diplomate. Pas question de se laisser déborder !

Ils se connaissent, comme chefs d’État, depuis près de trois décennies. Voisins, ils n’ont pas toujours été amis ni même alliés. Longtemps, Idriss Déby Itno et Omar el-Béchir se sont même combattus. « Entre eux, c’était “je t’aime, moi non plus” », glisse un diplomate de la sous-région. Les deux hommes y repensent-ils, alors qu’ils sont installés côte à côte dans les confortables fauteuils d’un salon du palais présidentiel de Khartoum, ce 4 avril ? Omar el-Béchir se sait en difficulté, si ce n’est condamné, par la révolte qui agite son pays depuis des mois. Idriss Déby Itno, son invité, n’en est pas moins conscient. S’en réjouit-il, lui qui a longtemps accusé son voisin de soutenir ses opposants armés, ou s’en inquiète-t-il ?

« Déby Itno a toujours deux fers au feu : quand il fait le voyage pour voir El-Béchir, il a déjà des liens avec ceux qui vont contribuer à le renverser », poursuit notre interlocuteur. Le président tchadien et son homologue, qui ont chaussé les mêmes petites lunettes rectangulaires, échangent durant deux heures, à huis clos, avant de partager une courte conférence de presse. Le Tchadien ne traîne pas : le jour même, il reprend l’avion pour Amdjarass, son fief de l’Ennedi-Est. Le Soudanais retourne à ses soucis. Une semaine plus tard, il sera renversé.

« Les chevaux de guerre naissent sur les frontières »

Déby Itno n’en sera pas étonné, informé qu’il est par l’un de ses conseillers officieux, le Soudanais Hassan Borgo, et par le frère de ce dernier, Abakar, qui dirige à N’Djamena la chaîne de télévision et la radio Al Nasser. Les Borgo, proches du Palais, sont des cousins d’Ismaïl Chaïbo, ex-patron de l’Agence nationale de sécurité tchadienne (ANS).

Surtout, Idriss Déby Itno dispose d’un atout à Khartoum en la personne de Mohamed Hamdan Dagolo, dit Hemetti. Le patron des Forces de soutien rapides (RSF) est aujourd’hui membre du Conseil souverain chargé de diriger la transition jusqu’aux prochaines élections. Originaire d’une tribu arabe ayant fui le Tchad pour le Darfour soudanais dans les années 1980, Hemetti est le cousin de Bichara Issa Djadallah, chef d’état-major particulier d’Idriss Déby Itno. Le 17 août, alors que l’accord de transition était signé au Soudan entre le général Abdel Fattah al-Burhan et le leader de la coalition d’opposition, Ahmad al-Rabiah, Hemetti figurait au premier plan. Derrière lui : le président tchadien.

C’est peu de dire que celui-ci suit de près la situation. « Les chevaux de guerre naissent sur les frontières », dit un proverbe chinois que Déby Itno a fait sien. Il s’appuie sur son ministre délégué à la Défense et à la Sécurité publique, Mahamat Abali Salah, et veut à tout prix éviter que des rébellions établissent de nouvelles bases au Soudan, comme ce fut le cas dans les années 1990 et 2000. « Il a peur de la contagion, y compris au cœur des populations zaghawas, explique un proche de la présidence. Il a toujours redouté qu’un Darfouri qui lui serait hostile soit trop bien placé à Khartoum. C’est pour cela qu’il cherche absolument à maintenir des liens avec Hemetti. »

Le 18 août, Idriss Déby Itno a décrété l’état d’urgence dans deux provinces frontalières du Soudan : le Ouaddaï et le Sila, en proie à des affrontements entre cultivateurs et éleveurs – au moins une cinquantaine de morts en dix jours, selon le gouvernement. En juillet, il avait déjà suspendu puis révoqué Mahamat Ourada II de ses fonctions de sultan du Ouaddaï, provoquant l’ire des notables locaux.

La cause principale de ce conflit intercommunautaire est liée au désordre qui dégénère au Soudan

« La cause principale de ce conflit intercommunautaire est liée au désordre qui dégénère au Soudan », a insisté le président tchadien. De retour de Khartoum, il a réuni à Abéché, dans l’est du Tchad, le gouverneur du Ouaddaï, les responsables militaires et les leaders traditionnels et religieux. Il leur a assuré que « les perturbateurs du Ouaddaï et ceux qui tirent les ficelles [seraient] démasqués ».

Tout sauf un hasard

« Après trois tirs de sommation, si l’individu n’obtempère pas, il faut le tuer », a-t-il poursuivi d’un ton glacial, prenant à témoin son ministre délégué à la Défense. Le message a-t-il résonné jusqu’à Khartoum ? Idriss Déby Itno peut en tout cas compter sur la présence, là, d’un de ses proches, le Mauritanien Mohamed El Hacen Ould Lebatt, dont il a favorisé la nomination comme représentant de l’UA pour le Soudan. À la fin de juin, il a aussi œuvré à une rencontre à N’Djamena entre Hemetti et Minni Minnawi, chef rebelle darfouri du Mouvement de libération du Soudan. Les deux hommes auraient discuté d’un accord de paix, sous l’œil d’un Déby Itno médiateur.

Le 27 juin, ce dernier signait en outre un décret nommant Abdelkerim Koiboro ambassadeur à Khartoum. Tout sauf un hasard : Koiboro est marié à la fille de Timan Déby Itno, son frère cadet décédé en mai dernier. Ancien consul général à Riyad, il présente l’avantage de renforcer le lien avec l’Arabie saoudite, l’un des principaux soutiens de Hemetti.

Avec Omar el-Béchir à Khartoum, le 4 avril dernier, une semaine avant que celui-ci soit destitué par les militaires sous la pression de la rue.

En matière de diplomatie familiale, le président tchadien n’en est pas à son coup d’essai : depuis 2017, c’est son fils Zakaria qui occupe le fauteuil d’ambassadeur aux Émirats arabes unis, autre allié des militaires soudanais.

Avec la crise économique, Idriss Déby Itno s’était déjà rapproché de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis

« Avec la crise économique, Idriss Déby Itno s’était déjà rapproché de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis », explique un diplomate de la sous-région. Cela avait même poussé le Tchad à rompre ses relations diplomatiques avec le Qatar en 2017, avant de revenir sur cette décision six mois plus tard. « Les Qataris sont actionnaires de Glencore, avec qui le Tchad avait besoin de conclure un arrangement au début de l’année 2018 », rappelle un proche de la présidence. Idriss Déby Itno aura joué les équilibristes. D’un côté, il obtenait de Doha qu’il favorise la renégociation d’un prêt de 1,45 milliard de dollars de Glencore, qui accordait deux années sans paiement et une prolongation de la durée de l’avance de douze ans. De l’autre, il sécurisait sa relation avec le prince émirati Mohammed Ben Zayed et le prince saoudien Mohammed Ben Salman.

Tactique

« Il cherche à attirer les investisseurs de ces pays et a organisé un forum Tchad-monde arabe à N’Djamena en juin », rappelle un observateur. Mais la tactique n’est pas uniquement économique. Sur le plan sécuritaire, Idriss Déby Itno sait devoir gérer un autre théâtre d’opérations : la Libye.

La Libye empêche Déby Itno de dormir. Il a une conviction, qu’il partage avec l’Égyptien Abdel Fattah al-Sissi, c’est qu’il faut un homme fort en Libye

L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis y détiennent, là aussi, une partie des clés et soutiennent le maréchal Khalifa Haftar face au Premier ministre, Fayez al-Sarraj. Les autorités tchadiennes font de même. « La Libye empêche Déby Itno de dormir », glisse un ancien ministre. « Il a une conviction, qu’il partage avec l’Égyptien Abdel Fattah al-Sissi, c’est qu’il faut un homme fort en Libye », explique un proche de la présidence à N’Djamena. En contrepartie de ce soutien, Haftar s’est en outre engagé à exercer une pression sur les groupes rebelles tchadiens basés dans le sud de la Libye.

« Déby Itno n’a jamais eu de bonnes relations avec les Toubous du Tibesti, même s’il a voulu les utiliser comme rempart après la chute de Kadhafi, explique un diplomate tchadien. Ils se sont enrichis et renforcés, et le chef de l’État craint leurs liens avec le Sud libyen. » Depuis que deux de ses sous-préfectures (Miski et Yebbi-Bou) ont été rattachées à la région de Borkou, le Tibesti est en rébellion quasi ouverte. L’armée a localement été chassée, et le territoire est en partie contrôlé par des milices, soutenues par une notabilité qui reproche au pouvoir central de vouloir s’approprier les richesses – et notamment l’or – de la région. Le gouvernement avait rétorqué, en août 2018, qu’il souhaitait « nettoyer […] une zone qui constitue un nid de trafiquants de drogues, d’armes, […] de terroristes, […] de mercenaires ».

Haftar a pris le risque d’être perçu comme le promoteur d’une revanche arabe contre la minorité touboue

Pour N’Djamena, la partie s’annonce serrée. Il y a six mois, le maréchal Haftar a lancé une opération dans le sud de la Libye, notamment vers Morzouk, fief toubou non loin de la frontière tchadienne. Ses troupes y ont été accusées de nombreuses exactions. En Libye comme au Tchad, « Haftar a pris le risque d’être perçu comme le promoteur d’une revanche arabe contre la minorité touboue », explique un chercheur de l’International Crisis Group.

La stratégie de Haftar a d’ailleurs eu un effet collatéral au Tchad. En février, des colonnes de l’Union des forces de la résistance (UFR), poussées vers le sud, ont lancé une offensive depuis la Libye, avant d’être stoppées par l’aviation française. « Ces événements ont symbolisé l’importance du Tibesti et l’inquiétude d’Idriss Déby Itno », juge un observateur assidu. Depuis un an, les tentatives de médiation dans la région frondeuse n’ont pas abouti. Déby Itno y a pourtant envoyé son propre fils, le général Mahamat « Kaka », et les troupes d’élite de la Direction générale du service de sécurité des institutions de l’État. Un mois de guérilla, des dizaines de morts, des localités sous blocus. Sans succès.

Un neveu encombrant

Il a ensuite souhaité s’appuyer sur le réseau de deux personnalités touboues : Mahamat Yaya Kébir, alias Oki Dagache, son conseiller à la sécurité, et l’ancien président Goukouni Weddeye. En vain également. Enfin, avec l’appui du ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, il a renforcé ses liens avec le Qatar, où est retenu en exil Timan Erdimi, son neveu et chef de l’UFR. « Il veut coûte que coûte éviter qu’une partie des Zaghawas, l’ethnie à laquelle il appartient et sur laquelle il a construit son pouvoir, profitent des situations en Libye et au Soudan pour passer à la rébellion », explique un observateur à N’Djamena. Dernière alerte en date, le 8 février 2019, alors que l’UFR venait d’être stoppée à quelques encablures d’Amdjarass : le fils de Timan Erdimi, lui aussi rebelle, aurait été interpellé après s’être réfugié chez… des haut gradés zaghawas.

Le chef rebelle tchadien Timan Erdimi près d’El-Geneina, dans la région du Darfour, au Soudan, le 21 avril 2009.

Le chef rebelle tchadien Timan Erdimi près d’El-Geneina, dans la région du Darfour, au Soudan, le 21 avril 2009. © GUILLAUME LAVALEE/AFP

« La connexion entre le Sud libyen, le Tibesti et des mécontents chez les Zaghawas inquiète le président », avoue un proche du Palais. « Il risque de devoir faire des concessions sur Miski et Yebbi-Bou, ajoute un ex-ministre. Mais il sait qu’il ne peut pas avoir l’air de céder à la pression. »

Il ne voyait pas d’un bon œil l’arrivée au pouvoir du socialiste François Hollande. Finalement, il a retourné la situation, et c’est la France qui lui est devenue redevable

Depuis 2012, il a bénéficié de son engagement au Mali, aux côtés des Nations unies. « Il ne voyait pas d’un bon œil l’arrivée au pouvoir du socialiste François Hollande. Finalement, il a retourné la situation, et c’est la France qui lui est devenue redevable », souligne un diplomate en poste à N’Djamena. Mais l’effet tend à s’estomper, notamment sur un autre front : celui de la Centrafrique.

Déby Itno n’a qu’une confiance limitée en Faustin-Archange Touadéra, en particulier depuis que son homologue centrafricain s’est rapproché de Moscou. Le Tchadien, qui aborde régulièrement le sujet avec les diplomates français et américains, lui a fait part de ses réserves à plusieurs reprises.

Quadrillage

Au début de 2019, Idriss Déby Itno a renforcé la présence de l’armée à la frontière avec son voisin du Sud, s’assurant au passage un quadrillage de régions méridionales qu’il sait proches de son opposition. Le chef de l’État dispose toujours, en outre, de liens privilégiés avec les groupes armés issus de l’ex-Séléka, dont plusieurs leaders prennent régulièrement leurs quartiers à N’Djamena. Mais Idriss Déby Itno détient-il toujours les clés du problème centrafricain ? « Comme pour la France, la présence russe à Bangui a changé la donne et il y a perdu de l’influence », confie un ambassadeur de la sous-région.

Le système Déby, c’est une diplomatie de la présence. Il continuera d’assurer le service minimal au Mali et face à Boko Haram, et jouera de ses réseaux en Centrafrique, au Soudan et en Libye

« Le système Déby, c’est une diplomatie de la présence, tempère un proche de la présidence. Il continuera d’assurer le service minimal au Mali et face à Boko Haram, et jouera de ses réseaux en Centrafrique, au Soudan et en Libye. » Entre réseaux familiaux, relations économiques et institutions régionales, Idriss Déby Itno s’assure d’être l’acteur majeur d’une scène sur laquelle il a su, année après année, placé ses pions. Dans cette version diplomatique du jeu de sija, déclinaison locale de l’awalé, le Tchadien est passé maître.

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