Analyses

Présidentielle en Tunisie : radiographie du phénomène Abdelkrim Zbidi

Abdelkrim Zbidi a déposé le 7 août 2019 sa candidature à l'élection présidentielle tunisienne.

Abdelkrim Zbidi a déposé le 7 août 2019 sa candidature à l'élection présidentielle tunisienne. © Nicolas Fauqué/www.imagesdetunisie.com

Peu attiré par la politique, Abdelkrim Zbidi a été deux fois ministre de la Défense. Comment cet homme calme et discret est-il, contre toute attente, devenu une vedette médiatique après la mort de Béji Caïd Essebsi, allant jusqu’à briguer la présidence ?

C’est un homme réservé, sobre, que l’on pourrait croiser sans le reconnaître. Et pourtant… La formation Afek Tounes vient de lancer une campagne de collecte de parrainages en sa faveur pour la présidentielle. Nidaa Tounes le soutient. Le président d’Ennah­dha, Rached Ghannouchi, qui appuie le chef du gouvernement, Youssef Chahed, le qualifie de « patriote qui a servi le pays ».

Lui ? Abdelkrim Zbidi, qui a démissionné du ministère de la Défense le 7 août pour entrer officiellement dans la course à la présidentielle. Le 23 juillet, le même démentait tout projet de candidature. « La question ne s’est jamais posée », répondait-il ce jour-là aux députés de l’Assemblée des représentants du peuple. Il les assurait même qu’il ne saurait « être un bon politicien » : s’il venait à mentir, il serait « trahi par [son] visage ».

Quarante-huit heures plus tard, le président Béji Caïd Essebsi décédait à l’hôpital militaire de Tunis. Zbidi est aux avant-postes pour l’organisation des funérailles. Il apparaît comme l’homme de confiance du chef de l’État, celui qui, avec loyauté, l’accompagne de son hospitalisation jusqu’à ses derniers moments et symbolise par sa présence la prédominance du civil sur le militaire. La garantie que l’armée préserve la continuité de l’État.

Le 27 juillet, c’est encore un véhicule militaire qui accompagne la dépouille du président jusqu’à sa dernière demeure. Abdelkrim Zbidi est omniprésent. Le voilà dans la lumière, lui qui chérit tant la discrétion. Sur une scène politique troublée – la mort de Beji Caïd Essebsi précipite l’organisation de la présidentielle – , Zbidi rassure. Sa popularité grimpe en flèche. Lui entretient encore le suspense. « Je ne serai candidat que lorsque j’aurai quelque chose à apporter à mon pays », glisse-t-il au journal Acharaa Al Magharibi. Le 7 août, donc.

Curiosité et bonne étoile

Rien ne prédestinait le natif de Rejiche (gouvernorat de Mahdia, dans le Sahel), orphelin de père et issu d’une famille très modeste, à sortir du lot. Enfant, il se consacre à la récolte des olives et à la pêche. Rien, si ce n’est sa curiosité et sa bonne étoile. « Il était brillant, comme inspiré », se souvient le docteur Khalil Hamza, son condisciple à la faculté de médecine de Tunis. Repéré par le professeur Gharib, l’étudiant aux résultats exceptionnels entre à la faculté Claude-Bernard, à Lyon.

« Il n’est pas allé en France, elle est venue à lui », relève un autre confrère. Là, il aligne les diplômes et les titres hospitalo-universitaires, avec un penchant pour la physiologie, la pharmacologie et la biologie humaine. L’étudiant potasse ses notes en bord de Saône, entre deux déambulations dans le Vieux-Lyon.

Technocrate avant l’heure, il se garde de toute implication partisane. Sans éveiller de soupçons ni de jalousie, le voilà grand commis de l’État

Au privé, en plein essor, Zbidi préfère le public à son retour en Tunisie, en 1978. Ce sera la faculté de Sousse (Sahel). « Il a grandi à l’école publique et sait combien il lui est redevable », explique l’un de ses anciens assistants. Timide, introverti, Abdelkrim Zbidi gravit quatre à quatre l’échelle sociale. Son amitié avec Dali Jazi, l’un des fondateurs de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, le marque profondément.

Technocrate avant l’heure, il se garde de toute implication partisane. Sans éveiller de soupçons ni de jalousie – un exploit ! – , le voilà grand commis de l’État : président de l’université du Centre de 1995 à 1999, secrétaire d’État chargé de la Recherche scientifique et de la Technologie en 1999, puis brièvement ministre de la Santé en 2001.

Contexte explosif

Jusqu’à ce coup de téléphone du 20 janvier 2011. Au bout du fil : Fouad Mebazaa, président de la République par intérim, qui remplace un Zine el-Abidine Ben Ali chassé par la rue. Ambiance révolutionnaire, confuse… mais Abdelkrim Zbidi n’hésite pas une seconde avant d’accepter le poste qu’on lui propose. Il sera ministre de la Défense.

Les familles des victimes de la révolution tunisienne ont manifesté dans les rues de Tunis , le 13 janvier 2018.

Les familles des victimes de la révolution tunisienne ont manifesté dans les rues de Tunis , le 13 janvier 2018. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Le contexte est explosif : la Libye voisine s’enlise dans un conflit armé, la bande sahélienne est en proie aux trafics de drogue, d’armes et d’êtres humains. La Tunisie est la cible de groupes terroristes. La mission est sensible, loin de ce à quoi le préparait son parcours de médecin bardé de diplômes.

Mais Zbidi se plaît au contact des troupes, fait preuve d’écoute et de fermeté, fuit les médias. C’est d’ailleurs en toute discrétion qu’il renonce à ses émoluments de ministre, estimant que sa pension de retraite lui suffit.

Lobbys de l’ombre

Profondément croyant, l’homme a été façonné par les épreuves, dont le décès de son fils dans un accident de voiture. Le couple qu’il forme avec son épouse, elle-même médecin, se retire un temps de la vie publique avant 2011. Deux ans après l’appel de Mebazaa, en 2013, Zbidi claque la porte du ministère de la Défense en raison de profonds désaccords avec le président Moncef Marzouki.

L’épisode forge sa réputation d’homme peu attaché aux postes et aux privilèges. « C’est un intransigeant qui exige beaucoup des autres, justifie l’un de ses proches. Mais il est aussi capable de se sanctionner lui-même s’il se surprend en faute ! » L’homme reprend les rênes de la Défense en septembre 2017, à l’appel de Béji Caïd Essebsi, qu’il considérait, disait-il, comme « un grand frère et un père ».

L’histoire est facétieuse. Voilà Marzouki et Zbidi rivaux pour la présidentielle du 15 septembre ! Le premier, locataire du palais de Carthage entre 2011 et 2014, n’a jamais renoncé à l’idée de briguer de nouveau la magistrature suprême. En 2014, il a échoué au second tour face à… Béji Caïd Essebsi.

Nouvelle tentative cette année, dans un contexte inédit. Ennahdha, soutien de Marzouki durant ses trois années de mandat, se présente cette fois sous ses propres couleurs. Abdelkrim Zbidi, lui, a montré ses muscles en s’affichant, le jour du dépôt de sa candidature, aux côtés de l’élu de Nidaa Tounes Mohamed Fadhel Ben Omrane, de l’ancien ministre des Finances Jalloul Ayed et du député indépendant Mondher Belhaj Ali. « J’espère qu’il n’y a pas de lobbys de l’ombre derrière lui », glisse un Tunisois. Le principal intéressé répond n’être « l’obligé de personne ».


Ennahdha a son candidat

Abdelfattah Mourou, avocat de profession, un des fondateurs du Mouvement de la tendance islamiste qui deviendra Mouvement Ennahdha, pose dans son cabinet en plein de centre de Tunis.

Abdelfattah Mourou, avocat de profession, un des fondateurs du Mouvement de la tendance islamiste qui deviendra Mouvement Ennahdha, pose dans son cabinet en plein de centre de Tunis. © Augustin Le Gall/HAYTHAM PICTURES

Il est l’oiseau rare que cherchait le parti « à référentiel islamique ». Réputé pour son bagout, Abdelfattah Mourou représentera Ennahdha à la présidentielle du 15 septembre. Une première dans l’histoire du mouvement !

Avocat de formation, Mourou est l’un des fondateurs du parti. Contrairement à Rached Ghannouchi, lui n’a jamais connu l’exil. Sa proximité avec le prédicateur salafiste Wajdi Ghoneim fait polémique. Sa désignation arrachée au forceps signe la victoire de ceux qui plaidaient pour une candidature d’Ennahdha, contre le camp qui appelait à soutenir le chef du gouvernement, Youssef Chahed.

Mourou, 71 ans, est président du Parlement depuis le 25 juillet, date à laquelle son prédécesseur, Mohamed Ennaceur, est devenu président par intérim après la mort de Béji Caïd Essebsi.

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