Religion

Arabie saoudite : ce que changerait une ouverture des magasins pendant les heures de prière

Réservé aux abonnés | | Par - à Riyad
Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h38
Un centre commercial à Djeddah, en Arabie saoudite.

Un centre commercial à Djeddah, en Arabie saoudite. © Tasneem Alsultan/Bloomberg via Getty Images

Face à la croissance de la vente en ligne, les magasins du royaume pourraient être autorisés à ouvrir sans interruption. Y compris durant les heures de prière.

La scène se répète plusieurs fois par jour dans ce magasin H&M de Riyad. Tandis que les clients parcourent les rayons, une voix retentit à travers les haut-parleurs. Elle invite le consommateur à régler ses achats et à quitter les lieux. Pourtant, la boutique n’est censée baisser le rideau que trois heures et demie plus tard, à 22 heures. « Les caisses ferment dans dix minutes pour la prière », justifie la voix.

C’est ainsi en Arabie saoudite : pendant les prières quotidiennes – l’un des piliers de l’islam – , le commerce est mis sur pause. Une pratique de longue date dont s’accommodent les plus religieux. Mais que d’autres perçoivent désormais comme un sérieux handicap.

Une vie au rythme des prières

L’appel à la prière retentit cinq fois par jour. Une première fois à l’aube (al sobh), sans trop causer de désagrément, car les magasins sont encore fermés. Le matin, le temps défile sans interruption. La deux­ième prière (adh dhouhr) intervient à la mi-journée. La plupart des Saoudiens évitent de sortir plus tôt à cause de la chaleur.

De l’après-midi au soir, en revanche, l’impact de la pratique religieuse est tout autre. Les prières rythment la vie des commerces. Les magasins ferment une première fois vers 15 heures pour la prière d’al ’asr. Puis au coucher du soleil (al maghrib) et enfin le soir, pour la prière d’al ’icha. Les clients doivent s’organiser pour faire leurs courses pendant le temps qui reste. La frustration se lit sur les visages de ceux qui, longtemps bloqués dans les embouteillages, arrivent à destination pile au moment de la fermeture.

Aux Émirats arabes unis, où les conservateurs ont bien moins d’influence qu’en Arabie saoudite, les magasins restent ouverts toute la journée. Le royaume veut s’aligner sur son voisin. Un plan adopté en juillet prévoit d’autoriser les magasins à rester ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre, moyennant des frais dont le montant n’a pas été communiqué. La mesure a suscité de la confusion chez les commerçants.

Une réforme « imminente » ?

Allaient-ils pouvoir continuer à vendre pendant les heures de prière ? Oui, a affirmé dans un tweet la chaîne saoudienne Al Arabiya… avant de supprimer des réseaux sociaux le message. Entre-temps, un vice-ministre avait précisé que « cette décision n’a rien à voir avec l’ouverture ou la fermeture des magasins pendant les prières ». Malgré ce démenti officiel, le quotidien arabophone Okaz assure qu’une réforme en ce sens est « imminente », citant des « sources fiables ».

Moment de la prière à Riyad, la capitale de l'Arabie saoudite.

Moment de la prière à Riyad, la capitale de l'Arabie saoudite. © Hassan Ammar/AP/SIPA

Il y a urgence : la croissance marque le pas – après un recul de 0,7 % en 2017, le PIB a rebondi de 2,2 % l’an dernier – et de plus en plus de consommateurs effectuent leurs achats en ligne. Assouplir les horaires d’ouverture des magasins permettrait aux commerçants de reconquérir des parts de marché. « En outre, les biens et les services seraient accessibles aux Saoudiens vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce qui améliorerait leur qualité de vie, a fait valoir le ministre du Commerce et de l’Investissement, Majid Al Qasabi. La réforme ouvre aussi de grandes perspectives en matière de création d’emplois et d’investissements dans le secteur privé. »

Les propriétaires de ces magasins et les clients doivent cesser leurs activités pour aller prier dans les mosquées, comme tout bon musulman

L’argument peine à convaincre les plus conservateurs. À leurs yeux, l’ouverture des magasins à toute heure est le dernier assaut contre l’identité musulmane du pays. Une attaque contre la prière, une énième tentative d’« occidentaliser » la société, selon le terme employé par de hauts dignitaires religieux.

« Les magasins doivent rester fermés pendant les heures de prière, a tonné le prédicateur Saad Al Khathlan, professeur à l’université islamique Al-Imam-Mohamed-Bin-Saoud de Riyad. Les propriétaires de ces magasins et les clients doivent cesser leurs activités pour aller prier dans les mosquées, comme tout bon musulman. »

Expérimentations

« Aucun texte juridique en Arabie saoudite ne contraint les magasins à fermer pendant les heures de prière », a rétorqué sur Twitter l’avocat Abdul Rahman Al Lahim, connu à travers son combat pour les droits civiques des Saoudiens. En réalité, la pratique tient davantage de la jurisprudence.

Imposée par la police religieuse, qui surveillait également la tenue des femmes et le comportement public de tout un chacun, la règle s’est perpétuée bien après 2015, lorsque le roi a privé cette police de ses pouvoirs. Depuis des années, certains activistes mènent timidement le combat pour modifier les horaires d’ouverture et de fermeture des magasins. Ce n’est que durant ces derniers mois que les voix critiques se sont faites plus insistantes. Tant et si bien que le conseil de la choura, un organe consultatif nommé par le roi et faisant presque office de Parlement, s’est saisi de la question en mars, se disant prêt à ce que ses membres l’étudient.

Le prince héritier, Mohamed Ben Salman, lors d'une réunion du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le 27 avril 2017 à Riyad.

Le prince héritier, Mohamed Ben Salman, lors d'une réunion du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le 27 avril 2017 à Riyad. © Uncredited/AP/SIPA

Les ultraconservateurs, dont l’influence a considérablement diminué ces deux dernières années, pourraient bien perdre cette nouvelle bataille. Car le prince héritier Mohamed Ben Salman, homme fort du royaume, semble bien décidé à poursuivre son œuvre de libéralisation économique et sociétale, après l’ouverture des cinémas et l’autorisation faite aux femmes de passer le permis de conduire. Des réformes qui vont de pair avec un régime de plus en plus autocratique, comme en témoigne le meurtre en octobre dernier du journaliste saoudien Jamal Khashoggi.

Un célèbre café de Riyad se limite désormais à baisser les lumières et à fermer les rideaux pendant la prière

Issa Al Ghaith, ancien juge et conseiller, a suggéré de mettre en place progressivement l’assouplissement des horaires des commerces, en commençant par les services les plus essentiels, comme des pharmacies ou des stations-service. Les entreprises les plus audacieuses profitent, elles, du manque de clarté sur le calendrier et l’ampleur de la réforme pour lancer leurs propres expérimentations.

Un célèbre café de Riyad se limite désormais à baisser les lumières et à fermer les rideaux pendant la prière. Différentes pratiques cohabitent alors : quand certains clients déroulent un petit tapis dans un coin pour prier, d’autres continuent à siroter leurs boissons et à travailler sur leurs ordinateurs. D’autres encore peuvent désormais s’installer et passer commande. « Avant, c’était vraiment ridicule. On nous obligeait à sortir pour aller prier, raconte Hussam, l’un des clients, qui travaille pour une organisation non gouvernementale. Il est temps que nous supprimions complètement cette pratique. »

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