Communication & Médias

Africanews : le pari risqué d’Ylias Akbaraly, à la tête de Sipromad

Trois ans et demi après son lancement par le président du directoire d’Euronews,Michael Peters (à dr.), Africanews change de mains.

Trois ans et demi après son lancement par le président du directoire d’Euronews,Michael Peters (à dr.), Africanews change de mains. © MARC JOURDIER/AFP

Entrepreneur touche-à-tout ayant développé son groupe familial malgache en conglomérat diversifié, Ylias Akbaraly, le patron de Sipromad, pourra-t-il transformer l’essai avec la chaîne d’information panafricaine Africanews ?

Moins de 1 % de part d’audience. C’est peu dire que l’aventure Africanews n’aura pas été un franc succès pour son instigateur, le Franco-Allemand Michael Peters, président du directoire d’Euronews. Trois ans et demi après son lancement, la chaîne d’information panafricaine du groupe européen, basée à Pointe-Noire (Congo), n’a pas « rencontré son public », comme le veut la formule consacrée.

Africanews est néanmoins en cours de rachat par le groupe familial diversifié Sipromad, dirigé par le Malgache Ylias Akbaraly, selon le site spécialisé Jeune Afrique Business+. Une information que ni Sipromad ni Euronews NBC n’ont souhaité discuter ; un porte-parole de la chaîne européenne, Philip Kyle, préférant ne pas commenter « les rumeurs de presse ».

Le modèle télévisuel panafricain en question

Quoi qu’il en soit, pour les professionnels du secteur, la cession d’Africanews n’est pas une surprise. « Cela fait un moment que tout le monde s’interroge sur la pérennité de cette chaîne. Elle n’est pas parvenue à devenir une référence aux yeux des Africains, soit le sort connu par Africa 24 et Télésud avant elle », tranche Pierre-Paul Vander Sande, président de Canal+ Advertising. L’idée de Michael Peters était de suivre le modèle paneuropéen d’Euronews : couvrir l’ensemble de l’actualité africaine avec une vision continentale et une vocation à l’international.

Or, ce modèle de média télévisuel panafricain interroge. « Vous ne pouvez pas faire un journal en parlant d’abord de l’Algérie, puis du Kenya, puis du Zimbabwe, etc., assure le directeur d’une chaîne ouest-africaine d’information locale. D’une part, techniquement, ça coûte cher. D’autre part, vous aurez du mal à gagner des recettes publicitaires. Les entreprises ont des stratégies “multilocales”, et les marques diffèrent d’un pays à l’autre. Ce qu’il faut pour réussir, c’est avoir un contenu éditorial proche des gens. »

Par ailleurs, en dépit des généreuses subventions de l’UE (122 millions d’euros entre 2014 et 2018), Euronews NBC a accumulé 39 millions d’euros de pertes de 2016 à 2017, tandis que son chiffre d’affaires reculait à 41 millions d’euros, son plus bas niveau de la décennie. Autant d’éléments qui ont pu inciter ses actionnaires – le milliardaire égyptien Naguib Sawiris (60 % des parts acquises en 2015 pour 35 millions d’euros), le réseau américain NBC (25 %) et les radiodiffuseurs de l’UE et des pays tiers – à céder leur actif africain.

Ylias Akbaraly, patron de Sipromad.

Ylias Akbaraly, patron de Sipromad. © Jean-Michel Ruiz/CAIF pour JA

Le prix d’achat évoqué a fait hausser bien des sourcils de Paris à Abidjan, alors que la chaîne ne figure pas dans le top 50 en Afrique francophone

Un prix d’achat estimé à 20 millions de dollars

On ne sait encore quelles sont les ambitions de Ylias Akbaraly pour Africanews, mais les interrogations s’accumulent. Le prix d’achat évoqué – 20 millions de dollars – a fait hausser bien des sourcils de Paris à Abidjan, alors que la chaîne ne figure pas dans le top 50 en Afrique francophone (sondage Kantar TNS 2018). Il en va de même pour le possible transfert du siège de la chaîne de Pointe-Noire vers les Émirats arabes unis.

Le rôle joué dans cette opération par la République du Congo, qui accueille la chaîne depuis son lancement et en serait un actionnaire, selon diverses sources, éveille également la curiosité des observateurs. Plusieurs officiels congolais contactés par JA n’ont pas répondu à nos sollicitations. Est-ce à dire que des soutiens financiers émiratis sont dans la boucle du rachat, alors que le pays se veut de plus en plus un hub pour des médias internationaux (National Geographic, Sky…) ?

Malgré ces interrogations, Sipromad reste silencieux sur l’ensemble du dossier. D’autres observateurs replacent cette acquisition dans la trajectoire plus large suivie par le groupe depuis l’arrivée aux commandes de Ylias Akbaraly.

En vingt ans, ce dernier l’a progressivement diversifié au-delà de l’industrie, notamment vers la finance, l’immobilier, les TIC et les énergies renouvelables. Africanews, surtout, prolongerait la remarquable remontée de gamme réalisée par le groupe malgache sur le segment des TIC, passant étape par étape du statut de « revendeur agréé Apple » à celui de groupe de médias.

Les médias sont des outils d’influence prisés de nombreux tycoons un peu partout dans le monde

Un outil d’influence prisé des tycoons

Sans contredire cette lecture « stratégique » du rachat d’Africanews, d’autres connaisseurs du secteur attribuent l’opération à l’intérêt de longue date de l’entrepreneur malgache pour les médias, pointant l’impressionnant press-book qui orne la fiche de présentation du conglomérat. « Les médias sont des outils d’influence prisés de nombreux tycoons un peu partout dans le monde », rappelle un directeur de chaîne.

En 2016, Ylias Akbaraly nous avait confié qu’il souhaitait faire de Sipromad « un grand groupe panafricain et international ». L’acquisition d’Africanews paraît être l’aboutissement de cette vision, ou un mirage. Les choix du manager malgache au cours des prochains mois – siège, recrutements, langues de diffusion, stratégie multilocale ou panafricaine – en décideront.


De l’Apple Store à Africanews

« Distributeur exclusif » des équipements du géant américain Apple à Madagascar, Sipromad a enclenché sa remontée sur le segment des TIC, avec la création en 2014, à Maurice, de Broadcasting Media Solutions (BMS), dévolue aux solutions techniques et technologiques clé en main pour une variété d’acteurs du secteur des télécommunications (studios, radios, télévisions…). En 2018, déjà, BMS affichait son ambition de devenir « le premier référent dans l’industrie du broadcasting et du média en Afrique ».

Un premier saut décisif avait été réalisé avec la reprise en août 2018 des activités civiles du français Arelis Broadcast (ex-Thomson), alors en redressement judiciaire. Le spécialiste des équipements et des logiciels de transmission audiovisuelle, repris pour une somme modique (60 000 euros) et la promesse d’un investissement de 1,2 million d’euros, selon Jeune Afrique Business+, a été « redressé », assure sans plus de détails un familier du groupe malgache.

Avec cet actif, Sipromad a aussi mis la main sur une équipe d’ingénieurs, s’étant déjà illustrés dans le déploiement de réseaux TNT de la Russie à l’Ouganda. Coup gagnant : à la fin de 2018, cette filiale a formalisé un contrat pour déployer la TNT au Mali en association avec le français Camusat. Le passage de la fourniture du matériel de réception, à l’installation des réseaux puis, enfin, à la création et à la diffusion des contenus boucle une transition entamée il y a plusieurs années.

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