Entreprises & marchés

Algérie : enquête sur une industrie aux arrêts

Usine de verre plat de Mediterranean Float Glass (MFG), filiale du groupe Cevital, à Larbaa. © MEIGNEUX/SIPA

La vague d’interpellations visant les hommes d’affaires les plus influents du pays porte un coup dur à l’économie nationale, qui était déjà dans une mauvaise passe.

« On se sent impuissant », lâche d’emblée Hichem Sedok, responsable finance et projet au sein de KouGC, une filiale spécialisée dans le bâtiment et les travaux publics détenue par la famille Kouninef. Assis à son bureau, installé à Hydra, un quartier huppé d’Alger, il énumère les chantiers mis à l’arrêt depuis trois mois, faute de moyens : la construction de cinq hôpitaux, dont un établissement psychiatrique à Laghouat, l’extension du métro d’Alger ainsi que des projets dans l’hydraulique à Constantine et à Béchar.

L’entreprise, qui compte 2 800 salariés et génère près de 15 000 emplois indirects, se trouve au bord de la paralysie à la suite du blocage de ses comptes bancaires, survenu le 2 juin dans le cadre des poursuites judiciaires contre les frères Kouninef. Une décision de justice qui s’applique à l’ensemble des cinquante sociétés du conglomérat familial créé en 1971 par le patriarche Ahmed Kouninef. Et à laquelle s’ajoute la mise en attente de paiements que l’État doit lui régler pour des projets déjà exécutés.

Nous n’avons plus les moyens de payer le fuel pour les déplacements professionnels. On cotise entre nous, on est solidaires

Comptes gelés et chômage technique

« L’impact sur nos stocks en matières premières a été progressif. Aujourd’hui, on arrive à maintenir un service minimal, environ 15 % de l’activité, grâce aux soutiens de nos fournisseurs les plus anciens, qui nous restent fidèles. Mais à ce rythme tout va finir par s’arrêter », s’inquiète Dahmane Medjek, responsable de la logistique à KouGC.

Et de préciser : « Nous n’avons plus les moyens de payer le fuel pour les déplacements professionnels. On cotise entre nous, on est solidaires. » Une solidarité qu’il aimerait également voir émaner du mouvement populaire contre le régime, lancé le 22 février. « On nous voit comme des complices de la corruption alors que nous sommes de simples salariés », se désole-t-il.

Les conséquences sur les employés de la filiale ont été plus brutales. Les salaires ne sont plus versés depuis trois mois, et les 420 personnes embauchées en CDD, pour la plupart des manutentionnaires et des conducteurs d’engins, ont été remerciées.

Les travailleurs sont les victimes collatérales des affaires judiciaires

« À cause du ralentissement de l’activité et de l’absence du gérant, leur contrat n’a pas été renouvelé », explique Dahmane Medjek. À ses côtés, Hichem Sedok soupire : « Les travailleurs sont les victimes collatérales des affaires judiciaires. »

Depuis le placement en détention provisoire à la prison d’El-Harrach, dans la banlieue est d’Alger, de Redha, de Karim et de Tarek Kouninef, le 24 avril dernier, leur conglomérat tentaculaire, s’étendant du BTP au génie civil en passant par l’agroalimentaire, se désagrège à grande vitesse. La filiale Cogral, productrice de l’huile Safia, a été placée sous scellés le 15 juin dernier, occasionnant la mise au chômage technique des 350 employés.

Chantiers en pause

Dans le même temps, la construction de l’usine de trituration de graines oléagineuses Nutris, dans la zone extraportuaire de Djen Djen, à l’est de Jijel, a également été suspendue. Cet investissement important, évalué à 250 millions de dollars, devait engendrer la création d’au moins 500 postes et de 1 500 emplois indirects. « Le taux d’avancement des travaux est de 85 %, mais ils ont été arrêtés en juin. C’était un projet prometteur », souffle Dahmane Medjek.

Ce chantier fait partie des dossiers qui intéressent particulièrement les magistrats et pour lequel sont poursuivis les frères Kouninef, proches de Saïd Bouteflika, conseiller et frère de l’ex-chef de l’État, qui a démissionné en avril. La justice soupçonne l’existence de plusieurs avantages de complaisance, dont un financement accordé sans garanties.

L’empire des Kouninef n’est pas le seul à vaciller. Les arrestations en série d’hommes d’affaires parmi les plus influents du pays, soupçonnés de corruption et de trafic d’influence notamment, ont plongé leurs groupes, qui emploient chacun des dizaines de milliers de personnes, dans une situation intenable. Comptes bancaires gelés, activités ralenties voire interrompues, matières premières bloquées au port, salaires non versés depuis des mois, non-reconduction des contrats précaires… Le spectre de la faillite pèse sur certains d’entre eux.

Des milliers d’emplois en jeu

À commencer par la branche média du groupe créé par Ali Haddad, ex-président du Forum des chefs d’entreprise, condamné à six mois de prison pour possession illégale de deux passeports algériens. Après la fermeture de la chaîne Dzaïr News, le 25 juin dernier, au moins 250 personnes ont perdu leur emploi.

Nous n’avons pas reçu notre salaire depuis quatre mois. Les retards de paiement, ce n’est pas un problème nouveau. Mais, étant donné la situation, on ne voit pas comment l’entreprise peut survivre à cette crise

L’homme d’affaires a aussi mis en vente le club de football de l’USM Alger, champion d’Algérie en titre, faute de pouvoir continuer à le financer. Une source au sein du groupe révèle le pessimisme du personnel : « Nous n’avons pas reçu notre salaire depuis quatre mois. Les retards de paiement, ce n’est pas un problème nouveau. Mais, étant donné la situation, on ne voit pas comment l’entreprise peut survivre à cette crise. » En 2003, le pouvoir algérien avait choisi de sacrifier le groupe Khalifa, qui comptait 15 000 salariés dans le pays, après avoir engagé des enquêtes pour corruption contre son fondateur.

Ali Haddad, homme d'affaire et ancien président du Forum des chefs d’entreprise. © Romain Laurendeau pour JA

Moins résignés, certains employés se mobilisent pour préserver leur emploi et réclamer leur salaire. Depuis le début du mois d’août, ceux d’ETRHB – la division bâtiment et travaux publics du conglomérat d’Ali Haddad – tiennent des rassemblements devant le siège, à Dar el-Beïda, dans la banlieue est de la capitale. À près de 270 km à l’ouest, à Tiaret, des salariés de TMC, le groupe automobile détenu par Mahieddine Tahkout, arrêté le 10 juin dernier dans le cadre d’une enquête sur le blanchiment d’argent, manifestent dans l’usine qui assemble des modèles de la marque sud-coréenne Hyundai.

 On aimerait savoir s’ils ont réfléchi au préalable à une feuille de route pour la survie de ces entreprises. Il semble que non

Désarroi des travailleurs

Sans salaires depuis trois mois, les 1 400 employés ont été réduits au chômage technique depuis l’arrêt brusque de l’usine, provoqué par une rupture de stock des kits de montage CKD, bloqués au port de Mostaganem. Du côté de KouGC, après avoir diffusé une lettre ouverte au gouvernement restée sans réponse, une partie de l’effectif s’est constituée en syndicat, affiliée à l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), et se dit prête à « aller devant les tribunaux pour défendre ses droits ».

Pour beaucoup, les retombées de la purge dans le milieu des affaires n’ont pas suffisamment été prises en compte par les autorités publiques. Dans la bouche de tous, les mêmes questions reviennent : pourquoi avoir ordonné le blocage des comptes bancaires des entreprises avant la tenue du procès des patrons mis en cause ? Pourquoi les geler alors que les sociétés et leurs dirigeants sont des entités juridiques différentes ? « On aimerait savoir s’ils ont réfléchi au préalable à une feuille de route pour la survie de ces entreprises. Il semble que non », lance Hichem Sedok.

Face au désarroi des travailleurs, le gouvernement a tardé à réagir. Installé à la fin du mois de juin par le Premier ministre Noureddine Bedoui pour sauvegarder « l’outil de production », le comité intersectoriel ad hoc a annoncé 15 août la mise en œuvre d’une mesure d’urgence. Il désignera un administrateur qualifié pour assurer la continuité de la gestion des entreprises concernées par les blocages de comptes bancaires, afin d’autoriser le versement des salaires notamment. D’après le ministère des Finances, cité par l’APS, celui-ci sera chargé de « superviser les activités des entreprises et de contrôler les flux financiers et les approvisionnements ».

En réponse aux manifestations contre « la mafia politico-financière », les arrestations d’hommes d’affaires se sont multipliées. © RYAD KRAMDI / AFP

Des administrateurs désignés

« Une aberration ! », dénoncent sans détour les collectifs d’avocats qui assurent la défense des patrons incarcérés à la prison d’El-Harrach. « À quel titre l’État algérien s’arroge-t-il le droit de contrôler ces entreprises ? C’est une violation du principe de protection de la propriété privée », conteste Me Khaled Bourayou, qui assure la défense d’Ali Haddad et de la famille Tahkout.

Du côté des salariés, les avis sont partagés. « Toute la direction a été incarcérée. Nous sommes livrés à nous-même. Cet administrateur c’est notre dernier espoir », estime Dahmane Medjek. Mais la décision du gouvernement Bedoui, dont la mise en œuvre devrait prendre du temps, ne suffit pas à rassurer une grande partie des travailleurs, qui continuent d’ailleurs d’occuper la rue pour exiger le versement de leur salaire.

Nos fournisseurs pâtissent de notre situation. C’est difficile de les convaincre de continuer à nous alimenter. Même eux naviguent à vue

Avec la vague d’arrestations de patrons, l’Algérie s’enlise un peu plus dans la crise économique. Car l’onde de choc se propage bien au-delà des mastodontes. En mettant en péril des géants comme ETRHB, les autorités ont fragilisé l’ensemble du secteur industriel, composé à 80 % de microentreprises à caractère familial. « Nos fournisseurs pâtissent de notre situation. C’est difficile de les convaincre de continuer à nous alimenter. Même eux naviguent à vue », confie un cadre d’ETRHB, qui évoque un « effet domino inquiétant ».

Des projets d’investissement retardés

Plusieurs entrepreneurs algériens ont d’ailleurs décidé de retarder leurs projets d’investissement. « On constate un ralentissement important de l’activité », confirme un analyste financier. Tout en restant optimiste : « L’Algérie n’est pas encore considérée comme un pays à risque, car le mouvement populaire a su préserver son caractère pacifique. Les investissements étrangers peuvent reprendre si des signaux positifs sont envoyés par les pouvoirs publics. »

Toutes les entreprises qui ont cessé leur activité ne se trouvaient pas nécessairement en difficulté. En revanche, il est vrai que le climat des affaires n’est pas bon

En attendant, le tissu de PME algériennes rétrécit. Pas moins de 32 000 entreprises ont mis la clef sous la porte au cours du premier semestre 2019 tandis que le nombre de création de sociétés est en recul de 10 % par rapport à l’an passé, d’après un rapport du Centre national du registre de commerce (CNRC). « Toutes les entreprises qui ont cessé leur activité ne se trouvaient pas nécessairement en difficulté, nuance une responsable au CNRC. En revanche, il est vrai que le climat des affaires n’est pas bon. »

Et les perspectives à court terme ne sont pas rassurantes dans un pays où les hydrocarbures représentent 93,1 % du volume total des exportations. « Il y a de grandes chances pour que le coût du baril de pétrole baisse en 2020, ce qui aura pour effet de diminuer davantage la commande publique et, en cascade, affectera tous les secteurs », prévoit l’analyste financier.

Aucun secteur n’est épargné

Dans le marasme ambiant, plus aucun secteur n’est épargné. « La crise a d’abord frappé le BTP, un des secteurs pourvoyeurs d’emplois, avec près de 1 million de personnes, à cause notamment de la baisse de la commande publique. Puis elle s’est propagée à d’autres domaines comme l’industrie automobile naissante et l’électroménager, en plein essor », résume El Mahfoudh Megateli, secrétaire général de la Confédération générale des entreprises algériennes.

Le secteur bancaire, notamment public, est au centre des critiques. Depuis les premières poursuites judiciaires, il agit avec la plus grande prudence. Une frilosité renforcée par le placement en détention préventive à la fin du mois de juin du PDG de la Banque nationale d’Algérie.

Les banquiers ont peur, ils accordent des crédits aux entreprises de plus en plus difficilement

Les magistrats enquêteraient sur les conditions d’octroi de crédits alors qu’il était à la tête du Crédit populaire algérien (CPA). D’après plusieurs chefs d’entreprise, des comités de crédits au sein de plusieurs banques ne se réunissent plus, tandis que dans d’autres établissements les opérations d’octroi de crédits aux investisseurs s’éternisent. Le cas de l’Entreprise nationale des industries de l’électroménager (Eniem) est édifiant.

Crainte d’une réaction en chaîne

Ce fleuron de l’industrie algérienne a frisé la suspension d’activité en raison d’un rééchelonnement tardif du remboursement de ses dettes. Ce qui a contraint ses 1 300 salariés à prendre un congé forcé en juillet. « Nous avons déposé un dossier en début d’année et nous avons reçu une réponse au bout de six mois. Les banquiers ont peur, ils accordent des crédits aux entreprises de plus en plus difficilement », confie Djilali Mouazer, PDG de l’Eniem.

À quelques jours d’une rentrée sociale qui s’annonce tendue, El Mahfoudh Megateli avertit : « Si les banques continuent d’être frileuses et de ne plus accompagner l’investissement, il y aura une réaction en chaîne importante et des répercussions graves sur toute l’économie. »


46 500

C’est le nombre de collaborateurs qu’emploient les neuf groupes privés dont les dirigeants ont été arrêtés.

2,3 % du PIB

Prévision de croissance pour le pays en 2019, faite par le FMI. L’an dernier, elle avait atteint 2,1 % selon le Fonds, et seulement 1,4 % selon l’Algérie.

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