Politique

[Chronique] Ohé les désaxés, y a plus d’axe !

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20h59

Par  Fouad Laroui

Ecrivain

XVI éme conférence des chefs d’Etat de France et d’Afrique, La Baule, France en Juin 1990
Hassan II, Roi du Maroc, François Mitterrand, Président de la République Française et Omar Bongo Président du Gabon.
 Jean-Luc Dolmaire pour J.A

© XVI éme conférence des chefs d'Etat de France et d'Afrique, La Baule, France en Juin 1990 Hassan II, Roi du Maroc, François Mitterrand, Président de la République Française et Omar Bongo Président du Gabon. Jean-Luc Dolmaire pour J.A

Je ne sais plus si c’était Keynes ou Cocteau ou Sartre mais c’était un homme sagace, celui qui écrivit un jour que « les hommes d’action qui se croient libres sont souvent les esclaves de quelque penseur passé ».

On pourrait paraphraser l’aphorisme ainsi : « Des pays entiers qui se croient libres restent esclaves d’un passé dépassé. »

Une carte surréaliste de l’Afrique

C’est en regardant une carte de l’Afrique, récente mais parfaitement surréaliste, que je me suis remémoré tout cela. L’auteur avait tracé de grandes flèches sur la mappemonde et les avait baptisées « les axes » – ça fait riche. Par exemple, l’une partait de l’Algérie pour aboutir en Afrique du Sud. L’autre liait le Maroc à l’Égypte. Une troisième avait toutes les apparences d’un vecteur qui serait parti avec vaillance de la Grande Île pour s’aller perdre dans le bassin du Congo.

Des axes sans sens

Que diable signifiait tout cela ? En lisant la légende de la carte, tout s’éclairait – pour immédiatement s’obscurcir. Voilà de quoi il s’agissait : il y aurait un axe « progressiste » en Afrique, un autre « pro-­occidental », un troisième carrément révolutionnaire.

On croit rêver. Nous sommes en 2019, non ?

Pour les plus jeunes de nos lecteurs, rappelons qu’il y eut entre 1945 et 1989 une sorte d’arrière-plan de l’Histoire qui s’appelait « la Guerre Froide » – avec des majuscules, ça effraie plus. Elle opposait un camp « socialiste », dont Moscou et Pékin se disputaient le leadership, à un autre qui s’était proclamé « le monde libre » et était mené par Washington. Des pays importants – l’Égypte, l’Indonésie, la Yougoslavie – étaient officiellement « non-alignés » tout en penchant fortement vers l’un ou l’autre camp. Il y avait aussi des bizarreries comme l’Albanie, petit tas de rochers qui détenait la vérité absolue, la Roumanie où régnaient un cordonnier et une femme de ménage, l’Ouganda où un clown s’était proclamé roi d’Écosse, etc.

À l’époque, et malgré ces cas pathologiques aux confins, ça avait un sens, les fameux axes. Le FLN algérien et l’ANC de Mandela étaient naturellement alliés, soutenus tous deux par le camp socialiste. Le Maroc de Hassan II, qui avait fait le choix de l’Occident, avait des affinités électives avec ceux qui avaient fait le même choix, le Sénégal ou la Côte d’Ivoire par exemple.

l’Union soviétique disparut corps et biens, à la stupéfaction générale

Et puis, en 1989, le mur de Berlin s’effondra, aux sons magiques du violoncelle de Rostropovitch. Deux ans plus tard, l’Union soviétique disparut corps et biens, à la stupéfaction générale. Qui l’eût imaginé, quelques années plus tôt ? (Ne répondez pas : Carrère d’Encausse, c’est pas vrai.) Plus subtilement, le changement de cap amorcé en Chine par Deng Xiaoping une décennie plus tôt conduisit à ce succulent oxymore : le pays le plus sauvagement capitaliste du monde dirigé par… le parti communiste. Défense de rire.

Une bonne nouvelle

Les axes qui avaient défini le monde pendant la Guerre Froide – brrrr… – disparurent donc. Du moins est-ce ce que vous concluez très logiquement, intelligente jeune fille, sage bachelier qui nous faites l’honneur de nous lire.

Eh bien, pas du tout ! Rappelez-vous la phrase de Keynes (ça me revient, c’était lui) citée plus haut. Les axes ont disparu dans les faits, certes, mais pas dans la tête de certains benêts qui nous gouvernent. C’est ainsi que l’Afrique du Sud ne cesse de faire des misères au Maroc (elle arraisonne ses navires, elle vote systématiquement contre lui à l’UA…) parce que ses dirigeants n’ont pas encore compris qu’il n’y a plus d’axe en Afrique. C’est pourtant une bonne nouvelle, non ? L’Afrique peut enfin être une. Ohé, Pretoria ! Y a plus d’axe ! Doit-on vous le dire en afrikaans ? Daar is nie meer asse nie !

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