Politique

[Edito] « Democrazy »

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Mis à jour le 05 août 2019 à 11h33

Par  François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le président chinois Xi Jinping entouré de plusieurs chefs d’État africains lors du Forum sur la coopération Chine-Afrique (FOCAC), en septembre 2018 à Pékin.

Le président chinois Xi Jinping entouré de plusieurs chefs d’État africains lors du Forum sur la coopération Chine-Afrique (FOCAC), en septembre 2018 à Pékin. © How Hwee Young/AP/SIPA

« Democrazy », « démoncratie », « dembocratie », « démocrature »… Entre défiance des citoyens, classe politique accusée de corruption ou de népotisme, abstention massives aux élections et attrait pour les régimes autoritaires, l’idéal démocratique semble en panne. Pourtant, le rythme de la conversion démocratique de l’Afrique, amorcée au début des années 1990, n’a rien d’indolent.

Il y a une trentaine d’années, un sénateur nigérian du nom d’Arthur Nzeribe avait forgé, pour qualifier le système démocratique dévoyé, déliquescent et proche du chaos qui minait alors son pays, le néologisme « democrazy », contraction entre démocratie et folie. Cette trouvaille sémantique a depuis fait florès, donnant son nom à un jeu de société où les lois les plus absurdes sont sans cesse modifiées par le vote des participants et suscitant en Afrique francophone subsaharienne des équivalents comme « démoncratie » en RD Congo ou « dembocratie » au Mali.

Si la rue ne prend pas de gants pour dénoncer un régime en qui elle a souvent perdu confiance, les politologues préfèrent utiliser le terme plus soft de « démocraties non performantes » lorsque le népotisme, le clientélisme, la corruption et la loi de l’inertie réduisent ce système à une simple apparence.

Beaucoup de pays d’Afrique subsaharienne végètent dans cet entre-deux démocratique où l’état de droit n’est qu’à demi appliqué

Entre fragiles avancées (Éthiopie, Angola) et régressions rampantes (Bénin, Tanzanie, Zambie), la plupart des pays d’Afrique subsaharienne végètent dans cet entre-deux démocratique, ce clair-obscur hybride où l’état de droit n’est qu’à demi appliqué par une justice trop souvent corrompue et où l’argent a remplacé la fraude comme moyen de biaiser avec les élections.

Défiance

Cette situation de blocage, jointe à l’absence de renouvellement de la classe politique (le cas de la Côte d’Ivoire, où trois hommes monopolisent l’offre depuis un quart de siècle, est symptomatique), aux successions familiales et à l’impéritie de la plupart des partis d’opposition traditionnels, qui n’aspirent à parvenir au pouvoir que pour y reproduire les mêmes mœurs, n’est pas une situation saine.

Sa principale conséquence est le discrédit aux yeux des citoyens qui ne perçoivent pas les dividendes, en matière de redistribution économique et sociale, de la notion même de démocratie et d’État de droit.

L’abstention électorale massive, l’attrait qu’exerce sur nombre de cadres africains un régime autoritaire mais vertueux comme celui de Paul Kagame, mais aussi l’intérêt que suscitent dans toute la zone sahélienne les « solutions islamiques » du type tribunaux alternatifs fondés sur la charia, perçus comme moins corruptibles que les instances judiciaires classiques, puisent leurs sources dans ce désenchantement.

Certes, le déficit de crédibilité dont souffrent les partis d’opposition ne signifie pas l’absence d’opposition. Mais il est significatif de constater que les nouveaux vecteurs de contestation investis par la jeunesse – mouvements citoyens, ONG, églises… – refusent de se formaliser en partis politiques, par crainte d’être décrédibilisés. Même défiance sur les réseaux sociaux, souvent très critiques à l’encontre des processus électoraux, du parlementarisme et des modes démocratiques d’alternance au sommet de l’État.

Valeurs dites universelles

Il fut un temps où ce que l’on appelait la communauté internationale (en réalité, occidentale) veillait, au nom de l’exportation de ses valeurs dites universelles, sur les progrès de la démocratisation du continent. Non sans quelques succès, puisque globalement, en ce domaine, les avancées réalisées depuis la fin de la guerre froide sont incontestables et que si on le compare à l’Europe, où il lui a fallu un bon siècle pour s’imposer, le rythme de la conversion démocratique de l’Afrique, amorcée au début des années 1990, n’a rien d’indolent.

« Nous sommes contraints de faire nos révolutions sous l’œil d’Amnesty International », se plaignait Laurent Gbagbo, alors président de la Côte d’Ivoire. Bien vu : ni 1789 ni 1917 n’auraient été possibles au temps des ONG, de l’idéologie des droits de l’homme et de la Charte des Nations unies.

Reste que l’aiguillon occidental censé imprimer le tempo démocratique ressemble de plus en plus à un tigre de papier. Ni l’Europe, divisée, gangrenée par les partis populistes et obsédée par les vagues migratoires, ni les États-Unis de Donald Trump minés par le repli identitaire, l’islamophobie et une politique étrangère exclusivement guidée par la défense de ses propres intérêts, ne sont en mesure aujourd’hui de donner des leçons de démocratie et de s’ériger en parangons de la bonne gouvernance.

Contre-discours

De la chute du mur de Berlin jusqu’au début des années 2010, soit pendant un peu plus de vingt ans, les dirigeants africains ont été contraints de suivre, à force d’injonctions et de pressions, un modèle unique, quitte à l’adapter et parfois à le subvertir. Faute de choix alternatif, ils s’y sont pliés.

Mais les temps ont changé depuis qu’un contre-discours axé sur les bienfaits du développement dans l’autoritarisme, porté par la Chine en premier lieu, puis par ces nouveaux acteurs en matière de politique africaine que sont la Turquie, la Russie, les pays du Golfe, l’Arabie saoudite et plus récemment le Brésil et l’Inde convertis eux aussi au « nationalisme intégral », tend de plus en plus à se substituer au moralisme occidental.

Même l’ONU, en butte aux assauts chinois sur le terrain des valeurs – droit de ne plus avoir faim, d’être soigné et de savoir écrire versus droit d’expression, de manifestation et de vote – ne représente plus un pôle permanent d’équilibre vers lequel se tourner pour définir la conduite à tenir.

Plongée en plein désarroi démocratique, l’Afrique cherche encore, soixante ans après les indépendances, une voie et un schéma de construction politique qui lui soit propre. Ce devrait être le rôle de l’Union africaine, qui semble enfin s’impliquer sérieusement dans une crise majeure (au Soudan) avec l’intention de peser sur le cours des événements, que de servir à cet égard de laboratoire d’idées.

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