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Cet article est issu du dossier «Ticad VII : Japon-Afrique, une nouvelle dynamique ?»

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Politique économique

L’Afrique, un enjeu national pour le Japon

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Le port de Durban, en Afrique du Sud, en 2010. Photo d’illustration.

Le port de Durban, en Afrique du Sud, en 2010. Photo d'illustration. © THANASSIS STAVRAKIS/AP/SIPA

Confronté à d’importants défis intérieurs, Tokyo invite son secteur privé à investir massivement sur le continent.

Le Japon vit sa plus longue période de croissance depuis trente ans. Pour autant, l’archipel n’est pas assuré d’avoir les moyens de financer ses ambitions sur la scène internationale. Bien sûr, le pays reste le quatrième donateur le plus important au monde, avec 14,2 milliards de dollars (12,7 milliards d’euros) d’aides au développement accordés en 2018.

Mais les montants stagnent ces dernières années, sous les effets conjugués d’une économie japonaise fragile et des réformes structurelles lancées par le Premier ministre, Shinzō Abe. La troisième « flèche » des fameux « Abenomics » porte justement sur une meilleure intégration du Japon dans le commerce international, afin que le pays puisse aller chercher à l’extérieur les quelques points de croissance qui soutiendront son marché intérieur.

Une croissance atone

Sur le plan domestique, l’économie japonaise reste sous pression. Troisième puissance économique et financière de la planète, le pays a enregistré en 2018 une hausse très modérée de 0,8 % de sa croissance économique, inférieure aux 1,3 % attendus par les Japonais eux-mêmes et aux 1,7 % enregistrés un an plus tôt.

Le Japon a encore souffert l’an passé de nombreuses catastrophes naturelles qui ont creusé un peu plus son déficit budgétaire, alors que les premiers effets de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, ses deux principaux partenaires commerciaux, commencent à se faire sentir, notamment sur les volumes d’exportation. À ces raisons conjoncturelles s’ajoutent toujours les mêmes causes structurelles qui, depuis des années, jettent un voile sur le futur économique du pays, à savoir le vieillissement de sa population et une dette publique abyssale, estimée l’année dernière à 236 % du PIB.

Alors que se profilent à l’horizon les travaux pour les Jeux olympiques d’été, qui se dérouleront à Tokyo en 2020, les marges de manœuvre du gouvernement sont de plus en plus réduites. Les dépenses sociales ont doublé en vingt ans pour représenter aujourd’hui 34,2 % du PIB, tandis que le service de la dette en absorbe à lui seul un quart, si bien que les dépenses budgétaires incompressibles représentent désormais 74 % du total.

Pour remplir ses caisses, le gouvernement a décidé de relever de 8 à 10 % le taux de TVA en octobre prochain. Un véritable pari pour les autorités nippones qui n’ont pas oublié que la précédente hausse avait provoqué un sévère ralentissement de la consommation des ménages. Sachant que cette dernière compte chaque année pour près de 60 % du PIB et qu’elle marque le pas depuis fin 2018, tout comme l’investissement des entreprises, l’autre moteur de l’économie, les autorités japonaises savent qu’elles prennent un risque. Mais ont-elles d’autres choix ?

Stratégie d’ouverture à l’international

D’autant plus que, dans le même temps, la balance commerciale s’est inversée en 2018, après avoir été excédentaire ces deux dernières années. Entre l’explosion de la facture énergétique à l’import et la baisse des volumes de biens de consommation exportés vers la Chine, le Japon a accusé un déficit commercial de 10 milliards de dollars, qui pourrait se creuser chaque année davantage si le pays ne trouve pas de nouveaux débouchés pour ses produits à forte valeur ajoutée. D’autant plus qu’une partie de plus en plus importante de la production nippone n’est plus exportée de l’archipel depuis que les groupes japonais ont délocalisé leurs usines pour diminuer leurs coûts tout en se rapprochant des marchés de consommation.

D’où l’urgence pour Shinzō Abe de négocier de nouveaux accords de libre-échange pour son pays, comme il a réussi à le faire à la fin de 2017 avec l’Union européenne ou, plus récemment, en mars 2018, avec les pays membres du Partenariat transpacifique (TPP), hors États-Unis.

Dans cette stratégie d’ouverture, l’Afrique constitue un partenaire de premier plan, comme le confirment les chiffres. Le continent est l’un des seuls à avoir vu ses échanges commerciaux augmenter dans les deux sens l’an dernier, tout comme les montants des aides au développement accordés par le Japon. Les investissements directs étrangers (IDE) maintiennent également leur bonne dynamique, même s’ils restent concentrés pour près des deux tiers en Afrique du Sud, permettant à celle-ci d’être le seul pays du continent à figurer parmi les 20 principaux partenaires économiques de l’archipel.

Pas sûr néanmoins que cette tendance suffise pour que le Japon, secteurs privé et public réunis, puisse réunir les 30 milliards de dollars promis au continent en 2016, au lendemain de la sixième Conférence internationale de Tokyo pour le développement de l’Afrique (Ticad 6), organisée au Kenya. D’où le souhait émis par Tokyo de tisser des partenariats avec certains pays tiers pour investir davantage en Afrique. De nombreuses entreprises indiennes, européennes et même chinoises ont d’ailleurs été invitées à Yokohama, à la fin d’août, pour inaugurer cette coopération financière et technique d’un nouveau genre pour le Japon.


Les accords tripartites, voie royale pour le secteur privé

L’Afrique attend toujours le secteur privé japonais. Trois ans après la Ticad 6, organisée pour la première fois sur le continent et qui avait réussi à attirer à Nairobi plusieurs centaines d’entreprises nippones, le constat reste le même. Certes, avec 687 compagnies aujourd’hui répertoriées, le nombre d’entreprises japonaises présentes en Afrique n’a jamais été aussi élevé. Mais il reste bien en deçà des milliers de firmes chinoises qui se sont implantées ces dernières années à travers le continent.

Autre différence entre les deux géants asiatiques, les entreprises japonaises restent concentrées dans une douzaine de pays. L’Afrique du Sud en comptabilise un tiers à elle seule, loin devant l’Égypte, le Kenya et le Maroc. Sachant qu’une quarantaine de firmes supplémentaires ont franchi le pas depuis 2016, la contribution du secteur privé nippon dans les 30 milliards de dollars (26 milliards d’euros) promis à l’Afrique lors de la Ticad 6 risque d’être bien inférieure aux attentes de Shinzō Abe.

À moins que les patrons japonais ne se décident à suivre l’exemple, régulièrement mis en avant par l’Organisation japonaise du commerce extérieur (Jetro), de Toyota Tsusho Corporation (TTC). En se mariant avec le groupe français CFAO en 2012, la filiale du premier constructeur japonais d’automobiles a réussi le pari d’élargir son implantation sur le continent, tout en diversifiant ses activités, pour y réaliser un chiffre d’affaires de 5,4 milliards de dollars en 2018. Cette expérience a pourtant fait très peu d’émules au Japon jusqu’à présent, mais elle peut compter sur le soutien des pouvoirs publics, bien décidés à profiter de la Ticad 7 pour promouvoir les collaborations tripartites.

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