Politique

[Tribune] Tourbillon migratoire incontrôlable

Par

Chercheuse et professeure à l'Université des études étrangères de Tokyo.

Un camp de réfugiés à proximité de la ville de Bria, en Centrafrique, le 26 mai 2017. © Cassandra Vinograd/AP/SIPA

C’est une constante : les conflits et l’insécurité sont les principales causes des mouvements de populations forcés à travers le monde. Depuis plusieurs décennies, l’Afrique subsaharienne est ainsi prise dans un tourbillon de déplacements – internes et transfrontaliers – sans précédent, en raison notamment des exactions des organisations terroristes ou de la résurgence de conflits armés.

Par exemple, depuis que les violentes attaques du groupe islamiste Boko Haram ont commencé à déborder de la frontière nord-est du Nigeria, en 2014, le Cameroun, le Tchad et le Niger ont été entraînés dans ce qui est devenu un véritable conflit régional dévastateur. Plus de 2,7 millions de personnes ont été déplacées du bassin du lac Tchad, dont plus de 1,9 million en interne dans le nord-est du Nigeria, et plus de 541 000 au Cameroun, au Tchad et au Niger, ces quatre pays totalisant quelque 240 000 personnes ayant le statut de réfugiés.

Mise en place de quotas

Autre cas emblématique, celui de la RD Congo, qui demeure le théâtre de mouvements humains constants, en particulier dans l’est et dans le centre du pays, à cause de multiples éruptions sporadiques de violence. Au 31 mai dernier, l’Agence des Nations unies pour les réfugiés estimait à plus de 850 000 le nombre de réfugiés originaires de RD Congo accueillis dans des pays de la région, 75 % d’entre eux étant des femmes et des enfants.

C’est à la frontière entre la RD Congo et l’Angola que l’on prend toute la mesure de cette effervescente migration dite de survie. En octobre 2018, Luanda avait lancé une vaste opération de lutte contre l’immigration clandestine, renvoyant chez eux quelque 200 000 ressortissants de la RD Congo, dont des réfugiés dûment recensés par les Nations unies. Dans tous les cas, réfugiés et demandeurs d’asile congolais se classent parmi les dix plus grandes populations de réfugiés du monde. Dans le même temps, c’est en RD Congo que plus de 100 000 réfugiés venant de la République centrafricaine et du Soudan du Sud viennent chercher protection.

Ces flux migratoires ne cesseront pas, du moins pas tant que les conflits eux-mêmes ne seront pas résolus. En attendant, les États se doivent de trouver eux-mêmes des solutions pour éviter que les pays d’accueil – pour certains déjà vulnérables et ayant des ressources limitées – soient pénalisés.

C’est entassés dans des centres d’accueil, tels ceux de Lóvua et de Dundo en Angola, que les réfugiés tentent de s’intégrer à la vie des locaux

Par exemple, les États doivent mettre en œuvre des politiques d’accueil intégrant tous les migrants – pas seulement les personnes reconnues comme réfugiés. Ce n’est le cas, malheureusement, ni en RD Congo ni en Angola. Dans certains pays – notamment au Kenya, qui a accueilli des Somaliens –, même lorsque ces politiques existent et concernent tous les déplacés, la protection n’est pas à la hauteur des besoins. Les migrants qui n’ont pas le statut de réfugiés bénéficient rarement de la protection nationale en raison de contraintes organisationnelles et financières des pays d’accueil.

Les victimes des guerres dont on ne parle pas ne sont pas prises en charge de manière adéquate : la faible médiatisation d’un conflit peut ainsi engendrer des discriminations inacceptables dans les procédures. De même, ces discriminations peuvent résulter de la mise en place de quotas ou de la limitation des droits des migrants.

Assistance vitale

Les réfugiés se retrouvent généralement entassés dans des centres d’accueil, tels ceux de Lóvua et de Dundo en Angola, et la majorité essaie de s’intégrer à la vie urbaine des locaux. Un peu comme les populations rurales qui migrent vers les mégalopoles.

Les migrants ont des droits en vertu du droit international, mais le cadre institutionnel garantissant leur application reste inadéquat

La réponse d’urgence en RD Congo est gravement affectée par le manque de services nationaux et de mécanismes de coordination d’urgence conjoints qui permettraient de fournir une assistance vitale, en collaboration avec les agences des Nations unies et les ONG, de manière rapide et efficace, ainsi que de se préparer à une situation qui pourrait se détériorer. En somme, les migrants ont des droits en vertu du droit international, mais le cadre institutionnel garantissant leur application reste inadéquat. La chercheuse que je suis ne demande pas mieux que de faire des suggestions, même s’il reste encore beaucoup à faire pour atteindre cet objectif.

En effet, bien qu’elle s’effectue dans un environnement aussi turbulent, imprévisible et exigeant pour les étrangers que celui du Kasaï, la recherche peut contribuer à faire émerger des solutions. Aussi terrible que cela puisse être, c’est néanmoins une expérience enrichissante de rencontrer et de parler avec des réfugiés qui ont été témoins de violences généralisées, d’assassinats massifs, de mutilations, d’incendies de biens, de destructions de villages, d’écoles et d’églises, de viols de femmes et de filles et de violations des droits humains ainsi que de pénurie d’accès aux biens et services de base.

Pour les aider, recueillir localement des informations fiables est indispensable. Toutefois, seules quelques ONG et institutions internationales – telles que le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) – et des chercheurs étrangers disposant d’un réseau social étendu pourraient être considérés comme des sources fiables – c’est le cas du chercheur Nikos Toumaras, coordonnateur de plusieurs programmes humanitaires sur le continent, et notamment en Angola. D’où l’intérêt d’établir clairement la répartition des rôles entre pays d’accueil et organismes de protection des réfugiés.

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