Société

[Tribune] L’État hébreu et la négritude

Par

Ancien journaliste à Jeune Afrique, spécialiste de la République démocratique du Congo, de l'Afrique centrale et de l'Histoire africaine, Tshitenge Lubabu écrit régulièrement des Post-scriptum depuis son pays natal.

Des juifs éthiopiens priant à Jérusalem, en novembre 2018.

Des juifs éthiopiens priant à Jérusalem, en novembre 2018. © Ariel Schalit/AP/SIPA

La mort tragique de Solomon Teka, jeune Israélien d’origine éthiopienne abattu par un policier près de Haïfa, est venue rappeler les discriminations dont sont victimes en Terre sainte les membres de sa communauté, les Falashas.

Nous avons, vous et moi, que nous ayons ou non des convictions religieuses, suivi le destin tragique de Solomon Teka, 19 ans, Israélien d’origine éthiopienne, abattu placidement par un policier, dans une banlieue de la ville israélienne de Haïfa, lors d’une bagarre de rue dans laquelle le défunt n’était pas impliqué. Le policier, qui n’était pas de service, affirme qu’il s’était senti menacé.

Bavure ou crime ? Sans être magistrat, je pense qu’il s’agit bien d’un meurtre perpétré de sang-froid si je m’en tiens au témoignage de ceux qui ont assisté à la scène. La motivation principale du policier découle du fait que les Falashas, dans leur globalité, sont victimes d’une forme d’apartheid en raison de la couleur de leur peau. Beaucoup d’Israéliens ont du mal à croire qu’il existe des juifs à peau foncée venus d’Afrique.

Pourtant, c’est l’État hébreu qui a pris l’initiative, d’abord en 1984, ensuite en 1991, de faire venir les Falashas sur son territoire. Cela après la reconnaissance par les autorités religieuses juives de la judéité des Falashas, considérés comme des descendants des Dan, la treizième tribu perdue d’Israël. Selon des sources israéliennes, l’État hébreu redoutait en même temps que les juifs éthiopiens ne deviennent la première communauté du pays en raison d’une fécondité présumée extraordinaire des femmes et des filles falashas.

D’où la décision gouvernementale d’envoyer des médecins en Éthiopie afin de stériliser ces dernières, à leur insu, avant leur arrivée en Terre sainte. On rapatrie des descendants d’une tribu juive et on craint en même temps qu’ils ne deviennent plus nombreux que les juifs blancs… Depuis qu’ils sont en Israël, les Falashas n’ont connu que 50 000 naissances. Preuve, s’il en faut, que leurs femmes ne sont pas des lapines. Mais pour une forfaiture, c’en était une. Pourtant, ni le pouvoir ni les exécutants ne se sont excusés. En tout, il n’y a que 140 000 Falashas en Israël, contre quelque 7 millions d’habitants majoritairement blancs. Qui donc peut être menacé par cette modeste communauté ?

Détestation

Mais certains persistent et signent : les Falashas ne peuvent pas être juifs, même s’ils parlent une langue sémitique. Comme si Yahvé avait décrété que seuls les Blancs avaient le droit d’être juifs. D’où ces violences policières récurrentes. Et surtout la multiplication d’actes racistes.

Ainsi, des parents falashas sont souvent obligés, en pleine année scolaire, de trouver d’autres écoles à leurs enfants parce que des parents blancs l’exigent, arguant du nombre trop élevé d’enfants noirs. Autre exemple, celui d’un viticulteur blanc qui emploie des Falashas. Dans la fabrication du vin, il leur interdit d’aller jusqu’à l’étape finale, un privilège réservé aux seuls vrais juifs !

La police israélienne arrête une manifestante durant les contestations qui ont éclaté à Tel Aviv suite à la mort de  Solomon Tekah, Israélien d’origine éthiopienne. Le 3 juillet 2019

La police israélienne arrête une manifestante durant les contestations qui ont éclaté à Tel Aviv suite à la mort de Solomon Tekah, Israélien d’origine éthiopienne. Le 3 juillet 2019 © Oded Balilty/AP/SIPA

Il n’y a pas que les juifs mélanodermes venus d’Éthiopie qui donnent des cauchemars aux juifs leucodermes israéliens en provenance des quatre coins du monde, où eux-mêmes et leurs ancêtres ont pu bénéficier de l’hospitalité de peuples divers. J’en ai vu quand j’étais encore gamin à Mbuji-Mayi, chef-lieu de la province du Kasaï-Oriental, en RD Congo.

Dans la rue où a été construit l’Athénée de Mbuji-Mayi vivaient des commerçants juifs dont le plus important, une sorte de patriarche, s’appelait Simon… Israël, alias Simis. C’est ce nom que la population avait donné au marché central de la ville diamantifère sans chercher à savoir si le Simon Israël était juif, chrétien, animiste, orthodoxe, protestant ou sorcier.

Pour certains Israéliens, leur pays ne peut être ouvert qu’aux juifs venant du monde occidental ; l’ouvrir aux juifs noirs serait le souiller

La détestation de l’autre, disais-je donc, touche aussi les Noirs qui osent demander l’asile politique en Israël en venant, entre autres, de pays aussi problématiques et dangereux que le Soudan du Sud et l’Érythrée. Pour certains Israéliens, leur pays ne peut être ouvert qu’aux juifs venant du monde occidental ; l’ouvrir aux juifs noirs serait – je n’ai pas peur du mot – le souiller.

Alors pourquoi ne ferment-ils pas leurs portes aux pèlerins d’Afrique subsaharienne qui, en dépit de leurs maigres ressources, effectuent régulièrement des pèlerinages dans ce qu’on appelle la Terre sainte ? Je suppose que c’est clair pour tout le monde : l’argent des pèlerins mélanodermes n’a pas d’odeur. Il peut donc entrer en Israël et être aimé. Les juifs noirs ? Bof !

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