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Cameroun : l’incendie de la Sonara menace d’embraser le système financier

Le sinistre de Limbe, le 31 mai, expose les principaux établissements du pays (ici, à Douala) à un important risque de crédit. © Kepseu Jean Pierre

L’incendie qui a endommagé, il y a deux mois, quatre unités de l’unique raffinerie du pays fait peser une lourde menace sur le secteur bancaire local et le budget de l’État. Aucune des solutions envisageables n’est indolore.

Jean-Paul Simo Njonou avait cru bien faire. Le 1er juin, soit le lendemain de l’incendie qui a ravagé, à Limbe, dans le Sud-Ouest, quatre des treize unités de l’unique raffinerie de pétrole du Cameroun, le directeur général de la Société nationale de raffinage (Sonara) s’est fendu d’un communiqué à l’intention des partenaires déclarant « un cas de force majeure ».

Invoquant ce dernier, la Sonara a arrêté pour au moins deux ans sa principale activité de raffinage, qui lui permettait jusque-là de rembourser ses emprunts. Cette annonce technique et juridique, adressée premièrement aux fournisseurs et aux clients de la Sonara, a provoqué une secousse dans le microcosme bancaire local.

Et pour cause. Au cours des dernières années, les banques camerounaises ont prêté plus de 500 milliards de F CFA (plus de 760 millions d’euros) à la Sonara dans le cadre de son plan d’expansion et de modernisation. L’encours de cette dette est supérieur à 300 milliards de F CFA selon les professionnels du secteur, et l’entreprise publique prévoyait pas moins de 30 milliards de F CFA pour faire face aux échéances de remboursement de la seule année 2019.

L’incendie de Limbe fait donc courir un important risque de crédit aux principaux établissements bancaires du pays. En matière d’exposition, les filiales de Standard Chartered Bank (84 milliards de F CFA), Afriland First Group (67 milliards), Ecobank (56 milliards), BGFI (42 milliards), Société générale (24 milliards), United Bank for Africa (15 milliards), les plus importantes du pays, sont également les plus engagées.

Dossier explosif

Pour les banques camerounaises, l’incertitude financière engendrée par l’incendie de la Sonara – un récent rapport commandé par le Premier ministre, Joseph Dion Ngute, évalue les dégâts à 287 milliards de F CFA – est aggravée par des exigences réglementaires. En effet, la Commission bancaire d’Afrique centrale (Cobac) leur impose de faire des provisions sur les créances qui leur sont dues après quatre-vingt-dix jours d’impayés.

Les établissements de crédit ne sont pas en mesure de provisionner ces milliards de francs CFA de dette dans le temps requis

« Voilà déjà deux mois que le sinistre est survenu, et nous craignons que le régulateur ne se montre intransigeant dès le mois de septembre. Or, les établissements de crédit ne sont pas en mesure de provisionner ces milliards de francs CFA de dette dans le temps requis », objecte un dirigeant de banque sous couvert de l’anonymat.

Le dossier est d’autant plus explosif que nombre de sous-traitants de la raffinerie ont également souscrit des emprunts, pour lesquels ils risquent aussi de faire défaut. Le FMI, qui avait attiré à plusieurs reprises l’attention sur le risque que représentait le raffineur pour le secteur bancaire local, s’est d’ailleurs rapidement rapproché de Yaoundé après l’incendie pour s’enquérir de l’ampleur des dégâts.

Intense campagne de lobbying

Pour défendre la cause du secteur, le 10 juin, Alphonse Nafack, le président de l’Association des professionnels des établissements de crédit du Cameroun (Apeccam) a alerté par courrier le ministre des Finances, Louis-Paul Motaze, et Halilou Yerima Boubakary, le secrétaire général de la Cobac. La campagne de lobbying a pour objectif d’amener cette dernière à réserver un traitement particulier aux engagements des banques à l’égard de la Sonara.

L’un des facteurs jouant en faveur des banques dans ce dossier est, en fait, à double tranchant. D’un côté, les créances de la Sonara représentent 70 % de la dette bancaire à court terme, selon le FMI, un facteur « systémique » plaidant pour une attitude conciliante des autorités. De l’autre, comme s’en émeut un cadre de la Banque des états de l’Afrique centrale (Beac) : « La norme dans la zone oblige les banques à ne pas s’exposer auprès d’un client à plus de 45 % de leurs fonds propres nets. Pourtant, nous atteignons parfois plus de 50 % avec cette entreprise ! » Une attitude relâchée à l’égard de la réglementation dont pourrait bien s’offusquer le régulateur.

Consciente du péril auquel est exposée l’industrie bancaire locale, l’Apeccam a proposé un compromis au régulateur. Ce dernier est encouragé à ne pas considérer la dette de la Sonara comme « une créance douteuse » – ce qui amènerait les banques à mettre de côté des fonds supplémentaires pour la couvrir – mais plutôt comme « une créance immobilisée », leur évitant ainsi cette contrainte et arrêtant le comptage des agios. En outre, la Cobac est également invitée à appliquer un taux de pondération nul au risque au cours des deux prochaines années, période d’immobilisation des activités de raffinage de la Sonara. Autrement dit : aucune banque ne devra faire des provisions spécifiques pour cette dette durant toute la période.

L’État respectera-t-il ses engagements ?

Au-delà de l’attitude redoutée du régulateur, les banquiers locaux s’inquiètent surtout de l’éventuelle réaction de l’État, qui a pourtant fourni sa garantie au moment des conventions de prêt. « Le gouvernement pourrait arguer de ses multiples engagements, notamment sécuritaires avec la crise anglophone et la menace de Boko Haram, d’une part, et les contraintes du programme triennal signé en juin 2017 avec le FMI, d’autre part, pour ne pas faire jouer cette garantie. Même si une telle position entamerait éventuellement sa crédibilité », observe notre banquier.

Rien ne sera décidé tant que les conclusions de l’audit général de la Sonara ne seront pas connues

Si Louis-Paul Motaze a déjà intercédé auprès de la Cobac, il n’est pas certain que l’État veuille aller au-delà pour le moment. « Rien ne sera décidé tant que les conclusions de l’audit général de la Sonara, commandité par le palais d’Etoudi [la présidence], ne seront pas connues », prévient-on au ministère des Finances, où une réunion s’est tenue le 18 juillet. À cette occasion, le gouvernement s’est dit disposé à trouver une solution sur les créances à rembourser dans trois et six mois. Rien ne transparaît pour le moment sur les options qui seront défendues, qu’il s’agisse d’un plus intense lobbying de la Cobac pour une requalification des créances ou de la mise en jeu des garanties de l’État.

Mais – cas classique de l’aléa moral théorisé par les économistes – en se portant au secours des banques camerounaises, en dépit de leur imprudence et de leur exposition excessive à la Sonara et à ses sous-traitants, le régulateur et l’État risquent d’encourager ces dernières à poursuivre et à recommencer de telles pratiques. Ne rien faire reviendrait à mettre en danger toute la place bancaire locale et la reprise de l’économie camerounaise, avec une croissance anticipée en hausse de 4 % en 2018 à 4,6 % en 2021, après avoir chuté de deux points depuis les 5,7 % enregistrés en 2015.

Toutefois, l’onde de choc financière va au-delà du secteur bancaire. La marge de manœuvre du gouvernement est elle aussi affectée directement par les conséquences de l’incendie de la Sonara. La dette fiscale (impôts et douane) de la Sonara vis-à-vis de Yaoundé, qui représente 70 milliards de F CFA, doit être négociée. Le Cameroun a souvent recours à des conventions de dettes croisées : la Sonara peut déduire de ses impôts la dette du gouvernement à son égard, ce dernier subventionnant le prix du carburant à la pompe doit compenser l’entreprise de raffinage pour le manque à gagner. Un tour de passe-passe comptable et financier que n’apprécie guère le FMI, préoccupé par les faiblesses de Yaoundé dans le recouvrement des recettes fiscales.

Les traders pétroliers réclament 257 milliards de F CFA

Si les banques peuvent espérer une solution négociée à cette épreuve, il en va autrement de la dette à l’égard des fournisseurs. Les importations des traders pétroliers locaux compensent généralement la sous-production et les interruptions d’activités de la Sonara, détentrice de 77 % de part de marché dans l’approvisionnement en carburants. Le gouvernement assure qu’il les compensera si les coûts d’acquisition du pétrole – vendu à un prix subventionné et plafonné – venaient à déraper.

Mais ceux qui fournissent souvent le brut à la raffinerie lui réclament déjà 257 milliards de F CFA, et la livraison cette fois en carburants et lubrifiants, plus chers, fera grimper l’ardoise. « La facture des produits raffinés importés, qui s’élève à plus de 518 milliards de F Cfa en 2018 [+105,6 % par rapport aux 251,9 milliards relevés en 2017], pourrait s’alourdir en 2019 et contribuerait davantage à alimenter les tensions sur les réserves de change du pays », prévient l’Institut national de la statistique dans une récente note. L’an passé, cette hausse avait été provoquée par l’arrêt prolongé de la raffinerie pendant la connexion de ses nouveaux équipements. Censée durer trois mois, la cessation de son activité principale s’était étirée sur huit mois (d’avril à novembre).

L’importation accrue des produits pétroliers raffinés qui en a résulté conjuguée à celle des équipements d’infrastructures de la CAN et à la faiblesse des exportations agricoles avaient creusé le déficit commercial du pays de 293 milliards de F CFA durant les six premiers mois de l’année écoulée. Ce retard avait également aggravé la facture de la subvention aux carburants de plus de 60 milliards de F CFA par rapport au montant fixé dans le budget de 2018. « Cette ardoise de la subvention sera, cette année, nécessairement plus élevée pour l’État que ce que le Budget a prévu », craint un fonctionnaire du ministère des Finances.

De plus, cette compensation met à mal la trésorerie et affecte le budget de l’État. Le FMI a par exemple déploré l’année dernière le fait que le retard de Yaoundé dans le versement de cette compensation n’a pas permis à la Sonara d’honorer ses obligations fiscales et douanières s’élevant à 36 milliards de F CFA. Laquelle carence n’a pas permis au pays d’atteindre ses objectifs de recettes non pétrolières.

Du fait du fardeau de la subvention, il sera difficile pour le Cameroun de faire l’économie d’une hausse des prix à la pompe sous la pression du FMI, ce dans un contexte de hausse des cours du baril. Un premier rendez-vous sur cette question avait été fixé en avril. Si Yaoundé avait alors fait la sourde oreille, le gouvernement pourrait cette fois y être contraint. La fragile paix sociale – qu’ébranlerait le relèvement du prix du carburant – sera-t-elle la prochaine victime de l’incendie de la Sonara ?


Louis-Paul Motaze, l’intercesseur

Louis-Paul Motaze, ministre camerounais des Finances. © Anadolu Agency

Les banquiers camerounais comptent sur le ministre des Finances, Louis‑Paul Motaze, 60 ans, pour obtenir un traitement de faveur du dossier Sonara auprès de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (Cobac).

Cet administrateur civil, passé par la défunte Camair, a dirigé la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) avant son entrée au gouvernement en 2007. Entre deux séjours au ministère de l’Économie, ce proche de Paul Biya a été secrétaire général de la primature. À son actif, la finalisation du plan pour l’émergence et la construction du port de Kribi.


Une restructuration sans fin

L’expansion et la modernisation du site de Limbe, censées accroître de moitié ses capacités de production à 4 millions de tonnes durent depuis dix ans. © Jean-Pierre Kepseu

Construites dans les années 1970, par Total, les installations de la Sonara ne peuvent pas raffiner le brut camerounais (particulièrement lourd), d’où l’importation de matière première du Nigeria (principalement), de la Guinée équatoriale et du Congo. Un plan d’expansion et de modernisation, censé accroître de moitié ses capacités de production à 4 millions de tonnes – entamé à la fin de 2009 et toujours en cours malgré l’échéance initiale de 2013 – , a vu son coût doubler à plus de 300 milliards de F CFA (plus de 450 millions d’euros).

La seconde phase du projet verra l’installation d’un hydrocracker, qui permettra de raffiner le brut local avec moins de résidus. Son coût était estimé à près de 400 milliards en 2012, dont 160 milliards avaient déjà été proposés par des banques. Mais son financement est compromis par la situation financière précaire de la Sonara, dont les capitaux propres sont négatifs depuis des années (sa dette est supérieure à ses actifs). Le nouveau montage financier de cette phase 2 doit en principe être bouclé cette année. Pas sûr que le sinistre du 31 mai et la santé de la Sonara suscitent l’engouement des banquiers, du moins à court et moyen termes…

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