Diplomatie

Maroc – États-Unis : comment Rabat influence Washington sur le dossier du Sahara occidental

Le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita (à g.), avec le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, le 17 septembre 2018, à Washington.

Le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita (à g.), avec le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, le 17 septembre 2018, à Washington. © Jacquelyn Martin/AP/SIPA

Pour s’adapter à la nouvelle réglementation américaine, les autorités chérifiennes ont restructuré leurs réseaux de lobbying dans la capitale fédérale. Avec un double objectif : plaider leur cause dans le dossier du Sahara et promouvoir leur rôle régional.

Sur la colline du Capitole tout comme dans les coulisses de l’aile ouest de la Maison-Blanche prolifère en toute légalité un type particulier de conseillers : les lobbyistes. Dans la première puissance du monde, le lobbying s’avère un business lucratif, que ce soit pour le compte de grandes firmes ou pour celui de gouvernements étrangers – ce qu’on appelle pudiquement la « communication institutionnelle ».

Et le Maroc n’est pas le moins actif dans le secteur. C’est même l’un des gros clients des cabinets de conseil de K-Street, l’avenue où la plupart de ces firmes ont élu domicile. L’objectif principal du lobbying marocain ? Défendre sa souveraineté territoriale sur le Sahara auprès des membres du Parlement et de l’Administration américaine.

Contrats de lobbying

Dans la base de données du département américain de la Justice, on peut compter 85 actes enregistrés par des personnalités ou des institutions du royaume auprès de cabinets de lobbying. Dans le lot, on retrouve des contrats plus vieux que l’État marocain indépendant moderne. Le plus ancien remonte à 1947, signé par le parti de l’Istiqlal au nom du Mouvement nord-africain pour l’indépendance.

Des figures politiques historiques marocaines comme Allal El Fassi ou Abdelkhalek Torres ont même été signataires d’actes enregistrés dans les années 1950 et 1960. On retrouve également des structures comme la Société marocaine pour l’exposition universelle de New York (Somarex NY), qui s’est tenue en 1964.

Avec l’éclatement du conflit territorial du Sahara, le recours aux lobbyistes de Washington s’est intensifié. Dans un des plus anciens contrats archivés, signé en 1978 par Ahmed Réda Guédira, la référence au Sahara est à peine voilée. Pour quelque 300 000 dollars par an, le cabinet DGA International Inc. s’engageait à cette époque à « assister le Maroc afin d’obtenir l’approbation de la part du gouvernement des États-Unis des demandes marocaines d’acheter des armements dans le but de défendre les intérêts territoriaux du Maroc et ses frontières, et de protéger son territoire contre des forces extérieures ».

Ce contrat, signé initialement pour quatre ans, est resté en vigueur jusqu’en 1995. Et pendant toute cette période le royaume a passé des contrats à tour de bras avec une vingtaine de cabinets du même genre, dont la mission réelle a été de plaider la cause nationale du royaume aux États-Unis sous couvert de promotion des relations politiques et économiques entre les deux pays.

Diplomatie parallèle

Un revirement significatif s’opère néanmoins au début du millénaire. En 2001, Edward Gabriel quitte son poste d’ambassadeur américain à Rabat. Dans ses valises, non seulement un Wissam alaouite décerné par le roi Mohammed VI, mais aussi la promesse d’un contrat de représentation du royaume dans la capitale américaine. L’ambassadeur officiel des États-Unis à Rabat devient un représentant officieux du Maroc à Washington.

Quelques mois après son retour sur les rives du Potomac, l’ambassadeur crée The Gabriel Company LLC, qui décroche, comme convenu, un premier contrat de représentation avec le royaume. Un an plus tard, Edward Gabriel est à l’origine de la création du Moroccan American Center for Policy (MAPC), structure qui devient très vite la tête de pont de la diplomatie parallèle de Rabat à Washington.

Edward Gabriel, longtemps l’influenceur numéro 1 du royaume à Washington.

Edward Gabriel, longtemps l’influenceur numéro 1 du royaume à Washington. © MAP

Edward Gabriel avait tant à faire avec le Maroc, qui le rémunère si généreusement, qu’il n’a nul besoin de pétrodollars

« Sur recommandation du royaume, les Émirats arabes unis avaient également signé avec The Gabriel Company un contrat de lobbying, mais qui a duré moins de deux ans, confie un ancien diplomate. Il avait tant à faire avec le Maroc, qui le rémunère si généreusement, qu’il n’a nul besoin de pétrodollars. »

Depuis son enregistrement officiel, en 2004, au département de la Justice comme agent travaillant pour le Maroc, le MAPC a tourné avec un budget annuel dépassant parfois les 2 millions de dollars, dont une bonne partie est comptabilisée comme des fees (« honoraires ») de consultants. Mieux, Edward Gabriel supervisait une bonne partie des autres contrats de lobbying conclus entre le Maroc et d’autres cabinets. MAPC a signé directement une douzaine de contrats avec différentes enseignes de K-Street pour un montant également proche des 2 millions de dollars par an.

Reconnaissance de facto

Parmi les plus célèbres sous-traitants du MAPC, on retrouve Toby Moffett. Cet ancien congressman a joué un rôle important dans la présentation du Plan d’autonomie marocain pour le Sahara en 2007 aux membres du Congrès, ou encore dans la visite du roi Mohammed VI aux États-Unis en 2013. Il y a aussi les différentes structures de la famille du défunt pasteur William Herbert Gray, qui avait ses entrées dans le cabinet de l’ancien secrétaire d’État aux Affaires étrangères, John Kerry.

Hemisphere Strategies, établi à Miami, faisait également partie des sous-traitants de MAPC : le cabinet est tenu par Lincoln Díaz-Balart, ancien congressman de Floride qui a cédé son fauteuil d’élu à son frère Mario avant de se lancer dans le lobbying. Il a joué un rôle crucial dans l’adoption d’un amendement important pour le budget américain de 2014, autorisant les aides américaines à être dépensées dans les provinces du Sud. Une reconnaissance, sinon de jure du moins de facto, de la souveraineté du royaume sur ce territoire.

Mohammed VI (au c.) et le prince héritier Moulay Hassan (à dr.) reçoivent Jared Kushner (à g.), le gendre du président américain, le 29 mai à Rabat.

Mohammed VI (au c.) et le prince héritier Moulay Hassan (à dr.) reçoivent Jared Kushner (à g.), le gendre du président américain, le 29 mai à Rabat. © Moroccan Royal Palace/AFP

Edward Gabriel, nouveau guide

L’efficacité d’Edward Gabriel lui permet de conserver le contrat marocain jusqu’à l’avènement de l’administration Donald Trump et le durcissement de la réglementation sur le lobbying. Le président américain a signé en 2017 un décret interdisant à vie aux anciens fonctionnaires de pratiquer du lobbying au profit de gouvernements étrangers.

Rabat ne lâche pas un si loyal serviteur. Le MAPC n’est plus enregistré auprès du département de la Justice mais continue de prospérer

L’ancien ambassadeur, qui avait de surcroît tout misé sur l’élection de Hillary Clinton, ne peut donc plus représenter le Maroc. Mais Rabat ne lâche pas pour autant un si loyal serviteur. Le MAPC n’est plus enregistré auprès du département de la Justice mais continue de prospérer. Son site web « Morocco on the move » sert à distiller des messages promotionnels pour le royaume à l’adresse de l’opinion publique et des décideurs américains.

Ce retrait forcé d’Edward Gabriel a coïncidé avec l’accès de Nasser Bourita à la tête des Affaires étrangères. C’est bien le nouveau ministre en personne qui signe désormais les accords avec son nouveau guide dans les méandres de l’administration Trump. Son choix s’est porté sur le républicain James Christoferson, ancien bras droit du sénateur du Texas, Ted Cruz, rallié à Trump après avoir été son challenger aux primaires.

Les enseignes bien rodées de K-Street

Ainsi JPC Strategies, créé à l’automne 2017, a déposé sa déclaration auprès du département de la Justice américain en même temps qu’il paraphait son contrat avec le Maroc, son seul client. Ce changement de cabinet a touché inéluctablement la sphère des sous-traitants. Comme le MAPC auparavant, le nouveau représentant des intérêts du royaume à Washington s’est appuyé dès sa prise de fonctions sur les enseignes bien rodées de K-Street.

Sur K-Street, à Washington, les cabinets de lobbying sont légion.

Sur K-Street, à Washington, les cabinets de lobbying sont légion. © J. Scott Applewhite/AP/SIPA

SGR Government Relations, Iron Bridge Strategies ainsi que Glover Park Group travaillent fréquemment pour des gouvernements africains ou arabes, dont l’Éthiopie, le Qatar, l’Arabie saoudite, le Cameroun ou encore l’Égypte.

Le cabinet SGR a également promu l’image du candidat salvadorien Carlos Calleja, rival de Nayib Bukele, lequel a finalement été élu président du pays d’Amérique centrale. Le nouveau chef de l’État salvadorien, d’origine palestinienne, n’en a pas moins retiré sa reconnaissance à la RASD lors d’une visite de Nasser Bourita, le 15 juin, à San Salvador.

« L’inefficacité de la Minurso »

Ces activités de lobbying sont facturées depuis janvier 2018 près de 75 000 dollars par mois, que se partagent JPC Strategies et ses trois sous-traitants. Une somme qui reste raisonnable par rapport à celles décaissées par d’autres pays du continent, au premier rang desquels l’Égypte et son contrat à 3 millions de dollars par semestre avec Glover Park. Cette société travaille ainsi pour le Maroc pour seulement 20 000 dollars par mois.

Même l’Algérie a signé pour 30 000 dollars mensuels avec l’ancien président de la toute-puissante National Rifle Association David Keene pour entraver les efforts du Maroc dans l’affaire du Sahara. Ce proche de John Bolton aurait été derrière les propos polémiques du conseiller américain à la Sécurité nationale sur « l’inefficacité de la Minurso » prononcés devant la Heritage Foundation. Avant Keene, c’était le cabinet Carmen Group qui détenait le portefeuille Algérie, il y a de cela une décennie. Les différends régionaux sont une véritable aubaine pour les loups de K-Street.


Third Circle : contrat polémique

Contrairement à ses prédécesseurs, l’ambassadrice du Maroc à Washington, en poste depuis 2017, n’a apposé sa signature sur aucun des contrats de lobbying signés ces dernières années par le royaume. Même dans l’acte passé entre l’ambassade du royaume et Third Circle, en avril 2018, ni le nom ni la signature de la princesse Lalla Joumala Alaoui n’apparaissent dans les archives publiques du département de la Justice.

Intrigués, les élus démocrates ont demandé officiellement au Congrès des clarifications de Pruitt sur le rôle joué par son ami lobbyiste

Pourtant, la diplomate marocaine est bien derrière ce contrat qui s’élève à 40 000 dollars par mois. Le Washington Post avait révélé que c’est Richard Smotkin, patron de Third Circle, qui a facilité le contact entre l’ambassadrice et Scott Pruitt, patron de l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA), au cours d’un dîner à Washington qui a débouché sur l’organisation d’un voyage officiel à Rabat du responsable américain.

Une visite au sujet de laquelle l’EPA n’a communiqué qu’après le retour du responsable, à rebours des coutumes en vigueur dans l’Administration américaine. Intrigués, les élus démocrates ont demandé officiellement au Congrès des clarifications de Pruitt sur le rôle joué par son ami lobbyiste lors de ce déplacement qui a abouti à la signature du contrat évoqué, dont l’objet est de promouvoir le Maroc en tant que destination de golf et de tournages de films.

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