Politique

Sénégal : le PS, navire sans capitaine après le décès d’Ousmane Tanor Dieng

L’ancien leader du PS est mort le 15 juillet. © Aliou Mbaye/PANAPRESS/MAXPPP

Ousmane Tanor Dieng disparu, le Parti socialiste va devoir surmonter ses dissensions pour se trouver un nouveau chef.

Ses compagnons de route et ses adversaires d’hier peinent encore à y croire. Comme si Ousmane Tanor Dieng pouvait tenir, jusqu’au bout, sa réputation de leader insubmersible. Hospitalisé en France depuis plusieurs mois, le secrétaire général du Parti socialiste (PS), ancien collaborateur de Léopold Sédar Senghor et d’Abdou Diouf, s’est éteint ce 15 juillet.

Encore abasourdi par le choc, le PS est mis au défi de resserrer ses rangs, distendus à l’extrême par une crise ouverte ces derniers mois. En fin de règne, Ousmane Tanor Dieng avait vu sa légitimité vaciller. Les cadres de sa formation critiquaient sa gestion « verrouillée » du pouvoir et son refus de mettre fin à son compagnonnage avec l’Alliance pour la République (APR, de Macky Sall).

Membre de la coalition présidentielle, Benno Bokk Yakaar (BBY), depuis 2012, le PS n’avait pas présenté de candidat lors de l’élection du 24 février. Une première dans l’histoire du parti de Léopold Sédar Senghor. Plusieurs cadres avaient contesté cette décision de leur dirigeant, sans parvenir à lui ravir les rênes de la formation.

Critiqué en interne, caricaturé par ses adversaires – ils l’ont un temps appelé Jaruzelski, en référence à l’ancien dirigeant communiste polonais, pour moquer ses lunettes –, Ousmane Tanor Dieng aura réussi à se maintenir à la tête du PS pendant vingt-trois ans. Qui pourrait aujourd’hui succéder à l’indéchiffrable sphinx ?

Éviter l’implosion

Selon les statuts, c’est au numéro deux du parti qu’échoit ce rôle. Aminata Mbengue Ndiaye, jusqu’ici première adjointe du secrétaire général, a donc été propulsée au sommet du PS pour assurer l’intérim jusqu’au prochain congrès. La nouvelle secrétaire générale fait partie du cercle rapproché d’Ousmane Tanor Dieng. C’est lui qui avait proposé son nom, ainsi que celui de Serigne Mbaye Thiam, lorsque le PS avait obtenu deux ministères dans le gouvernement de son nouvel allié Macky Sall en 2012.

Aujourd’hui, la ministre des Pêches, l’une des égéries de la formation, et le ministre de l’Eau, secrétaire national aux élections du PS, sont pressentis pour remplacer leur mentor. Mais l’heure de la guerre de succession n’est pas encore venue : la date du prochain congrès n’est toujours pas connue. « Nous ne sommes pas pressés », assure Aminata Mbengue Ndiaye, qui insiste sur la nécessité « d’assurer la continuité ». Prendre la suite d’Ousmane Tanor Dieng ? « Je n’y pense pas du tout », soutient pour l’instant la ministre, qui ajoute : « Lui succéder sera extrêmement difficile. »

À la différence de son prédécesseur, Abdou Diouf, qui l’avait lui-même désigné comme son dauphin, Tanor Dieng ne s’est jamais choisi de successeur. Au contraire, il avait bloqué la voie à l’émergence d’un nouveau chef de file. Un cadre évoque ainsi un parti « géré comme un bien privé », « accaparé par Tanor et ses proches ».

Les tanoristes rappellent pour leur part que leur leader avait su tenir bon lors de la longue traversée du désert qui avait suivi la défaite du PS face à l’opposant Abdoulaye Wade en 2000. Pour la première fois, le parti de l’indépendance goûtait l’échec, ses responsables transhumant dans le camp adverse les uns après les autres. Réputé être un diplomate hors pair et un travailleur infatigable, Ousmane Tanor Dieng parvint à éviter l’implosion. L’exploit lui vaudra le soutien indéfectible de sa garde rapprochée.

C’est la numéro deux de la formation, Aminata Mbengue Ndiaye, qui assure l’intérim. © SEYLLOU DIALLO/AFP

Désormais, qui pourra empêcher le naufrage de ce navire sans capitaine ? « Aucun de nous n’a son envergure », reconnaît Cheikh Seye, secrétaire permanent du PS. « Il faudra élire celui qui a la capacité de rassembler », analyse Aminata Mbengue Ndiaye, qui refuse de croire à un effondrement : « Des départs, nous en avons tellement enregistré… Nous sommes vaccinés ! »

Moins optimiste, son allié au gouvernement, Serigne Mbaye Thiam, a déclaré publiquement que le PS n’avait d’autre choix que de « s’unir ou périr », lançant un appel à « transcender les ego » et à « s’ouvrir aux autres formations de gauche ». Un souhait formulé par Ousmane Tanor Dieng lui-même peu avant sa mort.

Appel du pied aux dissidents du PS

Cet appel du pied aux exclus et aux déçus du règne du tout-puissant Tanor Dieng sera-t-il entendu ? La « lionne du Fouta », Aïssata Tall Sall, n’y a pas répondu pour le moment. En 2014, cette dissidente avait rêvé de lui ravir la direction du parti, avant de voir sa candidature écartée. Puis, en janvier 2019, l’avocate avait surpris et déçu nombre de ses partisans en soutenant Macky Sall avec son mouvement, Osez l’avenir. La perspective de prendre la tête du PS pourrait-elle ramener la maire de Podor dans les rangs socialistes ?

Le problème se pose aussi dans les rangs de ceux qui s’étaient opposés à une coalition avec Macky Sall. Jusqu’à récemment, le maire de Mermoz-Sacré-Cœur, Barthélémy Dias, dénonçait le « socialisme de caserne » des ténors du PS et citait Nelson Mandela : « Quand tu t’es battu si dur pour te remettre debout, ne retourne jamais vers ceux qui t’ont mis à terre. » Soutien fidèle de l’édile déchu de la capitale Khalifa Sall, il avait été exclu du parti à ses côtés en 2017, comme 63 autres « camarades » dissidents.

Mais Dias ne s’est pas exprimé sur la succession au PS depuis le décès de Tanor Dieng. Quant à l’entourage de Khalifa Sall, en prison depuis mars 2017 en raison d’une condamnation pour détournement de fonds publics, il laisse entendre que l’ancien maire pourrait avoir l’intention de s’emparer du parti.

Placé en orbite par Ousmane Tanor Dieng lui-même, l’ancien député s’était longtemps montré réticent à tuer le père. Finalement, son opposition au maintien du PS dans la coalition présidentielle, son refus de voter oui au référendum constitutionnel organisé par Macky Sall en 2016 – contre l’avis de son propre parti –, et son choix de faire campagne sur une liste d’opposition aux législatives de 2017 ont fini par entraîner son exclusion. « Après le deuil, nous allons commencer à parler de succession », glisse un cadre socialiste. Des négociations qui ne pourront se faire sans Khalifa Sall, estime-t-il.

Le président a rendu hommage au disparu à Dakar, le 17 juillet. © lionel MANDEIX/Présidence Sénégal

La politique est le tombeau des amitiés, mais elle peut aussi être le berceau des retrouvailles, note Cheikh Seye, secrétaire permanent du PS

Parmi ses camarades bannis, certains se sont rapprochés du PS cette année, tel le maire de la Médina, Bamba Fall, ou celui de la Patte d’Oie, Banda Diop. « La politique est le tombeau des amitiés, mais elle peut aussi être le berceau des retrouvailles », note Cheikh Seye, secrétaire permanent du PS. Celui qui se définit volontiers comme le « gardien du temple » socialiste se dit ouvert à la réunification, trahissant pourtant une inflexibilité peu propice aux négociations en lançant : « On n’appartient pas à une famille que l’on détruit. »

Chez les loyalistes, il reste hors de question de dévier de la trajectoire tracée par Tanor Dieng et de quitter l’équipe de Macky Sall. Des rapprochements pourraient alors se faire au sein même de la coalition présidentielle. Peut-être avec l’Union pour le renouveau démocratique (URD) ou l’Alliance des forces de progrès (AFP), respectivement fondés par Djibo Leyti Kâ et Moustapha Niasse, deux anciens ténors dissidents du PS ? « Nos portes sont ouvertes », font savoir les cadres du parti vert.

Cette disparition pourrait-elle fragiliser la coalition BBY ? Tanor Dieng en était en effet l’un des ciments. Il entretenait de très bonnes relations avec Macky Sall, qu’il avait grandement contribué à faire réélire. En lui confiant la direction du Haut Conseil des collectivités territoriales (HCCT), le président en avait fait la troisième personnalité de l’État. Macky Sall, qui décrit son allié comme « un ami fidèle et loyal, un conseiller avisé de l’ombre », l’a même élevé au rang de grand officier de l’Ordre national du lion à titre posthume.

Vers un PS réunifié ?

Dans le camp présidentiel, on reconnaît volontiers qu’Ousmane Tanor Dieng jouait « un rôle important dans la construction de cette alliance ». Mais Aymérou Gningue, président du groupe parlementaire BBY, se dit serein. « Nous avons conquis le pouvoir ensemble et nous continuerons à gouverner ensemble », veut croire le député de l’APR.

La perspective d’un PS réunifié et renforcé ne va-t-elle pas nuire à la coalition ? « Au contraire, affirme-t-il, nous souhaitons un PS fort. C’est comme ça qu’on bâtit des alliances puissantes. » Quant à une candidature potentielle du PS au prochain scrutin : « Nous attendons 2024 pour en parler », déclare-t-il. D’ici là, le parti devra passer le test des élections locales, puis des législatives en 2022, avec ou sans ses alliés de BBY.


Macky Sall graciera-t-il Khalifa Sall ?

Dans sa cellule de la prison de Rebeuss, où il est incarcéré depuis 2017, Khalifa Sall espère-t-il que sa peine de cinq ans d’emprisonnement sera écourtée ? Le 16 juillet dernier, la Cour suprême de Dakar a rejeté la dernière option judiciaire dont il disposait – un rabat d’arrêt introduit par sa défense.

Désormais, seul Macky Sall peut décider de le faire libérer en utilisant son droit de grâce. Le président avait fait savoir qu’il ne pouvait pas agir tant qu’une procédure était en cours. À présent que tous les recours sont épuisés, il est en mesure de gracier l’ex-maire de Dakar, qu’il avait lui-même révoqué. Et « il va bientôt le faire », croit savoir Cheikh Seye, le secrétaire permanent du PS, l’ancienne formation de Khalifa Sall aujourd’hui alliée au chef de l’État.

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