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Football : Djamel Belmadi, l’homme qui ressuscite l’Algérie

Le sélectionneur de l'Algérie, Djamel Belmadi, fêté par ses joueurs après la victoire en finale de la CAN 2019 face au Sénégal, le 19 juillet au Caire, en Égypte. © Ariel Schalit/AP/SIPA

Djamel Belmadi a conduit les Fennecs jusqu’à un deuxième titre continental. Il est une idole dans son pays d’origine et l’un des dix meilleurs sélectionneurs au monde selon la Fifa.

Depuis son sacre de mars 1990, l’Algérie a vu l’Égypte, le Cameroun ou le Nigeria gonfler leur palmarès continental, assisté, aussi, au couronnement de son voisin tunisien en 2004, et à celui, plus surprenant, de la Zambie en 2012. Presque trois décennies durant lesquelles le pays, accaparé par sa guerre contre le terrorisme, avait fini par accepter l’idée que la Coupe se refusait à lui.

Bien sûr, tout n’était pas à jeter dans le bilan post-1990 des Fennecs : quatre quarts de finale, une quatrième place obtenue en Angola en 2010, et, surtout, deux qualifications pour la Coupe du monde, en 2010 et en 2014. Cette année-là, les Verts avaient été accueillis en héros à Alger après leur élimination par l’Allemagne en huitièmes de finale. C’est dire !

Mais ces cinq dernières années, bien trop agitées au goût des supporters, avaient fini par doucher les espoirs des plus optimistes. « Les gens étaient devenus fatalistes. Depuis le départ de Vahid Halilhodzic, après le dernier Mondial, il y a eu beaucoup de sélectionneurs, et ça n’a jamais vraiment fonctionné. Gourcuff, Neghiz, Rajevac, Leekens, Alcaraz, Madjer », égrène Ali Fergani, ancien milieu de terrain puis sélectionneur de l’Algérie.

Et d’ajouter : « Quand Belmadi a été nommé, en août 2018, les réactions ont été globalement positives. Il a été vingt fois international algérien, il est réputé pour être ambitieux et exigeant, et il avait eu de bons résultats au Qatar. » Mais pas au point d’imaginer que, moins d’un an après la passation de pouvoirs avec Rabah Madjer, l’Algérie redeviendrait numéro un en Afrique…

Dialogue

Avec ses plus proches collaborateurs, Belmadi – aujourd’hui âgé de 43 ans – opte dès son arrivée pour l’interaction permanente. Le dialogue est nourri de réflexions sur le jeu, le management des joueurs et les ambitions qu’il dessine pour l’équipe. Les portes de la sélection sont ouvertes à tous : la réintégration de certains binationaux, écartés du temps de Madjer sur des critères sportifs, se fait sans polémiques. Ils sont quatorze dans la liste en partance pour l’Égypte. Un non-sujet pour Belmadi, lui-même algéro-français, qui s’abstient de tout commentaire politique et qui n’a qu’une exigence : que le cadre défini par le technicien soit respecté à la lettre.

Djamel Belmadi donne ses instructions lors du match Algérie-Kenya, le 30 juin 2019. © Hassan Ammar/AP/SIPA

Pour lui, le talent est une chose, mais on ne peut réussir sans beaucoup de travail

Adhésion au projet, état d’esprit irréprochable et discipline sont requis. « Pour lui, le talent est une chose, mais on ne peut réussir sans beaucoup de travail, détaille son adjoint Serge Romano. Par nature, Djamel est un leader. Sa grande réussite est d’avoir fait adhérer les joueurs à ses méthodes. En discutant avec eux, il parvient assez vite à déceler ceux qui sont dans le projet et ceux qui ne le sont pas. Il demande beaucoup, mais donne énormément. Djamel est proche des joueurs, les protège beaucoup. »

Ses choix sont uniquement dictés par des critères sportifs, même si sa décision de rappeler l’attaquant Islam Slimani, en perdition la saison dernière au Fenerbahçe Istanbul, a suscité quelques critiques. « Il a eu l’intelligence de miser sur l’expérience d’un joueur habitué aux grandes compétitions et dont le comportement ne pose aucun problème », plaide Fergani. Belmadi n’accorde aucun privilège, pas même aux joueurs aux CV les plus étoffés.

Il réussit à créer une osmose favorisant la conquête égyptienne. « Des joueurs comme Brahimi, Delort, Slimani sont restés la plupart du temps sur le banc, sans qu’il y ait de problèmes », relève Fergani. Lequel, comme presque tous les Algériens, ne s’attendait pas forcément à ce que les Fennecs s’emparent aussi vite du trophée le plus convoité du continent. « On voyait plus cette CAN comme une étape », avoue-t-il. Pas Belmadi. En interne et lors de ses apparitions médiatiques, le sélectionneur n’a jamais fait mystère de ses ambitions, répétant à qui voulait l’entendre que l’Algérie ne comptait pas faire de la figuration en Égypte.

Bougeotte

Le parcours du joueur Belmadi tranche avec celui du coach à succès qu’il est devenu. « Quand il jouait, il avait un peu la bougeotte. En quatorze années de carrière professionnelle, il a souvent changé de club », glisse un agent, qui note qu’« il n’est jamais resté plus de deux ans au même endroit ». Martigues, Marseille et Cannes en France, Celta Vigo en Espagne, Manchester City et Southampton en Angleterre, Al-Gharafa et Al-Kharitiyath au Qatar… Le natif de Champigny-sur-Marne, formé au Paris-SG – où il a effectué ses débuts en Ligue 1 en janvier 1996 – , raccroche les crampons à Valenciennes en 2009. Ses expériences à l’étranger lui permettent de parler, outre le français, l’arabe, l’anglais et l’espagnol.

« En tant que coach, par contre, il est plutôt du genre à bâtir sur le long terme, explique l’ex-international marocain Abdeslam Ouaddou. Quand j’ai joué avec lui à Valenciennes, il était déjà intéressé par les questions tactiques, le management des joueurs. Je me doutais qu’il se dirigerait vers le métier d’entraîneur. » Les deux hommes se retrouveront au Qatar, à Lekhwiya, où Belmadi signe en 2010. À l’époque, l’émirat est perçu comme une destination où les vieilles gloires du football européen et sud-américain se précipitent pour signer un dernier beau contrat, loin de la pression qui accompagne les gros championnats.

Djamel Belmadi, en 2001, sous les couleurs de l'OM (d.). © FRANCOIS MORI/AP/SIPA

En quatorze années de carrière professionnelle, il a souvent changé de club

Belmadi, lui, revient dans un pays où il a joué et dont il apprécie la qualité de vie. Un endroit propice, aussi, à mettre ses idées en pratique. Le club de Lekhwiya, qui vient de monter en Division 1, lui accorde la latitude nécessaire pour développer son projet de jeu. « Au Qatar, il y a pas mal de joueurs, locaux et étrangers, qui se la coulent douce, poursuit un ancien du championnat qatari. Lui, il a tout de suite fait comprendre qu’il n’était pas là pour rigoler. Il est très pro, très exigeant. Forcément, cela a bousculé les habitudes. » Quelques mois plus tard, les principes de Belmadi se révèlent payants : son club est champion du Qatar et finaliste de la coupe Sheikh-Jassem.

Épopée

Avec ce premier titre, l’Algérien ouvre l’armoire à trophées du club présidé depuis 2013 par l’émir Tamim ben Hamad Al Thani et dont les moyens sont quasi illimités. « C’est à Lekhwiya que j’ai connu Djamel, se rappelle Serge Romano. Il avait l’envie de réussir, il avait des ambitions, il était là pour progresser. Comme il a rapidement obtenu des résultats avec son club, il a été propulsé sélectionneur national. Cela implique une autre façon de travailler. »

Un an après sa nomination, le Qatar remporte le Championnat d’Asie de l’Ouest et, surtout, la prestigieuse Coupe du Golfe, à Riyad, face à l’ennemi saoudien. Quelques mois plus tard, l’ancien international vit son premier vrai échec sur un banc de touche : lors de la Coupe d’Asie des nations 2015, organisée en Australie, son équipe est éliminée dès le premier tour, avec trois défaites. Son contrat est résilié en avril. « Il a fallu digérer, reprend Romano, mais Djamel n’est pas du genre à se laisser abattre. Il apprend de toutes ses expériences. »

Djamel Belmadi contrôle le ballon pendant une phase d'entraînement avec la sélection algérienne, pendant la CAN 2019 en Égypte. © Ariel Schalit/AP/SIPA

Belmadi savait où il allait : le contexte algérien est très délicat, un sélectionneur peut vite sauter. Ça le motivait, car c’est un compétiteur

Revenu sur le banc de Lekhwiya, rebaptisé Al-Duhail en 2017, Belmadi reprend ses bonnes vieilles habitudes : le club gagne deux fois le championnat et la coupe nationale. Le triplé D1-coupe-coupe Crown Prince scelle ses adieux avec l’émirat, quand l’Algérie lui propose le poste de sélectionneur, après l’échec de la piste menant au portugais Carlos Queiroz. « Il n’a pas mal pris de ne pas être le premier choix. Il savait que l’Algérie, au niveau international, c’est un cran au-dessus du Qatar, résume un proche de la Fédération algérienne de football (FAF). Belmadi savait où il allait : le contexte algérien est très délicat, un sélectionneur peut vite sauter. Ça le motivait, car c’est un compétiteur. »

Avec Kheïreddine Zetchi, président de la FAF, le courant passe bien. Ce dernier, fondateur du club algérois Paradou AC, connaît bien le football. Une qualité indispensable aux yeux du coach, dont les principales exigences se limitent à pouvoir choisir librement son staff et à avoir les pleins pouvoirs sportifs. En d’autres termes : pas d’ingérence. « Zetchi lui fiche une paix royale », confirme un journaliste algérien.

Démission ?

Pourtant, une immense inquiétude s’est emparée ces jours-ci des supporteurs algériens, qui craignent d’entendre Belmadi annoncer sa démission. Avant la finale de la CAN, et lors des festivités organisées à Alger, de grosses tensions sont apparues entre Kheïreddine Zetchi et Abdelkader Bensalah, le chef de l’État par intérim.

Le second a reproché au premier de ne pas l’avoir accueilli dignement au Caire la veille de la finale, d’avoir refusé de prendre en charge le coût financier des billets réservés aux fans des Fennecs, et de s’être opposé à un défilé dans les rues d’Alger en cas d’élimination de la sélection en demi-finale. En représailles, le président de la FAF a été ostensiblement zappé des cérémonies pour fêter le retour des héros. L’hypothèse d’un départ forcé, malgré les démentis officiels, n’est pas à écarter.

Belmadi, très satisfait de sa collaboration avec Zetchi, pourrait lui aussi décider de s’en aller si son patron était poussé vers la sortie par le pouvoir. D’autant que le sélectionneur soutient sans équivoque les opposants au système – dont Bensalah fait partie. Une position assumée publiquement. Et si certains assurent que Belmadi ne liera pas forcément son sort à celui de Zetchi, le capitaine Riyad Mahrez a confirmé au quotidien français L’Équipe que le coach se posait des questions sur son avenir en Algérie.

« Nous respecterons sa décision », a ajouté le milieu de terrain de Manchester City. Un départ de Belmadi serait un désastre pour le pouvoir algérien, qui cherche à s’approprier le succès des Fennecs. Prendra-t-il le risque d’être considéré comme le premier responsable du départ de celui qui a accroché une deuxième étoile au maillot des Verts ?

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