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Cet article est issu du dossier «Ticad VII : Japon-Afrique, une nouvelle dynamique ?»

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Diplomatie

Japon-Afrique : le Ticad VII et la recherche du temps perdu

Réservé aux abonnés | | Par - à Tokyo
Mis à jour le 26 août 2019 à 17h20
Le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, le 28 août 2016.

Le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, le 28 août 2016. © TONY KARUMBA / AFP

Organisateur de la Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (Ticad 7) qui a lieu du 28 au 30 août à Yokohama, le Japon accuse un certain retard dans la course aux marchés africains. Pour y remédier, le pays hôte et les représentants des États participants vont lancer un appel en direction du secteur privé, afin de pousser les entreprises nippones à investir enfin sur le continent.

[Cet article a été publié dans le cadre d’un dossier Afrique-Japon paru dans le n°3056 du 4 au 10 août 2019 et mis à jour]

Peu de gens le savent, mais les premiers contacts entre l’Afrique et le Japon remontent à la seconde moitié du XIXe siècle. Le pays, encore féodal, envoie alors quelques pelotons de ses meilleurs samouraïs en Europe. Durant leur voyage, ils prennent le train entre Suez et Alexandrie, s’attardent pour contempler le Sphinx de Gizeh, avant d’embarquer pour poursuivre leur chemin.

Depuis cet épisode unique, les relations entre l’archipel nippon et le continent sont restées des plus discrètes. Il faut attendre les années 1970 pour qu’elles s’intensifient enfin, sur fond de choc pétrolier. En 1973, la flambée des cours du brut alarme Tokyo, qui cherche immédiatement une solution pour alléger le fardeau de sa dépendance énergétique à l’égard du Moyen-Orient. Il l’a trouvée auprès des pays producteurs d’Afrique. Un second motif de rapprochement intervient à la même période, à savoir l’ambition japonaise de devenir membre du Conseil de sécurité des Nations unies.

Beaucoup d’entreprises japonaises optent encore pour l’Asie, au détriment de marchés africains « jugés alors peu rentables »

Un objectif irréalisable si Tokyo ne fait pas les yeux doux aux pays africains pour obtenir leur soutien. Mais l’approche n’est pas seulement politique. D’autant plus que, dans le même temps, la croissance de l’économie japonaise se confirme. L’archipel intègre même le club des principaux pays donateurs, en Afrique, dans le courant des années 1990, tandis que le nombre d’entreprises japonaises implantées sur le continent connaît une légère embellie après une longue période de stagnation. Beaucoup d’entre elles optent encore pourtant pour l’Asie, au détriment de marchés africains « jugés alors peu rentables », explique Katsumi Hirano, vice-président et chercheur à l’Organisation japonaise du commerce extérieur (Jetro), l’organisme paragouvernemental chargé de la promotion des échanges et des investissements.

Frilosité du secteur privé

Trois décennies plus tard, la situation du Japon et celle de l’Afrique sont bien différentes. Dépassé par une Chine qui lui ravit au passage son rang de deuxième place forte économique dans le monde, le pays du Soleil-Levant voit ses principaux indicateurs passer au rouge à mesure que vieillit sa population. Pour l’instant seul pays développé touché par le déclin démographique, le Japon comptera 100 millions de ressortissants en 2048, contre 126 millions aujourd’hui. Un constat qui fait déjà frémir les entreprises nippones, confrontées chaque année à un effondrement toujours plus prononcé du marché domestique.

Nous allons soutenir la croissance de l’Afrique à travers les innovations technologiques

Contraint de trouver de nouveaux débouchés pour ses produits, le Japon a décidé de « globaliser » son économie. Et dans cette stratégie d’ouverture, le continent africain apparaît presque comme une issue de secours pour Tokyo.
En témoignent le programme et l’ambition annoncée de la Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (Ticad), dont la 7e édition se tiendra à Yokohama du 28 au 30 août.

En ouverture d’événement, le premier ministre japonais Shinzō Abe prononcera un discours visant à promouvoir le développement des infrastructures et de la main d’œuvre associée. Le deuxième jour, des représentants des milieux d’affaires discuteront santé, éducation, environnement et prévention des catastrophes. Enfin vendredi, après des échanges sur la paix et la stabilité en Afrique, une déclaration commune afin de stimuler les investissements du secteur privé et promouvoir la croissance doit être adoptée et publiée par les représentants nationaux présents.

 

« Nous allons soutenir la croissance de l’Afrique à travers les innovations technologiques, l’aménagement d’infrastructures de qualité et le développement des ressources humaines », a déclaré à la fin de juillet Shinzō Abe. Cet optimisme cache pourtant mal une réalité plus contrastée, notamment en matière de relations commerciales entre l’archipel et le continent, proches de l’inertie depuis la Ticad 6, de 2016.

Le Japon semble avoir pris du retard dans la course aux marchés africains, luttant pour suivre le rythme effréné imposé par son voisin chinois ces dernières années. En 2017, le stock des investissements directs étrangers (IDE) chinois en Afrique a atteint 43 milliards de dollars (37,7 milliards d’euros), quand celui du Japon s’est contenté de 8 milliards. Bien que conscientes de l’importance du marché africain, « les sociétés japonaises n’ont plus la même capacité d’investissement que dans les années 1980 », admet Katsumi Hirano.

Enjeux sécuritaires

Pour tenter de combler leur manque de moyens financiers et d’expérience sur le continent, les pouvoirs publics et le secteur privé japonais cherchent donc à tisser des alliances avec des partenaires plus familiers du continent, comme la France.

Le Japon tient surtout au maintien de la sécurité dans le golfe d’Aden et la mer Rouge

Mais les enjeux japonais en Afrique ne sont pas qu’économiques, ils sont également sécuritaires. Les nouvelles lois de défense votées en 2015 par le Parti libéral démocrate (PLD) de Shinzō Abe permettent au gouvernement de déployer à l’étranger les Forces japonaises d’autodéfense (FJA) et de fournir des soutiens logistiques sur des théâtres extérieurs, notamment dans le cadre d’opérations militaires autorisées par l’ONU. Un tournant historique qui permet à Tokyo de pouvoir protéger ses intérêts comme ses ressortissants et d’éviter une nouvelle tragédie telle que la prise d’otages de la raffinerie d’In Amenas en Algérie, en 2013, dans laquelle dix employés japonais avaient été tués.

Le Japon, qui a signé un accord de libre-échange avec l’Union européenne en 2018, tient surtout au maintien de la sécurité dans le golfe d’Aden et la mer Rouge, zones stratégiques par où nombre de pétroliers transitent et dont dépend l’accès au marché européen. Le pays a donc ouvert en 2011, à Djibouti, sa première base aéronavale à l’étranger.

Officiellement engagée dans la lutte contre les pirates qui infestaient la région, celle-ci est aussi le principal élément aujourd’hui existant du concept défendu depuis 2016 par Shinzō Abe, sous le nom de « stratégie pour un espace indo-pacifique libre et ouvert ». Cette initiative vise à renforcer les liens économiques et diplomatiques entre l’Asie et l’Afrique, tout en garantissant les valeurs comme la démocratie, l’État de droit et la liberté d’entreprendre.


Ticad : Dans les coulisses de l’acte VII

La Ticad 6, organisée en 2016 à Nairobi, avait marqué l’histoire bilatérale nippo-africaine en étant la première jamais organisée sur le continent en vingt-trois ans. La septième édition, qui se tiendra du 28 au 30 août à Yokohama, devrait, elle, davantage s’inscrire dans la continuité. De lieu tout d’abord puisque, pour son retour au Japon, la conférence se déroule pour la troisième fois dans la ville portuaire, déjà hôte de l’événement en 2008 et en 2013. De temps ensuite, car le rythme triennal introduit lors de la Ticad 5 est de nouveau confirmé. D’objectifs enfin, dans la mesure où il s’agit toujours pour les Japonais de « promouvoir un dialogue politique avec les responsables africains et les partenaires en matière de développement », tel que défini dans la charte originelle de Tokyo.

Au Pnud, coorganisateur de la conférence dès sa première édition en 1993, se sont jointes depuis la Banque mondiale, les Nations unies et la Commission de l’Union africaine. Et même s’il n’est pas encore certain que le record de chefs d’État africains présents établi en 2013 (51) soit battu, l’événement est devenu suffisamment incontournable pour attirer cette fois encore plusieurs milliers de représentants des diverses organisations régionales ou financières, ainsi que de la société civile. Le secteur privé doit aussi répondre présent. Des forums d’affaires et autres salons commerciaux seront par ailleurs organisés en marge de la conférence.

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