Politique

Chaos derrière les barreaux au Cameroun : comment la prison de Kondengui est devenue une poudrière

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h39
La prison centrale de Yaoundé (illustration)

La prison centrale de Yaoundé (illustration) © Capture écran/YouTube/Ris Radio

Sous-équipée, surchauffée et surpeuplée… Entre militants anglophones et membres de l’opposition incarcérés, la prison centrale de Yaoundé est au bord de l’implosion.

« Je dois m’estimer chanceux », souffle un pensionnaire de Kondengui. Le 22 juillet, alors qu’une mutinerie faisait rage à la prison centrale de Yaoundé, cet ancien homme d’affaires a vécu un calvaire. « Je me suis retrouvé seul dans ma cellule avec cinq molosses armés de poignards, dont l’un m’a menacé pendant dix minutes en appuyant son arme contre ma carotide.

J’ai eu peur d’être égorgé comme un vulgaire mouton », raconte-t-il. Le prisonnier s’en tirera « à bon compte » : « Ils ont volé le peu d’argent que j’avais, mes médicaments, ma montre, mes vêtements… » D’autres n’ont pas eu cette chance toute relative. L’ancien Premier ministre Ephraïm Inoni ainsi que l’ex-­ministre de la Santé Urbain Olanguena ont dû être transportés aux urgences après avoir reçu de violents coups à la tête.

Ce qu’il s’est passé le 22 juillet

Mais que s’est-il passé ce 22 juillet ? Tout débute vers 9 heures. Excédés par les mauvais traitements, la médiocrité de la nourriture – voire son absence – et la lenteur des procédures judiciaires, plusieurs centaines de prisonniers anglophones se rassemblent dans la grande cour de la prison bâtie en 1968. Ils réclament leur libération immédiate ou, à défaut, leur jugement dans les plus brefs délais, eux qui sont parfois en détention provisoire depuis deux ans.

Une mutinerie a éclaté le 22 juillet 2019 dans la prison centrale de Yaoundé.

Une mutinerie a éclaté le 22 juillet 2019 dans la prison centrale de Yaoundé. © Jeune Afrique

Les gardiens s’étaient réfugiés dans les miradors et le bâtiment a été laissé à la merci de cette horde en furie

Le ministre de la Justice, Laurent Esso, en prend pour son grade. Paul Biya est qualifié de dictateur. Les discours se succèdent, entrecoupés de chants à la gloire de l’indépendance de l’Ambazonie. Les gardiens se tiennent à distance des séparatistes. « L’ambiance était plutôt bon enfant, en tout cas sans violence », décrit un observateur.

Les militants du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC, de l’opposant Maurice Kamto, détenu dans une autre prison, à côté de Kondengui) restent, eux, à l’écart. Seul Mamadou Mota, vice-­président de la formation, prend la parole, à l’invitation des manifestants. S’il n’est pas sécessionniste, il soutient les revendications des « Ambazoniens », notamment au sujet de la nourriture. L’homme veut mettre fin au régime « maïs en bouillie ».

Mota souligne enfin l’importance de ne pas céder à la violence. Mais la poudrière finit par exploser. « Vers 18 heures, on a vu déferler les détenus du quartier Kosovo, explique un prisonnier. Par petits groupes, souvent drogués, ils ont commencé à piller. »

Comment les pensionnaires de ce secteur – le plus pauvre, dangereux et surpeuplé de l’établissement – ont-ils pu gagner les autres zones, dont ils sont traditionnellement tenus éloignés ? Plusieurs détenus contactés par JA affirment que l’ordre d’ouvrir les portes est venu des autorités de la prison. L’opposition réclame pour sa part une enquête interne. « Les gardiens s’étaient réfugiés dans les miradors et le bâtiment a été laissé à la merci de cette horde en furie », assure l’un de ses occupants.

Tirs et grenades

Certains mutins se dirigent vers le bâtiment des femmes, qui se défendent comme elles peuvent avec de l’eau bouillante. D’autres occupent la sacristie. Un chef ayant revêtu l’habit de l’aumônier donne l’eucharistie à ses comparses. Ces détenus, qui d’ordinaire peuvent à peine s’étendre pour dormir au sol, s’en prennent alors aux « cols blancs » qui vivent à l’écart de l’enfer de Kosovo et s’entretiennent tant bien que mal grâce à l’argent de leur famille. Leur nourriture, radio, vêtements font figure de trésors. L’ancien ministre de la Défense, Edgar Alain Mebe Ngo’o, échappe de peu à la meute. Parti visiter son épouse au quartier des femmes, l’ex-homme fort du gouvernement se déguise pour passer incognito.

L’atelier de couture est saccagé, la bibliothèque et le bureau du responsable de la discipline sont incendiés. La situation est hors de contrôle. Il faut attendre la tombée de la nuit pour que les forces de l’ordre, appelées en renfort, lancent leur opération. Policiers et gendarmes investissent la grande cour.

Que leur reproche-t-on ? De protester contre une prétendue justice qui leur refuse un procès depuis deux ans ?

Tirs de sommation. Grenades lacrymogènes. En quelques heures, les détenus du Kosovo ont réintégré leurs quartiers. Quelque 177 individus, identifiés comme des meneurs, sont interpellés et conduits dans les services de police et de gendarmerie, où ils sont toujours interrogés. Parmi eux : Mamadou Mota et le leader anglophone Mancho Bibixy.

« Le pouvoir s’était accordé au préalable sur les boucs émissaires : les prisonniers du MRC », accuse Olivier Bibou Nissack, ancien porte-parole de Maurice Kamto. « Que leur reproche-t-on ? De protester contre une prétendue justice qui leur refuse un procès depuis deux ans ? » s’interroge de son côté un avocat des sécessionnistes.

« Le gouvernement demeure attentif aux appels de ces compatriotes détenus et entend continuer à œuvrer à une diligence des procédures en cours », répond le ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi. Quant à Laurent Esso, le 30 juillet, il a demandé aux cours d’appel régionales de réfléchir à une accélération de la justice. Mais la réplique a du mal à convaincre.

Selon les données nationales d’octobre 2018, les dépenses destinées aux détenus sont faméliques : 7,50 euros par personne et par an pour la santé, un médecin pour 1 335 prisonniers, tandis que, outre la tuberculose, plus de 15 % d’entre eux seraient atteints du sida. Cet établissement de 3 000 m2 au sol et de 1 500 places accueillait déjà 4 424 pensionnaires à la fin de 2017. Et ces chiffres ont explosé avec l’arrivée des anglophones puis des militants du MRC : ils sont près de 6 000 aujourd’hui.

Le ventre vide

Une image d'une cellule de la prison de Kondengui, à Yaoundé, non datée envoyée à Jeune Afrique par un détenu.

Une image d'une cellule de la prison de Kondengui, à Yaoundé, non datée envoyée à Jeune Afrique par un détenu. © DR /

Les crises s’accumulent et aggravent le phénomène de surpopulation et la lenteur des procédures

Pour la nourriture, le gouvernement compte environ 400 F CFA (0,60 euro) par détenu et par jour. Conséquence : seuls 700 « repas » quotidiens seraient servis. Les femmes cuisinent leur pitance, tandis que les chanceux se font « livrer » de l’extérieur et parviennent à se nourrir deux fois par jour. D’autres, à Kosovo, gardent le ventre vide. Et la colère gronde.

« Les crises s’accumulent et aggravent le phénomène de surpopulation et la lenteur des procédures. Kondengui, qui regroupe toutes les sortes de prisonniers, est une poudrière », déplore un défenseur des droits humains.

À qui la faute ? Le 25 juin, le régisseur de la prison, Armand Fredy Medjo, alertait Laurent Esso sur la situation à Kondengui. Le lendemain, ce dernier prescrivait, dans un courrier au secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, le transfèrement d’une dizaine de militants MRC vers d’autres prisons « afin de mieux juguler la menace ».

Il préconisait aussi « un encadrement renforcé des détenus », recommandation qu’il renouvellera le 15 juillet dans une correspondance adressée au ministre de la Défense, Joseph Beti Assomo. Depuis, le régisseur a été remplacé par Hamadou Madi, jusque-là en poste dans l’Extrême-Nord. Mais la situation ne s’est guère améliorée.

Du ministère de la Justice à la présidence, chacun évite de porter la responsabilité de cette situation. Quant à la prison, surveillée par des militaires, elle a été placée « sous couvre-feu », explique un occupant. Pas de visites, d’avocats, de médecins… « C’est un enfer », conclut un détenu. Les VIP ont été privés, temporairement, de quelques-uns de leurs privilèges. Et Kosovo est redevenu l’endroit où s’entassent des prisonniers qui manquent de tout.

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