Diplomatie

[Tribune] Entre le Canada et l’Afrique, une histoire de désamour

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Par  Jocelyn Coulon

Chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM). Ancien conseiller politique du ministre canadien des Affaires étrangères.

Le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, au centre, pose pour une photo de famille avec des représentants des dirigeants du G7, lors du sommet du G7 à La Malbaie, au Québec, le 9 juin 2018.

Le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, au centre, pose pour une photo de famille avec des représentants des dirigeants du G7, lors du sommet du G7 à La Malbaie, au Québec, le 9 juin 2018. © Justin Tang/AP/SIPA

Le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, avait promis une nouvelle relation avec l’Afrique lors de son élection, en 2015. À quelques mois des prochaines élections générales, qui auront lieu en octobre, force est de constater qu’il n’aura rien fait au cours de son mandat de quatre ans pour s’intéresser au continent africain.

 Il a bien séjourné quelques heures au Liberia, puis à Madagascar, en 2016, afin d’assister au sommet de la Francophonie, mais il a refusé une invitation à prononcer un discours lors d’un sommet des chefs d’État de l’Union africaine.

Durant la même période, le Français Emmanuel Macron, le Turc Tayyip Erdogan, le Chinois Xi Jinping, la Britannique Theresa May, l’Allemande Angela Merkel et bien d’autres n’ont cessé de sillonner le continent, conscients de son importance économique, diplomatique et sécuritaire. Cette indifférence de son Premier ministre risque de faire mal au Canada.

Au zénith de sa présence

Jusqu’à tout récemment, le Canada avait une présence bien visible et une certaine stature sur le continent africain. Les missionnaires canadiens, francophones comme anglophones, ont fondé dans les années 1940 et 1950 un réseau d’institutions éducatives, toujours en place et où une bonne partie des élites africaines ont été et continuent d’être éduquées.

Les diplomates sont arrivés, dans la foulée des indépendances, entre 1956 et les années 1970. Les humanitaires et les Casques bleus de l’ONU n’étaient pas loin afin de livrer l’aide au développement ou de maintenir la paix. En parallèle, les chefs d’entreprise, principalement du secteur minier, ont accompagné la présence grandissante du Canada.

Au zénith de cette présence, en 2005, le pays disposait de vingt-six ambassades sur l’ensemble du continent. Il avait inscrit l’Afrique au programme du sommet du G8, en 2002, à Kananaskis, et concentrait une partie de son aide au développement dans les quatorze pays africains les plus pauvres.

Les Casques bleus canadiens avaient participé à plusieurs opérations de maintien de la paix, notamment au Congo, en Angola, en République centrafricaine et dans le conflit qui a opposé l’Éthiopie et l’Érythrée. Les initiatives diplomatiques canadiennes – traité d’interdiction des mines, création de la Cour pénale internationale, concept de « responsabilité de protéger » – avaient été adoptées par une majorité de pays africains.

Des ambassades ont été fermées, l’aide au développement a été réduite, les préoccupations sécuritaires des Africains ont été ignorées

Une influence en déclin

Depuis une quinzaine d’années, malheureusement, l’empreinte diplomatique, économique et militaire canadienne sur le continent s’efface lentement. Le gouvernement conservateur de Stephen Harper (2006-2015) a réorienté les priorités vers l’Amérique latine et la Chine.

Des ambassades ont été fermées, l’aide au développement a été réduite, les préoccupations sécuritaires des Africains ont été ignorées. Une des conséquences les plus spectaculaires de cette négligence envers le continent a été l’échec du Canada à se faire élire en 2010 membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. Les votes africains ont manqué à l’appel.

Le gouvernement libéral de Justin Trudeau n’a pas fait mieux que celui de son prédécesseur. Mais si le Canada ignore l’Afrique, les Africains le lui rendent bien. Au début de l’année, le Conseil français des investisseurs en Afrique a publié une étude de l’Institut Immar sur la perception qu’ont les leaders d’opinion africains de certaines thématiques liées à leur continent.

Entre autres, Immar a mesuré l’image des partenaires étrangers qui coopèrent ou commercent avec le continent. L’institut a sondé des leaders d’opinion – chefs d’entreprise, décideurs politiques, leaders associatifs, chefs religieux, blogueurs, artistes – dans huit pays francophones qui ont tous d’étroites relations avec le Canada. Les résultats de cette étude sont catastrophiques pour le Canada et illustrent bien le déclin de son influence sur le continent.

Ainsi, à la question de savoir quels sont les pays non africains dont les leaders d’opinion ont la meilleure image, le Canada arrive 9e sur 10 après… la Russie. Invités de plus à se prononcer sur l’impact bénéfique des pays étrangers en Afrique, les leaders d’opinion ont exclu le Canada de la liste des dix pays plébiscités, malgré sa présence sur le continent depuis plus d’un siècle. De tels scores auraient été impensables il n’y a pas si longtemps.

En 2020, quand Justin Trudeau sollicitera un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, les votes africains pourraient manquer. Comme en 2010

Retrait de Casques bleus

L’année dernière, le Canada a bien tenté de redorer son blason en déployant 250 Casques bleus et quelques hélicoptères au sein de la mission de l’ONU au Mali (Minusma). Mais, déjà, cet été, ce contingent sera rapidement retiré malgré une demande urgente du Mali et de l’ONU de rester encore quelques semaines afin d’effectuer une transition en douceur avec le contingent de remplacement, celui de la Roumanie, qui arrivera en octobre.

Le Canada ignore l’Afrique à ses risques et périls. En juin 2020, il sollicitera le vote des membres de l’ONU afin de se faire élire à l’un des deux sièges en jeu de membre non permanent du Conseil de sécurité attribués au groupe des pays occidentaux. Il fera face à la Norvège et à l’Irlande, deux pays très actifs en Afrique. Il se pourrait bien que les Africains ne soient pas au rendez-vous, comme il y a dix ans.

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