Politique

Maroc : Driss Benhima, le grand commis de l’État devenu consultant et membre de l’Istiqlal

Driss Benhima à Casablanca. © HASSAN OUAZZANI POUR J.A.

L’ancien grand commis de l’État Driss Benhima coule une retraite dorée, tout en participant aux débats socio-économiques au sein de l’Istiqlal et en prodiguant ses conseils à des clients privés. JA est allé à sa rencontre.

«C’est ici même que j’ai grandi ! Mon père s’y est installé alors que j’avais 8 ans. » Driss Benhima nous reçoit dans sa résidence, sur la route des Zaers, une avenue de la capitale réputée pour la forte densité de serviteurs de l’État qui y habitent. La situation de la villa des Benhima, dans les premiers mètres de la « route du pouvoir » – comme elle est surnommée – , renseigne sur l’ancienneté de la famille dans la haute sphère publique depuis le big bang hassanien des années 1960. Le père a été plusieurs fois ministre, et même Premier ministre entre 1967 et 1969.

Dans le bureau où nous conduit son fils, aujourd’hui sexagénaire, les murs sont ornés de photos du docteur Mohamed Benhima recevant des décorations royales. Mais aussi de clichés de Driss Benhima au côté du roi défunt et de Mohammed VI. « J’ai tout gardé dans ce bureau. Je me suis autorisé une transformation en rajoutant cette bibliothèque », précise-t-il en ouvrant une porte qui donne sur cinq rangées d’étagères garnies d’ouvrages de tous genres, du sol au plafond. Il y pioche une reliure, « un livre écrit par mon père où il explique, entre autres, pourquoi il a été farouchement opposé à l’arabisation de l’enseignement. Il soutenait, à juste titre dans ces années 1960, que le Maroc n’était pas prêt pour ce projet porté par le parti de l’Istiqlal ».

Je respecte la position du parti sur le projet de loi-cadre sur l’éducation. Mais résumer les problèmes de l’enseignement à la simple question de la langue est une ineptie

Ironie du sort, Driss Benhima milite aujourd’hui dans le parti que combattait son père. Le débat sur la langue de l’enseignement, lui, divise toujours la société marocaine… « Je respecte la position du parti sur le projet de loi-cadre sur l’éducation [adopté par le Parlement en juillet]. Mais résumer les problèmes de l’enseignement à la simple question de la langue est une ineptie », glisse celui qui a collectionné les diplômes – Polytechnique, École des mines de Paris – après des études secondaires au lycée Descartes de Rabat.

Premier parc éolien

En avril dernier, l’adhésion de Driss Benhima à l’Istiqlal a fait grand bruit. Le commis de l’État, technocrate confirmé avec ses vingt-deux ans de service à de hautes fonctions, est une belle prise pour la formation dirigée par Nizar Baraka, qui enchaîne les recrues dans le monde économique. Benhima, ancien membre de l’équipe nationale de voile, a habilement navigué dans les arcanes du pouvoir à partir de 1994, date à laquelle il est nommé directeur général de l’Office national d’électricité (ONE).

L’année suivante, l’ingénieur « hyperdoué » – le qualificatif revient dans la bouche d’anciens collaborateurs – est intégré au G14, think tank voulu par Hassan II pour sortir le Maroc de la crise économique. Comme nombre de ses camarades, il entre logiquement dans l’un des derniers gouvernements technocrates du roi défunt. Quelques mois, entre 1997 et 1998, parmi les plus enrichissants de sa carrière à l’en croire : « J’ai compris que la fonction de ministre, avec son aspect politique, est des plus nobles qui soit. »

Le polytechnicien Driss Benhima dirige l'entreprise depuis près de huit ans. © Hassan Ouazzani/JA

Là, il annonce la fermeture des mines de charbon de Jerada, cette ville du far east marocain qui a fait couler beaucoup d’encre avec son mouvement social. « Il fallait absolument arrêter ce mouroir, qui a eu de graves conséquences sanitaires sur les mineurs. La fermeture de ses mines a été accompagnée de l’un des plus généreux plans sociaux de l’histoire du Maroc », indique celui qui a commencé sa carrière dans les premières fosses à phosphates de Khouribga comme ingénieur d’exploitation. « Les élus de l’époque s’étaient battus pour maintenir la ville sans penser aux activités économiques censées lui donner une nouvelle vie. »

Avec l’avènement de Mohammed VI, Driss Benhima est successivement nommé wali de Casablanca, directeur général de l’Agence de développement du Nord, puis PDG de la Royal Air Maroc (RAM), où il passe les dix dernières années de sa carrière dans le public. Un parcours durant lequel Benhima fut aux premières loges pour assister et même façonner la transformation profonde qu’a connue le Maroc à partir du mitan des années 1980. Notamment en matière de politique énergétique. C’est lui qui est à l’origine du premier parc éolien au royaume.

Un choix par défaut

Nombreux sont ceux qui voient dans l’adhésion de Driss Benhima à l’Istiqlal une manière de revenir aux affaires publiques sous une casquette partisane. Lui affirme avoir fait son temps. « Le roi a parlé dans son dernier discours de sang neuf. Il faut laisser la place à la nouvelle génération », assure-t-il. S’il s’est lancé dans la politique, c’est parce que son statut actuel le prémunit contre tout conflit d’intérêts. « Tant que j’assurais des fonctions officielles, je m’interdisais de me découvrir une appartenance politique. Je pense que cela aurait compliqué mes rapports avec mes ministres de tutelle, qui étaient de tous bords politiques. »

Le choix de Benhima, à la retraite, en faveur de l’Istiqlal semble s’imposer presque par défaut. « Dans l’offre politique actuelle, c’est le parti où je me retrouve le mieux, soutient-il. Je me reconnais dans les principes de nationalisme et de respect de la diversité profondément ancrés dans cette formation. » Au sein de la grande famille istiqlalienne, en pleine reconstruction, l’ancien commis de l’État ne semble pas nourrir de grandes ambitions.

Participer aux débats de l’Alliance des économistes istiqlaliens est une façon de défendre, à mon modeste niveau, ma conception du bien public

« Participer aux débats de l’Alliance des économistes istiqlaliens est une façon de défendre, à mon modeste niveau, ma conception du bien public », explique Benhima. Mais un mandat électoral ou davantage de charges dans le parti ne sont pas totalement exclus. « Cela fait plus de vingt ans que j’assume les responsabilités que l’on veut bien me donner, glisse-t-il en tirant sur son cigare. C’est toujours valable, car je ne sais pas fonctionner autrement. »

En attendant un retour de l’Istiqlal aux affaires, Driss Benhima accepte aussi quelques contrats de consulting triés sur le volet. « J’ai la chance d’avoir des amis qui m’ont remis au travail dès mon départ de la RAM », explique celui qui était jusqu’à l’an dernier senior advisor d’ESL Agence Publics Maroc. Tout récemment, il a pris la présidence de l’antenne marocaine de Cambre Associates, un cabinet de lobbying bruxellois. « Auparavant, j’écoutais les autres avant de prendre les décisions. Aujourd’hui, voir des décideurs trancher en tenant compte des idées que je leur soumets est une source de fierté et de satisfaction », nous confie-t-il. Autre avantage inestimable de sa nouvelle vie de patron dans le privé : disposer de son temps à sa guise. « Je peux davantage voyager, consacrer plus de temps à ma famille », confie ce grand-père, avant de s’excuser car il doit boucler sa valise. Un vol à destination de Paris l’attend…


Bio Express

1954
Naissance à Souilly, en France

1994
Directeur général de l’Office national d’électricité (ONE)

1997
Ministre des Transports et des Mines

2001
Wali de la région du Grand-Casablanca

2004
Directeur de l’Agence de développement du Nord

2006
Président-directeur général de la Royal Air Maroc

2016
Départ à la retraite

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte