Politique

Côte d’Ivoire : Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié, les dessous d’une alliance de circonstance

Henri Konan Bédié (à g.) et Laurent Gbagbo, le 10 mai 2010 à Abidjan. © SIA KAMBOU/AFP

Longtemps, Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié se sont affrontés. Le 29 juillet, ils ont mis en scène leur réconciliation. Cette alliance de circonstance peut-elle durer ?

Exceptionnellement, Laurent Gbagbo s’est levé de bonne heure. L’ancien président a mis une chemise blanche, simple mais chic. Cet oiseau de nuit était prêt bien avant le milieu de la journée : il y a des jours où l’heure du réveille-matin trahit l’empressement de son propriétaire.

Il s’est rendu dans un hôtel de la banlieue sud-est de Bruxelles. Cela ne vaut pas le palais présidentiel d’Abidjan, pas même une résidence officielle. Mais faute de mieux, ce coquet établissement servira de décor. Les gestes, Laurent Gbagbo les a répétés mille fois lorsqu’il était au pouvoir. Pour le texte, il improvisera, c’est la force de cet homme habile et débonnaire. Et puis il connaît si bien son partenaire : cela fait quatre décennies qu’ils se partagent la scène politique.

Il y avait beaucoup d’émotion. Ils étaient très heureux de se retrouver

Sitôt prévenu de l’arrivée imminente de son invité, Laurent Gbagbo s’avance vers la porte. Voilà la voiture qui arrive. Les deux hommes tombent dans les bras l’un de l’autre. Une accolade, une blague, des sourires. Ce 29 juillet, il est à peine plus de 11 heures en Belgique et, à quatorze mois de la prochaine élection présidentielle, le nouvel acte de la tragi-comédie à l’ivoirienne vient de débuter.

Cela faisait presque neuf ans que les deux hommes ne s’étaient pas revus, mais pour cette scène de retrouvailles les anciens présidents n’avaient convié que quelques spectateurs. Du côté du leader du Front populaire ivoirien (FPI), il y avait le fidèle Assoa Adou, son secrétaire général ; Franck Anderson Kouassi, l’adjoint de ce dernier ; le vieux camarade Laurent Akoun ; Narcisse Kuyo Téa, son assistant ; l’avocate Habiba Touré et même Stéphane Kipré, le gendre de l’ancien président.

Pendant huit ans, Gbagbo l’a voué aux gémonies. Maintenant, on vient jusqu’à lui. C’est une réhabilitation

Le patron du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), lui, avait emmené Narcisse N’Dri, son directeur de cabinet ; Noël Akossi-Bendjo, l’ex-maire du plateau en exil à Paris ; Djenebou Zongo, la directrice de sa communication ; et Jean-Claude N’Dri, le neveu de son épouse, chargé du protocole.

Sans observateur

« Il y avait beaucoup d’émotion. Ils étaient très heureux de se retrouver », affirme l’un d’eux. « Gbagbo a été très touché que son “grand frère” accepte de faire le déplacement, insiste un autre. Rendez-vous compte : pendant huit ans, on l’a voué aux gémonies. Maintenant, on vient jusqu’à lui. C’est une réhabilitation. »

La dizaine de très proches a été chargée jusqu’à tard la veille de peaufiner le communiqué commun, et doit ensuite distiller les éléments de langage autour d’une rencontre dont tout observateur a été soigneusement écarté. Laurent Gbagbo serait-il diminué, lui qui se plaint de soucis de santé ? Ou, comme son entourage aime l’assurer, est-il seulement prudent pour ne pas fâcher la Cour pénale internationale (CPI), qui ne l’a libéré que sous conditions ? Il n’y aura en tout cas ni son ni images de cette rencontre.

La dernière fois que ces deux éléphants s’étaient vus, c’était juste avant le premier tour de la présidentielle de 2010 – il y a une petite éternité, tant les rôles étaient différents. Laurent Gbagbo dirigeait la Côte d’Ivoire depuis dix ans. Henri Konan Bédié était, avec Alassane Ouattara, son plus farouche opposant. Jusqu’au dernier moment, le chef de l’État avait tenté de ramener le vieux « Sphinx » à lui : il n’avait jamais vraiment cru à son alliance avec Ouattara. Elle avait pourtant bien fini par l’emporter.

Cette fois-ci, c’est Bédié qui a courtisé Gbagbo, acquitté en janvier dernier après sept ans d’emprisonnement. Les contacts entre les deux partis n’ont jamais été interrompus, mais tant que l’alliance avec Alassane Ouattara était de mise les partisans d’un rapprochement avec le FPI étaient, au PDCI, marginalisés. « Nous avons eu raison trop tôt », rit aujourd’hui l’un d’eux. La rupture avec Ouattara, il y a un an, a rebattu les cartes. La libération de Laurent Gbagbo a relancé les dés.

Ce n’est plus qu’une question d’agenda

Depuis, les contacts n’ont cessé de s’accentuer. Il y a eu, en mai, l’envoi à Bruxelles d’une délégation du PDCI conduite par Maurice Kakou Guikahué, le secrétaire général du parti, originaire de Gagnoa, dans le centre de la Côte d’Ivoire, comme Gbagbo. Puis, quinze jours plus tard, la visite d’une délégation du FPI, à Daoukro, le fief du Sphinx. Durant ces deux rendez-vous, les anciens présidents se sont entretenus au téléphone pour de premières approches. Ils se sont à nouveau parlé à la mi-juillet, lorsque les juges de la CPI ont déposé leurs conclusions écrites sur l’acquittement de Laurent Gbagbo. Le principe de la rencontre était alors acté, Narcisse N’Dri pour le PDCI et Assoa Adou pour le FPI ont été chargés de l’organiser. « Ce n’est plus qu’une question d’agenda », assuraient-ils depuis.

Intermédiaire

Cette soudaine entente a tout pour étonner. Meilleurs ennemis depuis le début de leur carrière politique, Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié n’ont a priori rien en commun. Le premier est l’historique opposant de Félix Houphouët-Boigny quand le second est l’héritier de ce dernier. Le premier prône le socialisme quand le second s’affiche en libéral de droite. Gbagbo est jovial et chaleureux quand Bédié est austère et mutique.

« Bédié et moi avons une conception totalement différente de la fonction de chef d’État. Celle qui existait en 1940 en France entre le maréchal Pétain et le général de Gaulle. Moi, je ne conçois pas qu’un chef puisse, comme il l’a fait en décembre 1999, abandonner son pays. Pétain a capitulé, de Gaulle a résisté. Inutile de vous préciser qui ressemble à qui aujourd’hui en Côte d’Ivoire », dégainait Laurent Gbagbo dans les colonnes de JA en 2010. « Gbagbo est devenu fou », répondait Henri Konan Bédié. Jusque-là, les deux hommes continuaient pourtant d’échanger par l’intermédiaire de Timothée Ahoua Nguetta. Ce proche de Bédié qui finançait le FPI était garant d’un deal : Gbagbo pouvait invectiver le leader du PDCI, mais devait empêcher toute violence de ses partisans. Reste que leur méfiance n’avait d’égal que leur mépris réciproque.

 En politique, si tu es rancunier, tu ne peux pas durer

Mais voilà, les deux hommes ont désormais trouvé en Alassane Ouattara un ennemi commun. « En politique, si tu es rancunier, tu ne peux pas durer », estime un conseiller de Laurent Gbagbo, présent lors de cet événement. Quand l’un exècre celui qui l’a fait tomber, l’autre dit détester cet ancien allié qui n’a pas accepté de l’aider à retrouver le sommet de l’État. « Ce tête-à-tête, c’est surtout pour emmerder Ouattara », rit l’un des artisans du rapprochement.

Tout a ainsi été entrepris pour empêcher ces retrouvailles. Alassane Ouattara l’avait juré devant témoin : elles n’auraient pas lieu. Il n’a pas oublié que ses deux adversaires ont ensemble prôné un nationalisme exacerbé. Bertin Konan Kouadio puis Lambert Konan Kouassi, deux membres du PDCI proches du président ivoirien, se sont rendus auprès de Laurent Gbagbo pour tenter de le dissuader de recevoir Henri Konan Bédié. Des émissaires du chef de l’État sénégalais, Macky Sall, du Guinéen Alpha Condé et du Nigérien Mahamadou Issoufou ont également œuvré. Pour les satisfaire, Gbagbo exigeait son retour au pays, mais aussi des indemnités d’ancien chef d’État et la réhabilitation de ses villas de Mama, son village, et de la Riviera, à Abidjan. Inacceptable pour l’entourage d’Alassane Ouattara.

Nous sommes sereins, cette rencontre va faire pschitt !

Des médiations que le camp présidentiel dément vigoureusement. Dans un pays où le ballet politique se danse à trois, il assure faire mentir l’arithmétique. « En ce qui concerne Bédié et Gbagbo, un plus un égalent un », a scandé Adama Bictogo, le nouveau directeur exécutif du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP). Au sein du parti présidentiel, on assure qu’il s’agit d’un « non-événement ». « C’est une rencontre tout à fait normale et classique entre deux responsables politiques qui n’appelle à aucun commentaire de notre part sur la forme, estime le ministre Mamadou Touré, porte-parole adjoint du RHDP. Pour le reste, nous sommes concentrés et sûrs de la force de notre machine. » « Nous sommes sereins, cette rencontre va faire pschitt ! » renchérit un autre cadre.

En toute intimité

Pour l’heure, dans le camp de Laurent Gbagbo comme dans celui d’Henri Konan Bédié, on se garde bien d’évoquer une quelconque alliance. « Il n’est pas question pour l’instant de nous marier, affirme l’un des stratèges du FPI, trop de choses nous séparent. Mais nous avons en ce moment des intérêts communs. Nous nous retrouvons dans la critique du pouvoir actuel, la nécessité de réformer la CEI [Commission électorale indépendante] et d’une réconciliation. » Dans les semaines à venir, des meetings conjoints sont prévus en Côte d’Ivoire et en Europe. Simple rapprochement de circonstance, pacte de non-agression pour la présidentielle, ticket en 2020 ? « Tout sera sur la table », assurent en chœur les deux camps.

Chacun d’eux a néanmoins d’importants obstacles à surmonter. Laurent Gbagbo dirige à distance un parti déchiré. En mars, sa tentative de réconciliation avec Pascal Affi N’Guessan, patron de l’autre branche du FPI, a avorté. Henri Konan Bédié doit quant à lui pallier la fuite de plusieurs de ses cadres vers le RHDP. Patrick Achi, Jeannot Ahoussou-Kouadio, Daniel Kablan Duncan…

Ces historiques du PDCI se sont ralliés à Alassane Ouattara ces derniers mois. « Notez que le communiqué qu’ils ont publié à l’issue de leur rencontre ne contient aucune promesse sur le fond. Ont-ils seulement commencé à l’aborder ? souligne le sociologue Francis Akindès. Ce rapprochement va rendre la prochaine présidentielle épique. Néanmoins, il ne sera pas facile pour Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo de s’entendre, car ils ont exactement la même ambition : reconquérir le pouvoir. »

« Bédié c’est Esaü : il a vendu son droit d’aînesse pour un plat de lentilles », écrivait Laurent Gbagbo dans un livre d’entretiens avec François Mattéi paru en 2014, pourfendant l’alliance conclue entre le Sphinx et Alassane Ouattara. Le 29 juillet dernier, à Bruxelles, Laurent Gbagbo, 74 ans, et Henri Konan Bédié, 85 ans, ont déjeuné en toute intimité. À leur table, il n’y avait que Nady et Henriette, leurs épouses. Même leurs conseillers avaient été priés de s’éclipser. Nul ne sait ce que Laurent Gbagbo a servi à son « frère » aîné.


Lambert Konan Kouassi écrit à JA

Dans sa parution datée du 4 au 10 août 2019 (JA no 3056), Jeune Afrique a publié un article intitulé « Pas de deux entre éléphants », dans lequel il est affirmé que « Lambert Konan Kouassi, membre du PDCI, proche du président ivoirien, s’est rendu auprès de Laurent Gbagbo pour tenter de le dissuader de recevoir Henri Konan Bédié ».

« Ces propos sont mensongers, diffamatoires et inacceptables : en effet, cela fait quatre mois que je n’ai pas quitté le territoire ivoirien. Par ailleurs, depuis une dizaine d’années, je n’ai pas séjourné dans le royaume de Belgique. Ces indications sont aisément vérifiables. M’honorant de la confiance et de l’estime en lesquelles me tiennent les trois présidents, Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo, je contribue modestement, depuis de nombreuses années, au rapprochement de ces grands leaders politiques, sans jamais m’impliquer dans des intrigues politiciennes. »

Réponse : Nous sommes désolés pour cette erreur. Il n’était bien sûr pas dans l’intention de JA de porter préjudice à M. Lambert Konan Kouassi.

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