Entreprises & marchés

Ciment : à l’étroit au Congo, Wacem cherche de nouveaux débouchés

Le complexe de Diamond Cement, non loin de Mindouli, dans la région congolaise du Pool.

Le complexe de Diamond Cement, non loin de Mindouli, dans la région congolaise du Pool. © Marjorie Cessac pour JA

Au sud de Brazzaville, les embûches se multiplient et la concurrence se durcit pour le géant industriel Wacem. Mais sa large présence sur le continent lui permet d’amortir les chocs.

Ses hauts silos gris percent un ciel cotonneux. Visible depuis la route goudronnée, à 200 km au sud de Brazzaville, non loin de Mindouli, dans le département du Pool, le complexe cimentier de Diamond Cement Congo émerge dans un paysage de savane. Ses équipements s’exhibent fièrement : un four de près de 120 tonnes et une longue bande transporteuse de plus de 700 m destinée à l’acheminement de calcaire.

Mais en dépit des apparences, pourtant, ils tournent au ralenti. « À plein régime, l’usine devrait pouvoir produire 700 000 t de ciment par an », explique le directeur général de Diamond Cement Congo, le Togolais Clément Mawuli Ahialey. Avant de concéder qu’aujourd’hui, le compte est loin d’y être : « la production culmine à 40 000 t à peine. »

Clément Ahialey

Clément Ahialey © Marjorie Cessac pour JA

Une mauvaise nouvelle pour le géant afro-indien West African Cement (Wacem), détenteur de 20 % de son capital – 62 % de celui-ci sont d’ailleurs entre les mains de fonds étrangers, le reste étant contrôlé par l’État congolais (19 %) et des acteurs privés locaux. Wacem, puissant groupe né en Inde en 1991, est désormais actif dans la cimenterie de douze pays africains, dont la Guinée, le Burkina Faso, le Mali, le Togo et le Ghana. Si l’on en croit son site, il produit 6 millions de t de ciment et de clinker et 100 000 t d’acier par an sur le seul continent. Il contribuerait ainsi à 10 000 emplois directs et 20 000 indirects.

Chaos du Pool

Mais le site cimentier congolais, inauguré en janvier 2018, a cumulé les déconvenues depuis la pose de sa première pierre, en 2010. Première difficulté : le conflit dans le Pool. « Lorsque nous avions projeté de construire l’usine, une guerre avait déjà eu lieu dans les années 1990. J’étais alors loin d’imaginer que de nouveaux affrontements pourraient survenir aussi vite dans la région », confie Clément Ahialey.

Pourtant, entre avril 2016 et décembre 2017, la région s’embrase de nouveau, la tension monte entre le pasteur et chef de milice Ntumi et les soldats du président Denis Sassou Nguesso. L’usine, alors en construction, passe sous protection militaire.

À ce chaos s’ajoute une crise économique, sévère. Amorcée en 2015, avec la chute des cours du baril, celle-ci frappe durement le Congo, dépendant à plus de 80 % des recettes pétrolières. L’endettement du pays flambe, nombre de chantiers s’arrêtent, engendrant un effondrement de la demande de ciment et a fortiori des prix. Sans compter que Wacem n’est pas le seul à avoir eu l’idée d’investir au Congo.

Deux cimentiers chinois et un marocain, Cimaf, y sont également actifs, récemment rejoints par Dangote. Attiré par le potentiel de ce marché, le conglomérat nigérian s’est en effet installé en novembre 2017 dans le département de la Bouenza. « Dangote a construit un pont au-dessus du fleuve pour exploiter la carrière de calcaire. Ce que nous n’avions pu faire, faute de moyens financiers suffisants », détaillent les dirigeants de Diamond Cement Congo.

Vente à perte

Dans l’ensemble du pays, la production globale, de l’ordre de 2,8 millions de t par an, est aujourd’hui excédentaire, la demande étant évaluée à 600 000 t par an. « La production s’écoule à des prix cinq fois inférieurs au business plan d’origine. Quand je suis arrivé au Congo en 2009, la tonne de ciment se vendait 200 000 F CFA (300 euros). En 2019, son prix est descendu à 40 000 F CFA. On vend à perte », regrette Clément Ahialey, sous l’œil compatissant de son chef comptable indien.

De quoi rendre l’investissement initial de Diamond Cement Congo – 60 milliards de F CFA, dont 36 milliards sous forme de prêts bancaires – périlleux. En attendant, le groupe tente tant bien que mal – compte tenu du déficit d’infrastructures – d’écouler son ciment en Centrafrique et dans l’enclave angolaise de Cabinda. Dans le but d’exporter, il étudie également le marché gabonais, qui, il y a deux mois, a ouvert ses frontières à l’importation de ciment.

Au cours des dernières dix années, beaucoup d’entrepreneurs, attirés par l’idée de se diversifier et de faire de l’argent facile, sont entrés dans le ciment

Le Congo n’est pas le seul marché en surcapacité. « Au cours des dernières dix années, beaucoup d’entrepreneurs, attirés par l’idée de se diversifier et de faire de l’argent facile, sont entrés dans le secteur, résume Tony Hadley, fin connaisseur de cette filière et directeur de Baobab Advisory. On assiste à présent à une guerre des prix et à un début de faillite pour certaines de ces compagnies. »

Selon lui, les marchés les plus touchés seraient ceux du Congo, du Nigeria, de la Zambie et de la Tanzanie. D’autres experts évoquent également l’Égypte et l’Algérie. « Globalement, la vente de ciment est tout de même plus difficile, et la compétition devient rude sur le continent », confirme Clément Ahialey, qui évoque sans ambages la concurrence de Dangote. « Depuis qu’il a investi le marché, c’est plus compliqué pour les autres », assure-t-il.

Pour sa part, Wacem rencontre des difficultés au Togo et au Burkina, puisque la demande de ciment est inférieure à l’offre. « Les marchés où nous nous y retrouvons le mieux sont ceux du Mali et du Ghana, et ce, pour des raisons avant tout démographiques », précise le directeur général. D’ici à un an, le groupe devrait également ouvrir une nouvelle unité de broyage de ciment en RD Congo, à 160 km de la capitale. Une façon de contourner l’interdiction imposée depuis 2017 par Kinshasa d’importer du ciment.

Au Congo, enfin, la hiérarchie table sur la réouverture de certains chantiers, alors que le pays s’apprête à recevoir de nouveau l’aide du FMI et d’autres bailleurs de fonds. Mais la remontée des prix ne devrait pas, à leurs yeux, arriver de sitôt. D’ici à cinq ans, pas avant.


Le spectre des Panama Papers

S’il est connu pour ses activités industrielles, le groupe afro-indien Wacem l’est également pour des raisons plus controversées. En 2016, ses dirigeants – Prasad Motaparti et Manubhai J. Patel – ont été cités dans les Panama Papers à titre de détenteurs de sociétés domiciliées aux îles Vierges britanniques. L’affaire Wacemgate avait à l’époque fait grand bruit, notamment au Togo.

Interrogé à ce sujet, Clément Ahialey, lui-même togolais, a toujours nié être mêlé aux « affaires » de ces deux dirigeants. « On ne peut d’ailleurs pas parler de lien de filiale à maison mère entre Diamond Cement Congo et Wacem », assure-t-il. Ce qui ne l’empêche pas de rester, comme il nous l’a confirmé, l’un des principaux actionnaires de Wacem.

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