Transports

Logistique : comment le Kenya a dopé ses filières d’exportation

Le Kenya a tiré 575 millions de dollars de ses fleurs en 2018, selon les données de l’ONU.

Le Kenya a tiré 575 millions de dollars de ses fleurs en 2018, selon les données de l’ONU. © Hans Juergen Burkard/LAIF-REA

Grâce à la mise en place d’infrastructures de transport lui permettant d’envoyer rapidement ses productions agricoles vers l’Europe, le Kenya est devenu l’un des plus gros vendeurs de fleurs et de légumes du continent. Et il fait des émules.

Fleurs coupées, haricots ou avocats… Les produits frais kényans sont toujours plus nombreux sur les marchés européens. Tirées par une demande en pleine croissance, les exportations de fleurs kényanes ont pris leur envol dans les années 1990, passant de 27 millions de dollars en 1992 à 575 millions de dollars en 2018, selon les données de l’ONU. L’an dernier, le pays a ainsi exporté plus de 300 000 tonnes de produits frais – 80 % de ses fleurs étant acheminées en Europe –, faisant de ce secteur une source de devises étrangères majeure.

Derrière ce succès, un modèle logistique appuyé par l’État qui s’est consolidé au fil des années, explique Waturi Matu, directrice de l’organisation de soutien au commerce TradeMark East Africa : « Outre des aides financières mises en place pour que les exploitations horticoles se développent, le gouvernement a investi dans des entrepôts frigorifiques autour des zones de production, construit le Centre de l’horticulture de Nairobi près de l’aéroport international Jomo-Kenyatta, pour les exportateurs, et réduit les taxes d’importations sur les intrants agricoles. »

Investissements logistiques

Autant de mesures qui, alliées à une main-d’œuvre qualifiée, ont permis d’augmenter la production et d’atteindre des volumes suffisants pour rentabiliser le fret aérien, pris en charge notamment par Kenya Airways Cargo et son partenaire, KLM.

Le Kenya est ainsi devenu un marché attrayant pour les géants mondiaux du transport et de la logistique chargés de gérer ces denrées périssables. Les suisses Kuehne & Nagel et Panalpina (filiale du danois DSV) ou le sud-africain Morgan Cargo y ont notamment installé leurs bureaux régionaux. « Les gros acteurs logistiques ont investi à l’aéroport de Nairobi. Le fret est palettisé dans leurs installations et acheminé dans les magasins de Kenya Airways, où il est déposé dans les chambres réfrigérées. Et l’avion est stationné juste en face du magasin », explique Éric Mauroux, directeur logistique des denrées périssables chez Air France-KLM.

Le Kenya est l’un des plus gros marchés de denrées périssables au monde en volume et c’est aussi le pays le plus stable de la région, avec le réseau logistique le plus développé

En 2016 et en 2017, Panalpina a ainsi acheté les entreprises locales d’exportation Airflo et Air Connection et vient d’agrandir de 1 500 m2 ses locaux de stockage à l’aéroport de Nairobi. Elle y dispose de rampes de chargement modernes et de chambres froides. « Le Kenya est l’un des plus gros marchés de denrées périssables au monde en volume. C’est aussi le pays le plus stable de la région, avec le réseau logistique le plus développé. C’est pour cela que nous y investissons », assure Quint Wilkes, directeur des produits frais chez Panalpina. La société gère entre 60 000 et 80 000 t de produits périssables chaque année à Nairobi.

Déséquilibre du fret

Aujourd’hui, il faut compter seulement douze heures entre la récolte et le chargement de l’avion à Nairobi, puis vingt-quatre heures de plus pour que les haricots arrivent dans les rayons européens. Les fleurs mettent quant à elles vingt-quatre heures de plus du fait d’un séjour dans une chambre froide après la cueillette. Le coût du transport aérien reste toutefois élevé, source régulière de tensions entre les exportateurs et les professionnels du fret.

Le principal défi du transport de produits frais est de maintenir la chaîne du froid tout au long d’une chaîne logistique très fragmentée

Il s’explique par les déséquilibres de flux Nord-Sud : si les avions partent pleins de Nairobi, ils peinent à se charger au retour. Aujourd’hui, il en coûte entre 2,6 et 3 dollars pour envoyer un kilo de fleurs sur le marché européen et 1,7 dollar pour le même poids de légumes en Angleterre. Des coûts d’expédition qui ont légèrement augmenté en 2018.

Le principal défi du transport de produits frais est de maintenir la chaîne du froid tout au long d’une chaîne logistique très fragmentée. « Il y a une communication efficace et des liens solides entre les producteurs, les exportateurs, les transporteurs et les clients. Nous devons maîtriser notre propre chaîne du froid et nous nous assurons que les autres acteurs adoptent de bonnes pratiques », souligne Éric Mauroux. Air France-KLM a annoncé un partenariat avec FlowerWatch, une entreprise néerlandaise implantée au Kenya qui a mis au point un outil de mesure et de certification du respect de la chaîne du froid.

Dans le secteur de la fleur coupée, les liens entre les deux bouts de la chaîne sont facilités par le fait que de nombreuses grandes fermes horticoles kényanes sont gérées par des groupes européens ayant des représentants au départ et à l’arrivée des avions, et connaissant très bien la demande. Ce sont les camions des fermes horticoles qui font la navette jusqu’aux entrepôts des groupes logistiques situés à l’aéroport.

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Dans la filière des légumes, où les petits agriculteurs sont majoritaires, la maîtrise de la chaîne logistique est plus complexe. Le Kenya compte plus de 300 entreprises d’exportation qui achètent et vont elles-mêmes chercher la production de milliers d’agriculteurs sous contrat. Ces derniers, regroupés en coopératives, sont formés aux exigences et aux normes du marché et reçoivent des intrants de base ainsi que du matériel pour préserver la chaîne du froid.

D’après Hosea Machuki, directeur de l’Association des exportateurs de produits frais du Kenya, les nombreux standards de qualité, bien que lourds et onéreux à mettre en place, font la force des produits kényans sur les marchés européens (Global Gap, fairtrade, BRC).

Des géants du fret encore réticents à investir en Éthiopie

La réussite kényane a aussi fait des émules. L’aéroport JKIA n’est plus l’unique hub d’Afrique de l’Est. Non loin de là, à Addis-Abeba, des investissements chinois réalisés ces dernières années ont permis de tripler la taille de l’aéroport international Bole. Il peut désormais accueillir 22 millions de passagers par an et confirme sa position de porte d’entrée principale du continent.

L’Éthiopie aussi vise les marchés européens (ici à Addis-Abeba, tri de haricots destinés aux Pays-Bas).

L’Éthiopie aussi vise les marchés européens (ici à Addis-Abeba, tri de haricots destinés aux Pays-Bas). © Sven Torfinn/PANOS-REA

Malgré cela, les géants du fret, qui y sont pour l’instant peu présents, sont encore réticents à investir en Éthiopie, un des leaders mondiaux du secteur avec 662 millions de dollars d’exportations horticoles en 2015. « La mainmise du gouvernement sur le secteur nous empêcherait de contrôler notre logistique. Et même si Ethiopian Airlines a la flotte la plus moderne d’Afrique, son statut d’entreprise d’État freine les partenariats », fait valoir Quint Wilkes, de Panalpina, pour qui Nairobi, avec son espace aérien libéralisé, reste la principale plaque tournante de la région pour les compagnies aériennes faisant du fret.

« Le Rwanda est en train de monter, mais il manque de surfaces agricoles pour la culture des fleurs et dépendra du port de Mombasa pour importer des intrants nécessaires », observe Clement Tulezi, directeur du Conseil floricole kényan. Kigali s’enorgueillit toutefois d’un bon score dans le classement « Connecting to Compete » de 2018 de la Banque mondiale, qui note les pays selon leur efficacité logistique.

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Le Rwanda s’est fixé l’objectif – très ambitieux – de 130 millions de dollars d’exportations horticoles d’ici à 2024, contre quelques millions de dollars à peine ces dernières années. Véritable vétéran du « frais » (38 % du marché de la fleur en Europe), le Kenya garde encore un temps d’avance.

« Pour le conserver, il doit développer le transport maritime, qui peut être une solution moins coûteuse pour certaines productions, mais aussi soutenir une libéralisation de l’espace aérien dans la Communauté des États de l’Afrique de l’Est », fait valoir Waturi Matu, de TradeMark East Africa. Autre piste de développement pour la filière floricole, les marchés asiatiques, qui ne représentaient qu’une part marginale des ventes en 2018 à cause des fortes barrières tarifaires. Nairobi espère que la signature, en novembre, d’un protocole de libéralisation des échanges avec Pékin sur les produits frais pourra changer la donne.

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