Religion

Pèlerinage à La Mecque : tensions en terre sacrée

La Kaaba, 
à La Mecque.

La Kaaba, à La Mecque. © Ashraf Amra/apaimages/SIPA

Cette année plus que les autres, le pèlerinage est perturbé par un contexte politique régional délicat.

#TheKingdomEmbraceTheWorld (« le royaume embrasse le monde ») : tel est le hashtag lancé sur les réseaux sociaux par le ministère saoudien du Hajj et de la Omra, quelques jours avant le début du grand pèlerinage à La Mecque, le 9 août. Pour sponsoriser l’événement, une vidéo a été diffusée. Qui commence par l’image du hall de l’aéroport international Roi-Abdelaziz, où trône une affiche géante du prince héritier Mohammed Ben Salman, nouvel homme fort du régime. C’est ce portrait qui accueille les pèlerins venant du monde entier. Ou presque.

Cette année, le hajj a lieu dans un contexte de grande instabilité. Dans le Golfe, les sabotages et les arraisonnements de tankers se multiplient. Et le risque s’accroît d’une bataille navale entre pro-Saoudiens et pro-Iraniens. L’événement religieux n’échappe pas à l’enjeu géopolitique. Une interrogation revient avec insistance dans le monde musulman : faut-il internationaliser La Mecque et Médine, ces lieux saints de l’Islam ? L’Arabie saoudite a fait savoir qu’il n’en était pas question. En attendant, les appels au boycott se multiplient.

« On nous dit de ne pas politiser le hajj ! Mais réaliser l’unité dans la région est une affaire politique. Soutenir et défendre les opprimés dans le monde musulman, à l’instar des nations palestinienne et yéménite, est une question politique fondée sur nos obligations religieuses », a posté sur Twitter, depuis Téhéran, l’ayatollah Ali Khamenei. Le guide suprême de la révolution répliquait aux déclarations d’un cheikh saoudien, Abdul Rahman Al Sudais, qui avait estimé : « Les rites religieux doivent rester loin des slogans et des tensions politiques contraires aux valeurs de l’islam. »

Blocus

Des officiers de police saoudiens, à La Mecque, le 6 août 2019.

Des officiers de police saoudiens, à La Mecque, le 6 août 2019. © Amr Nabil/AP/SIPA

Malgré la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays depuis l’exécution en 2016 par Riyad du cheikh chiite Nimr Al Nimr, un accord conclu en décembre dernier entre le président de l’organisation iranienne du hajj, Alireza Rashidian, et le ministère saoudien responsable du pèlerinage permet aux Iraniens d’accomplir leur devoir religieux.

Fin juillet, 88 000 Iraniens ont atterri en Arabie saoudite. Un premier pas, quatre ans après le mouvement de foule qui avait provoqué la mort de 2 177 pèlerins, dont 464 Iraniens. L’accident avait immédiatement envenimé les relations déjà tendues entre Riyad et Téhéran. L’année suivante, aucun Iranien n’avait été autorisé à entrer dans le pays pour le hajj, l’un des cinq piliers de l’islam.

Cette année, les critiques n’ont pas manqué en Iran. Lorsque la République islamique a annoncé qu’elle prenait en charge une partie des frais des pèlerins, certains lui ont reproché de soutenir indirectement l’Arabie saoudite dans sa guerre au Yémen et dans sa propagande anti-iranienne.

Des fidèles prient aux abords de la Kabaa, à La Mecque, le 5 août 2019.

Des fidèles prient aux abords de la Kabaa, à La Mecque, le 5 août 2019. © Amr Nabil/AP/SIPA

Pour les Qataris, voyager en Arabie saoudite est tout simplement impossible, pèlerinage ou pas. La frontière terrestre, l’espace aérien et les ports restent fermés, conséquence du blocus qui frappe l’émirat depuis deux ans. Le gouvernement qatari accuse les autorités saoudiennes de discrimination et appelle à « lever toutes les restrictions pour les fidèles qataris ».

Les médias saoudiens avancent une tout autre version. Ils affirment que Doha continuerait à bloquer les sites internet grâce auxquels les citoyens qataris formulent leur demande de visa pour le hajj. Controverse picrocholine ? D’après la presse du royaume, quelques centaines de pèlerins ont tout de même pu entrer dans le pays. En toute discrétion. Sur les vidéos diffusées en ligne par des comptes saoudiens, les « présumés » Qataris cachent leur visage aux caméras.

Visas

Des policiers saoudiens défilent, le 4 août 2019 à La Mecque.

Des policiers saoudiens défilent, le 4 août 2019 à La Mecque. © Amr Nabil/AP/SIPA

Au Proche-Orient, les Syriens et les Palestiniens exilés – c’est-à-dire qui vivent dans un pays tiers comme le Liban ou la Turquie – rencontrent beaucoup de difficultés pour obtenir un visa par l’intermédiaire des comités pour le hajj.

Cette année, pendant que les Saoudiens s’asseyaient à la même table que les Israéliens pour discuter du « deal du siècle » – le plan de Donald Trump pour résoudre le conflit israélo-palestinien –, les Palestiniens installés au Liban et en Syrie se voyaient refuser le précieux sésame. Les détenteurs d’un passeport temporaire jordanien ont connu la même déconvenue, comme beaucoup de résidents de Jérusalem-Est.

Depuis des années, plusieurs figures religieuses appellent donc les musulmans à boycotter le hajj

La position de l’Arabie saoudite sur le conflit israélo-palestinien est l’un des arguments les plus avancés par les partisans du boycott. La brutalité de la guerre au Yémen en est un autre. Le hashtag #boycotthajj compte désormais plus de 16 000 tweets, selon le chercheur irakien Ahmed Tawaij, auteur d’une tribune publiée sur le site de Foreign Policy, intitulée : « Mohammed Ben Salman pousse les musulmans à boycotter La Mecque ».

A la Grande Mosquée de La Mecque, le 9 août 2019.

A la Grande Mosquée de La Mecque, le 9 août 2019. © Amr Nabil/AP/SIPA

Le mouvement part du principe que le hajj et la omra – le « petit » pèlerinage, qui peut être entrepris à tout moment de l’année – représentent un enjeu économique énorme pour le royaume. Prendre part à ces rassemblements conduit à participer indirectement aux politiques menées par l’Arabie saoudite. L’intérêt touristique du hajj est au cœur de Vision 2030, le programme de diversification des activités économiques du royaume. Ce plan vise à augmenter le nombre des pèlerins de 13 % d’ici à 2020, en investissant dans les services et en augmentant les emplois correspondants.

Péché

Depuis des années, plusieurs figures religieuses – pas seulement chiites – appellent donc les musulmans à boycotter le hajj. En avril, le grand mufti libyen Sadiq al-Ghariani a associé le voyage à La Mecque à un « péché plutôt qu’à une bonne action ». Le même a exhorté les fidèles à ne pas se rendre chez « ceux qui tuent leurs frères et sœurs musulmans. […] Cet argent contribue au massacre des Yéménites, des Libyens, des Soudanais, des Tunisiens et des Algériens ».

En 2018, Youssef al-Qaradawi, théologien qatari d’origine égyptienne, proche des Frères musulmans, avait également plaidé pour le boycott. Pour l’instant, ces appels sont restés lettre morte. Rares sont les pèlerins qui renoncent au hajj une fois le visa obtenu. Cette année, des millions de croyants ont encore afflué des quatre coins du monde pour effectuer les tours rituels autour de la Kaaba.


Pour les Yéménites, des visas uniquement accordés aux alliés

Un homme constate les dégâts causés par un bombardement de la coalition sur la capitale yéménite, Sanaa, le 16 mai 2019.

Un homme constate les dégâts causés par un bombardement de la coalition sur la capitale yéménite, Sanaa, le 16 mai 2019. © Hani Mohammed/AP/SIPA

Au Yémen, la guerre à outrance lancée en 2015 par le prince héritier MBS et ses alliés émiratis a tué plus de 70 000 personnes. Paradoxalement, contre tout principe d’impartialité, le roi Salman a également annoncé un quota de 2 000 visas disponibles, mais limités aux membres des familles des soldats fidèles au gouvernement du Yémen, appuyé par la coalition. Un peu plus tôt, le roi Salman avait publié une directive à l’intention de 200 membres de la famille des victimes de l’attentat terroriste de Christchurch, en Nouvelle-Zélande.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte