Diplomatie

Arabie saoudite : Ahmed Qattan, atout de Riyad pour contrer le duo Turquie-Qatar en Afrique

Lors d’une réunion des ministres des Affaires étrangères de la Ligue arabe, au Caire, le 6 mars. © Khaled DESOUKI/AFP

Sa nomination comme ministre d’État des Affaires africaines, en février 2018, est le symbole des ambitions du royaume sur le continent.

C’est un poste qui n’existait pas : un simple directeur du ministère des Affaires étrangères supervisait traditionnellement les relations avec les pays du continent. Celui qui l’occupe, Ahmed ben Abdelaziz al-Qattan, grand commis de l’État au parcours impeccable, s’est imposé comme une des figures de la politique étrangère du royaume depuis son entrée au ministère, en 1977.

Envoyé à l’ambassade de Londres au début des années 1980, il pose ses valises moins d’un an plus tard à Washington, l’affectation la plus convoitée par les diplomates saoudiens. Qattan prend racine dans la capitale américaine, devenant le compagnon de route et le second du très influent prince Bandar ben Sultan Al Saoud à l’ambassade jusqu’en 2005. Parallèlement, il se fait les dents dans les organisations internationales, représente le royaume des deux lieux saints à l’Organisation des États américains, participe à des sessions de l’ONU.

L’Égypte au cœur

L’exil américain prend fin en 2005. Qattan quitte les grandes avenues gelées de la capitale américaine pour retrouver son Caire chéri comme représentant de l’Arabie saoudite à la Ligue arabe. Le ministre vit une passion avec l’Égypte. Il y a fait une grande partie de sa scolarité, et a étudié à l’Université du Caire, dont il est sorti diplômé en économie en 1978. Sa villa, dans le très bourgeois quartier de Zamalek, devient un haut lieu de la belle société cairote et réunit chaque mois artistes, intellectuels et politiques. « Il connaît Le Caire, ses rues et ses restaurants mieux que bien des Égyptiens », prétendent ses familiers.

Le Printemps arabe vient troubler la belle idylle. L’ambassadeur saoudien au Caire Hisham al-Nazir est débarqué au profit de Qattan, qui devient le premier diplomate saoudien à cumuler deux postes à haute responsabilité. Les manifestants de la place Al-Tahrir font bientôt tomber le régime, et les Frères musulmans prennent le pouvoir à la faveur de la première élection démocratique de l’histoire du pays. L’ambassadeur est aux premières loges de la crise qui se dessine avec Doha, dont Riyad voit l’influence grandir en Égypte, à ses dépens. Les relations entre Le Caire et Riyad menacent de se détériorer, mais le diplomate manœuvre en coulisses pour que le premier voyage officiel du nouveau président égyptien ait lieu à Riyad.

Qattan parvient à maintenir le contact entre le royaume et l’Égypte pendant l’orage frériste, jusqu’à la reprise en main du pouvoir par les militaires, en 2013. Au grand bonheur du royaume, qui débloque immédiatement des milliards de dollars d’aides diverses. La relation entre les deux pays est au beau fixe. À peine sera-t-elle troublée par la rétrocession en 2017 à l’Arabie saoudite des îles Tiran et Sanafir, perçue comme une atteinte à la souveraineté territoriale par nombre d’Égyptiens.

 Je ne peux pas dire adieu à l’Égypte, car elle sera toujours dans mon cœur

Charmeur, armé de son plus beau sourire et de son toujours impeccable costume trois-pièces, l’ambassadeur fait le tour des plateaux télévisés égyptiens pour justifier l’opération auprès de l’opinion publique, documents historiques à l’appui. Il devient bientôt l’un des chouchous des médias locaux, où il est régulièrement reçu avec chaleur. Son départ de la capitale a été précédé d’une campagne d’adieux déchirants. « Je ne peux pas dire adieu à l’Égypte, car elle sera toujours dans mon cœur » lâche-t-il, visiblement ému, sur un plateau de télévision.

Du côté de la tribune de la Ligue arabe, l’homme travaille son punch. Lui qui se décrit comme un ancien élève turbulent se taille une réputation de dur dans cette enceinte habituée aux joutes enflammées. Lors du sommet de la Ligue arabe qui suit l’embargo contre le Qatar, en septembre 2017, Qattan prend à partie le ministre d’État des Affaires étrangères qatari Sultan ben Saad al-Muraikhi, coupable à ses yeux d’avoir qualifié l’Iran de « pays honorable ». « Félicitations à l’Iran [pour votre relation], et inch Allah vous le regretterez sous peu », lâche notamment Qattan au représentant qatari, l’échange se terminant par des invitations réciproques à la boucler… La séquence vaut au tribun saoudien la reconnaissance nationale.

Troubles

C’est cette relation forte avec l’Égypte, partenaire stratégique s’il en est de l’Arabie saoudite sur le continent, qui lui vaut sa nomination comme ministre des Affaires africaines. Et pour sa première année à ce poste, Qattan a vu les dossiers chauds s’accumuler.

Au Soudan d’abord, où la révolution qui a causé la chute d’Omar el-Béchir a débouché sur la mise en place d’un Conseil militaire de transition. Le Qatar, longtemps proche d’El-Béchir, hurle à la récupération militariste et mise sur la poursuite du mouvement civil. Un nouveau scénario à l’égyptienne se dessine.

Qattan, lui, fait part de ses craintes pour la « stabilité et la sécurité » du Soudan, et prévient que « le chaos ne servira que le terrorisme et l’extrémisme ». Un mantra de la politique africaine de Riyad qui, de concert avec Le Caire et Abou Dhabi, est obsédé par l’instabilité régionale qui pourrait découler de pouvoirs civils.

Autre dossier sensible sur lequel Qattan est attendu : la relation avec le Maroc, qui est passée de « beau fixe » à « gros temps » en quelques années. Riyad a peu apprécié la neutralité affichée de Rabat dans sa querelle avec le Qatar.

Et le royaume chérifien a vécu comme un coup de canif dans la solidarité arabe le choix saoudien de soutenir la candidature américaine pour le Mondial 2026. Entre une interview en janvier sur Al-Jazira du ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, et un reportage en février de la chaîne saoudienne Al-Arabiya consacré au « Front Polisario, représentant légitime du peuple sahraoui », les deux royaumes s’agacent. Là encore, Qattan semble le mieux désigné côté saoudien pour apaiser le climat entre les deux « pays frères ».

Le Maroc se souvient que c’est Qattan qui, en 2016, avait mené la fronde arabe contre l’invitation de la RASD au 4e sommet afro-arabe, à Malabo, en Guinée équatoriale. Alors que les rumeurs sur le rappel à Rabat de l’ambassadeur marocain enflent en février, Qattan publie sur Twitter la photo de sa rencontre à Riyad avec le diplomate chérifien. En avril, sous l’œil attentif du ministre des Affaires africaines, qui a œuvré en coulisses à l’organisation de la rencontre, Nasser Bourita rend visite au roi Salman, porteur d’une lettre de Mohammed VI. Entre les deux États, la brouille semble presque oubliée.

Dans la lutte d’influence de plus en plus vive en Afrique entre l’Arabie saoudite et le duo Turquie-Qatar, Qattan est décidément un atout maître.


100 Millions d’euros

La somme promise par le ministre Qattan pour soutenir les pays du G5 Sahel (Mali, Mauritanie, Niger, Burkina Faso et Tchad), en décembre 2018, à Nouakchott. L’argent est destiné à financer des programmes de développement.

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