Livres

La psychanalyste Karima Lazali met l’Algérie sur le divan

Le Trauma colonial, de Karima Lazali, La Découverte, 280 pages, 20 euros. ©

Avec « Le Trauma colonial », la psychanalyste Karima Lazali livre un texte remarquable sur les effets psychiques des non-dits des histoires officielles.

Des livres sur l’histoire de l’Algérie au temps de la colonisation, de la guerre d’indépendance et même de la guerre civile des années 1990, il en existe des milliers. Le grand mérite du Trauma colonial, de Karima Lazali, est de ne ressembler à aucun autre.

Même s’il est bien documenté, de façon avouée ou non, par de nombreux travaux d’historiens, de psychiatres, de mémorialistes ou des nombreux romans, l’autrice, psychanalyste et psychothérapeute algérienne qui exerce des deux côtés de la Méditerranée, part d’une constatation clinique réalisée auprès de ses patients pour remonter loin, très loin en arrière, afin de comprendre l’origine de leur détresse psychique. Elle revisite toute l’histoire de l’Algérie ainsi que celle de ses relations avec la France depuis les premiers temps de la colonisation jusqu’à aujourd’hui avec l’idée d’éclaircir l’énigme de symptômes qui « résistent » à tous les traitements habituels.

Les outils habituels permettant au sujet de découvrir ses propres aliénations ne suffisaient pas

Elle a ainsi remarqué que, pour les patients algériens en cure, « les outils habituels permettant au sujet de découvrir ses propres aliénations ne suffisaient pas à provoquer une séparation des diverses injonctions de l’intime, du social et du politique ».

La « révolution de l’intime », que permet en général le travail analytique, ne se produit pas ou, du moins, « reste presque systématiquement inachevée […], sans cesse contrariée par un Autre : la famille, la politique, le religieux… » Ce qui se traduit par « un goût mélancolique pour la plainte », dont il faut repérer ce qu’il masque. Mais elle note aussi « le nombre incroyable de patients français » qui, à un moment ou un autre de leur trajet, évoquent incidemment le signifiant « Algérie ». Issus en général de « la troisième génération postcoloniale », ils « se disent encombrés par une histoire coloniale […] dont ils savent finalement très peu de chose ».

Otages de l’impensé

Il apparaît que tous ceux qui sont venus consulter pour des symptômes singuliers a priori sans lien avec l’Histoire ont « l’impression douloureuse d’être l’otage d’une histoire irrecevable dont ils ne savent que faire ». Ils ont hérité d’un « impensé » en raison de « la part d’histoire refusée par le politique », qui « fabrique des mécanismes psychiques maintenant le sujet dans une honte d’exister ». Ils sont donc victimes de ce qu’indique le titre du livre, à savoir un « trauma colonial » hérité de l’histoire de l’Algérie, avec ses récits héroïques, souvent mythologiques, ses non-dits, et surtout ses « blancs » – au sens de ce qui a été totalement effacé – imputables au colonisateur mais aussi aux acteurs de la guerre d’indépendance et à ceux qui ont dirigé le pays après la victoire.

En dehors des travaux de Frantz Fanon, le psychiatre antillais rallié au FLN auquel se réfère volontiers Lazali, il n’en existe guère sur les effets psychiques de la colonisation. Or ceux-ci, comme le démontre de façon convaincante l’essayiste, sont radicaux, au niveau tant individuel que collectif.

Comment pourrait-il en être autrement alors que, pour masquer des actes impossibles à assumer, des massacres ou des meurtres, on est « obligé », en Algérie comme en France, de se référer à une histoire officielle soit mensongère soit tronquée pour évoquer le passé et tenter de se l’approprier ?

L’existence d’un champ de survivances qui ne fait pas trace, alors qu’il est pourtant pleinement actif au niveau des subjectivités

La clinicienne, supposée s’attacher à déconstruire des discours et des représentations, découvre ainsi « un pan inédit du psychisme », autrement dit « l’existence d’un champ de survivances qui ne fait pas trace, alors qu’il est pourtant pleinement actif au niveau des subjectivités et des discours politiques ». On n’a pas affaire là au classique « refoulé » mais à une « histoire privée d’archives », aussi bien au sens métaphorique que réel d’ailleurs, histoire qui est « forclose », et par là même « reste à construire ».

Domination violente

Le premier et principal responsable est évidemment le colonisateur, qui a privé durablement les Algériens de leurs repères identitaires en s’attaquant aux « ancrages ancestraux (langues, traditions, communautés) ». Et de façon on ne peut plus concrète et violente quand il a imposé, pour asseoir sa domination, un changement de nom à tous les Algériens.

D’une part un pouvoir politique absent et donc invisible, d’autre part une surprésence “visibilisée” du pouvoir religieux

Un véritable assassinat de l’âme qui a provoqué un repli sur ce qui pouvait encore fournir un appui face à la détresse intime, politique et sociale : les pratiques religieuses, donnant d’ailleurs l’impression que la « monstration du croire » était désormais première par rapport à la foi. Aujourd’hui, cela se manifeste encore par la référence que font les Algériens à ce qui est « en haut », soit Dieu et l’État : « D’une part un pouvoir politique absent et donc invisible, d’autre part une surprésence “visibilisée” du pouvoir religieux. »

La littérature algérienne, de Kateb Yacine et Mohammed Dib à des auteurs plus contemporains comme Nabile Farès et Samir Toumi, rend bien compte de ce désarroi de l’Algérien contemporain. Lequel « souffre d’une terrible maladie : la disparition de son image et l’effacement de la souvenance » qu’ont imposés le pouvoir colonial puis l’État algérien.

Le livre de Karima Lazali ne se contente pas de tenter d’expliquer pourquoi tant d’Algériens souffrent d’un terrible mal de vivre. Il examine de façon détaillée l’ADN du régime postindépendance. Et pourquoi il est plus que salutaire que la population remette aujourd’hui en cause « le système » qui la gouverne depuis l’indépendance et a perpétué de facto une bonne part des pratiques du colonisateur.


Prix Œdipe

Dans son ouvrage, Karima Lazali propose une lecture à bien des égards novatrice de l’histoire de l’Algérie et de ses répercussions sur la vie des individus comme sur les pratiques du pouvoir à Alger et à Paris. Mais, même si elle évite le plus souvent le jargon qu’affectionnent les praticiens de cette discipline, elle a avant tout écrit ce livre en tant que thérapeute psychanalyste s’interrogeant sur la difficulté de répondre à la demande de ses patients en se basant uniquement sur la théorie orthodoxe du freudisme. Rien d’étonnant, donc, si ce livre a retenu l’attention de ses collègues autant que celle des libraires spécialisés et s’apprête à recevoir le prix Œdipe des libraires du meilleur livre de psychanalyse de l’année écrit en français.

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