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Cet article est issu du dossier «Russie-Afrique : les secrets d'une reconquête»

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Politique

Russie-Afrique : Centrafrique, le pays des Soviets ?

Vladimir Poutine et Faustin-Archange Touadéra, à Saint-Pétersbourg, le 23 mai 2018.

Vladimir Poutine et Faustin-Archange Touadéra, à Saint-Pétersbourg, le 23 mai 2018. © Mikhail Klimentyev/AP/SIPA

Or, diamants, armes, blanchiment d’argent et trafics en tout genre… La présence russe en Centrafrique suscite bien des fantasmes. Parfois à tort, souvent à raison.

Au loin, les vertes montagnes du Caucase. À leurs pieds, les eaux saphir de la mer Noire. La température est plutôt fraîche en ce début d’octobre 2017, mais les six Centrafricains présents dans la station balnéaire de Sotchi n’en ont cure. Tout ce qui les intéresse, c’est leur rencontre avec Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères.

Président depuis moins de deux ans, Faustin-Archange Touadéra s’est entouré de ses plus fidèles conseillers : Firmin Ngrebada, son directeur de cabinet – devenu depuis Premier ministre –, Rameaux-Claude Bireau, son cousin et conseiller économique, Noël Bienvenu Selesson, conseiller délégué au Désarmement (et aujourd’hui ministre), Thierry Oronfei, conseiller chargé des nouvelles technologies, et le diamantaire Issa Bourma, un ancien de la société Primo.

Ngrebada a préparé la visite avec soin. Car l’homme du rapprochement avec Moscou, c’est lui. Anecdote significative : en mars 2013, lors de la chute de François Bozizé, alors que lui-même n’était encore que membre du cabinet présidentiel, c’est à l’ambassade de Russie qu’il avait trouvé refuge, tandis que les rebelles de la Séléka prenaient le contrôle de Bangui.

Ngrebada passera plusieurs jours en compagnie de l’ambassadeur Sergueï Lobanov. On peut imaginer qu’il lui en a été reconnaissant. En tout cas, en septembre 2017, il organise coup sur coup deux rencontres entre Touadéra et des investisseurs russes. D’abord dans un grand hôtel parisien où le président a ses habitudes, puis en Suisse. Les bases d’un futur accord sont posées.

Société minière russe

Quelques jours plus tard, à Sotchi, le chef de cabinet, qui assiste à la rencontre entre son patron et Lavrov, n’est pas déçu. Au Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie accepte de lever son veto sur la livraison d’armes françaises au régime de Bangui et propose même de plaider pour une levée temporaire de l’embargo sur les armes. Mais ce soutien diplomatique n’est évidemment pas sans contrepartie.

Parmi les clauses de l’accord, qui, à l’époque, ne sont pas rendues publiques, figurent la création d’une société minière russe en Centrafrique, l’exploitation par les Russes d’un aérodrome dans la région de Ouadda, ainsi que la formation de la garde nationale et de l’armée centrafricaines.

L’accord ne tarde pas à être appliqué. Dès le 26 janvier 2018, des avions russes atterrissent à Bangui, et les premières armes sont livrées. En juin et en juillet, Léopold Mboli Fatran, le ministre des Mines, accorde à la Lobaye Invest Sarlu, une société russe créée le 25 octobre précédent, des autorisations de reconnaissance minière dans les régions de Yawa et de Pama.

Objectif : repérer d’éventuels gisements d’or et de diamant. Mais Lobaye Invest Sarlu (qui deviendra par la suite le principal sponsor du concours de Miss Centrafrique) n’en est encore qu’aux prémices de sa conquête. Elle est aujourd’hui présente aux alentours des villes de Ndele, Bria, Birao et Alindao. Et son directeur, le très discret Evgueni Khodotov, est fort influent à Bangui.

Les « conseillers à la présidence »

Ancien policier de Saint-Pétersbourg reconverti dans les industries extractives, Khodotov, 55 ans, travaille, dans l’ombre, en étroite collaboration avec son compatriote Valery Zakharov, conseiller à la sécurité du président Touadéra et ancien, lui aussi, de la police pétersbourgeoise. Un temps omniprésent dans les médias, Zakharov se fait aujourd’hui plus discret.

Mais le marigot de la politique centrafricaine n’a plus aucun secret pour lui. Il n’hésite pas à convoquer ministres et députés et à discuter avec les chefs des groupes armés, notamment Noureddine Adam, le patron du Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC). On le dit aussi en contact régulier avec Michel Djotodia, l’ancien président en exil.

Berengo, 2018 : employés de la société russe Sewa Security Services, chargée de la protection du président centrafricain. © FLORENT VERGNES/AFP

Lié au FSB, les services de renseignements russes, Zakharov – qui aurait obtenu la nationalité centrafricaine – déjeune presque chaque matin à l’ambassade de Russie avec le chargé d’affaires Viktor Tokmakov. Il s’entretient aussi régulièrement avec Mikhaïl Bogdanov, le vice-ministre des Affaires étrangères chargé de l’Afrique et du Moyen-Orient. Mais les deux hommes doivent rendre des comptes à un autre de leurs compatriotes : Evgueni Prigojine, un familier de Poutine, qui lui aurait confié la défense des intérêts russes au Zimbabwe, en Libye, au Soudan, en Angola, en Guinée, en Guinée-Bissau, au Mozambique et à Madagascar. Prigojine finance par ailleurs le groupe Wagner, qui a beaucoup travaillé en Syrie et en Crimée.

Cette société de sécurité privée fournit aujourd’hui plus d’un millier d’instructeurs à la Centrafrique, assure la sécurité de diverses institutions et prend en charge une partie de la formation de la garde présidentielle et de l’armée. Comme Sewa Security Services, une autre société russe présente en Centrafrique, Wagner est organisée sur le modèle de la sud-africaine Executive Outcomes, dont le patron, Eeben Barlow, avait, dès 2004 à Saint-Pétersbourg, fait forte impression sur les responsables militaires russes.

Depuis avril 2018, des « instructeurs » russes résident dans l’ancienne propriété de Jean-Bedel Bokassa à Berengo, où un camp d’entraînement a été créé

Quel est le rôle exact de Wagner en Centrafrique ? Les contours en sont délibérément flous, mais, s’il faut en croire leurs cartes de visite, certains de ses employés seraient aujourd’hui « conseillers à la présidence ».

Autre symbole : depuis avril 2018, des « instructeurs » russes résident dans l’ancienne propriété de Jean-Bedel Bokassa à Berengo, où un camp d’entraînement a été créé. L’accès de la zone est aujourd’hui totalement interdit, notamment à la famille du défunt empereur. Wagner et Sewa Security Services – qui disposent déjà d’aérodromes à Ndelé, à Birao et à Ouadda – ont réhabilité la piste, longue de plus de 2 000 m, construite par Bokassa. Des tentes ont même été dressées à proximité du mausolée de l’ancien président. Sans l’autorisation de sa famille, jure Jean-Serge Bokassa, son fils – et ancien ministre de l’Intérieur de Bozizé.

Jean-Serge Bokassa, paris, 01 aout 2019 © Sydonie Ghayeb pour JA

L’épisode n’est d’ailleurs pas sans rapport avec la brouille entre Touadéra et Bokassa Jr. Les Russes ont pourtant tenté d’amadouer la famille de l’ex-chef d’État en offrant à son fils un tableau de plusieurs mètres de long représentant ledit mausolée agrémenté des drapeaux centrafricain et russe. Mais Jean-Serge, qui ne peut toujours pas se rendre sur la tombe de son père, ne sait trop quoi faire de l’encombrante « œuvre d’art ».

Dimitri Mozer, l’homme à tout faire

Façonné par l’ambassadeur Sergueï Lobanov (en poste à Bangui dès 2011), puis, depuis janvier 2019, par Vladimir Titorenko, l’axe Bangui-Moscou semble toujours aussi solide. D’autant qu’il s’appuie sur un autre pays essentiel pour la Centrafrique : la Belgique. Touadéra compte en effet sur un étrange homme d’affaires nommé Dimitri Mozer. D’origine russe, ce patron d’une société de transports (Mozer International) est aussi consul de Centrafrique en Belgique.

L’homme est très influent. Fort bien implanté dans les cercles dirigeants de l’Union européenne comme dans les milieux portuaires et diamantaires belges, il dispose de bureaux à Bruxelles, à Anvers, à Liège et… à Moscou – où la succursale de Mozer International est dirigée par un certain Kirill Makarenko, ancien élève de l’Institut d’État des relations internationales de Russie.

« Mozer est présent depuis longtemps en Centrafrique, confie un ancien ministre. Il était l’un des hommes à tout faire de Bozizé et fournissait des véhicules (motos, voitures, bus) à son administration. »

Depuis, sa puissance s’est encore accrue. « Ses liens avec le groupe Wagner, ses origines, le fait qu’il parle russe… Tout cela a contribué à renforcer ses positions », explique un proche de la présidence. Lorsque Touadéra se rend à Bruxelles, qu’il considère comme sa base arrière européenne, c’est Mozer qui se charge de l’organisation. Et quand le président passe par Paris, le même Mozer peut fort bien, à l’occasion, s’y inviter.

Moscou apprécie de pouvoir mettre un pied dans le pré carré français, mais semble privilégier les réseaux d’affaires et n’a pas vraiment engagé d’action diplomatique »

« Il est un peu notre principal ambassadeur en Europe », ajoute un autre ancien collaborateur de Bozizé. Il organise des forums et des rencontres où se croisent responsables politiques, hommes d’affaires et investisseurs potentiels. Proche de Daniel Emery Dede, l’ambassadeur en Belgique, Mozer serait également en relation avec le diamantaire Abdoulkarim Dan-Azoumi, patron de la société Minair et ancien financier de la Séléka. Ce dernier, qui travaille régulièrement avec la Chine et… la Russie, réside d’ailleurs à Liège, notamment dans l’un des palaces de la ville.

Opacité 

« On parle beaucoup de la Russie, mais on devrait surtout parler des entreprises russes, explique un ancien ministre. Moscou apprécie de pouvoir mettre un pied dans le pré carré français, mais semble privilégier les réseaux d’affaires et n’a pas vraiment engagé d’action diplomatique. » « En 2017, beaucoup se sont dit que les Russes allaient faire ce que la France n’avait pas fait : nettoyer le pays, ajoute un autre ancien membre du gouvernement. Il y a eu beaucoup d’espoir, mais pour l’heure c’est la déception qui domine. »

Commentaire d’un opposant : « On assiste surtout à un retour de l’affairisme. Dans les secteurs de l’or et du diamant, plus d’une centaine de permis ont été octroyés aux Russes sans que l’Assemblée nationale ait été consultée, en violation de l’article 60 de la Constitution. »

Deux Russes à Bangui : Viktor Tokmakov (à g.)et Valery Zakharov, en août 2018. © FLORENT VERGNES/AFP
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Il ne fait pas bon s’intéresser de trop près aux arcanes du système. Quand, en octobre 2018, Karim Meckassoua, le président de l’Assemblée nationale, s’est insurgé contre l’opacité des contrats miniers, Zakharov, en mobilisant ses hommes liges au Parlement, a obtenu son éviction.

Plus grave, de lourds soupçons planent sur la mort de trois journalistes russes, dans la nuit du 30 au 31 juillet précédent. Le reporter de guerre Orkhan Djemal, le documentariste Alexandre Rastorgouïev et le cadreur Kirill Radtchenko ont en effet été abattus par des hommes armés, dans le nord du pays. Ils enquêtaient sur les activités de… Wagner. La vérité n’a toujours pas éclaté, mais l’ombre de Prigojine reste bien présente.

En Centrafrique, des ressortissants russes sont chargés de sécuriser les intérêts cachés de certains proches du pouvoir, à Moscou, et Bangui permet tous les montages possibles et imaginables »

« Le diamant centrafricain est très recherché. Par ailleurs, les Russes se sont assuré un accès privilégié aux gisements aurifères, analyse un ancien ministre. Ce sont des secteurs extrêmement rentables, dès lors qu’on dispose des indispensables moyens de transport, ce qui est le cas des Russes. » Quelles sommes d’argent transitent par la Centrafrique ? Impossible à dire, puisque la plupart des transactions se font semble-t-il en cash. Mais les circuits financiers russes ont d’ores et déjà alerté les autorités bancaires ouest-africaines.

« La Cedeao suit de très près ces montages. Nous pensons qu’en raison des sanctions contre l’État russe la tentation existe d’utiliser l’Afrique pour blanchir des capitaux, confie un banquier ouest-africain, cité, en avril, par l’Institut français des relations internationales (Ifri). En Centrafrique, des ressortissants russes sont chargés de sécuriser les intérêts cachés de certains proches du pouvoir, à Moscou. Et Bangui permet tous les montages possibles et imaginables. La base arrière centrafricaine constitue un sanctuaire. »

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