Arts

Sindika Dokolo : « La France doit être conséquente par rapport à la décision de restituer les œuvres pillées »

L’amateur d’art et businessman Sindika Dokolo en juin dernier. L'exposition « IncarNations, l’art africain comme philosophie », est présentée jusqu’au 6 octobre 2019, au Palais des beaux-arts de Bruxelles. © Collection Dokolo

Le collectionneur congolais Sindika Dokolo signe « incarNations », une exposition « afrocentrée » au Palais des beaux-arts de Bruxelles. Restitutions, fin de l’ère Kabila, retour aux affaires en RD Congo : il se confie dans un grand entretien.

Cette exposition, Sindika Dokolo y pensait depuis plus de cinq ans. « Tout est né d’une conversation avec mon ami artiste Kendell Geers, qui a organisé l’événement avec moi, souligne le collectionneur. Il m’a expliqué que, finalement, je n’avais pas d’un côté des œuvres classiques, de l’autre, contemporaines, mais une seule collection. »

En lisant, sur ses conseils, Souleymane Bachir Diagne (Léopold Sédar Senghor, l’art africain comme philosophie), il se rend compte que ce qui l’émeut dans l’art est commun à toutes les périodes. Et c’est ce qu’il a choisi de mettre en avant dans cet accrochage, à Bozar, dans la capitale belge, jusqu’au 6 octobre.

Nouveau regard

« Il y a d’une part l’idée d’incarnation, note l’homme d’affaires. Pour citer Césaire : l’art occidental identifie les choses, l’art africain s’identifie aux choses. Il y a ensuite l’idée d’exorcisme, relevée par Picasso : l’art permet de se protéger des esprits en leur donnant une forme physique. »

Avec Kendell Geers, son « mentor », l’esthète a donc planché sur une nouvelle manière de présenter les œuvres africaines. Et, tandis qu’il travaillait à l’exposition, de nouveaux dossiers s’ouvraient : la restitution des biens culturels pillés en Afrique, l’alternance politique en RDC, les déboires de son épouse Isabel dos Santos en Angola… Entretien.

La colonisation et l’approche ethnographique qu’elle a engendrée ont jeté un voile d’exotisme et le discrédit sur toute l’histoire africaine avant l’arrivée des Occidentaux

Jeune Afrique : Cette exposition veut partir d’un point de vue « afrocentrique », qu’entendez-vous par là ?

Sindika Dokolo : Je pense que tous les Africains, les afrodescendants, ont déjà expérimenté le sentiment d’être orphelins de l’Afrique. La colonisation et l’approche ethnographique qu’elle a engendrée ont jeté un voile d’exotisme et le discrédit sur toute l’histoire africaine avant l’arrivée des Occidentaux. Il faut réapprendre à se regarder.

Était-il pertinent de présenter cette exposition dans un bâtiment de l’ère coloniale ?

Bozar est le symbole et le fruit de ce péché originel entre le Congo et la Belgique, c’est un palais grandiose financé par l’argent sanglant de la colonisation. Mais l’exposition marque aussi une volonté du côté belge et des institutions muséales de prendre la main des Congolais et de revisiter cette histoire.

L’exposition sera-t-elle visible en Afrique ?

La scénographie est révolutionnaire, c’est une œuvre d’art à part entière : rien n’est accroché sur les murs. Un papier peint, de nombreux miroirs habillent l’espace d’exposition qui s’étend sur près de 1 200 mètres carrés. C’est compliqué à faire tourner sous cette forme, mais nous voulons la présenter différemment en Asie, en Russie, en Amérique…

Nous avons fait un voyage intellectuel, et nous souhaitons initier un maximum de personnes. Non pour leur dire ce qu’est l’Afrique, mais pour détruire l’idée qu’ils s’en font. Nous envisageons évidemment d’exposer « incarNations » en Afrique : à Dakar, à Abidjan, à Luanda et pourquoi pas dans le nouveau Musée national de la RDC.

Twilight of the Idols, de Kendell Geers, 2002. © COURTESY OF THE ARTIST

Une salle est consacrée au « projet Dundo », le rapatriement des œuvres pillées lors de la guerre civile angolaise. Où en êtes-vous ?

J’ai déjà pu en récupérer une quinzaine, mais cette expo très médiatisée peut amener les collectionneurs à rendre de nouvelles pièces. Je sais précisément qui possède quoi, ici, à Bruxelles. Je connais leurs adresses… je sais qu’ils feront le bon choix. Récemment le marchand français Daniel Hourdé a ainsi, de lui-même, restitué sans contrepartie une chaise de chef au musée. Beaucoup se rendent compte que c’est l’attitude à adopter.

Que pensez-vous de l’initiative de Macron pour la restitution des œuvres ? La démarche est-elle sincère ?

Je ne veux pas faire de procès d’intention. En tout état de cause cela fait bouger les lignes, et le rapport qui a suivi, de Felwin Sarr [et Bénédicte Savoy], est passionnant. Mais les choses vont plus vite en Allemagne, en Hollande…

Le défi français c’est d’être conséquent par rapport à cette décision de restitution. Et de l’organiser dignement plutôt que de commencer à faire l’inventaire des musées africains et de se demander si les populations sont vraiment capables d’accueillir les œuvres. Voyons plutôt comment former des professionnels, créer des institutions fortes pour tourner cette page d’histoire.

Europa, photographie réalisée en 2008 par la Sud-Africaine Nandipha Mntambo. © DR

Que pensez-vous de la réouverture du Musée national de la RDC ?

C’est une bonne chose. Mais au Congo, maintenant qu’il y a un nouveau pouvoir, il est important qu’on dépolitise les directions des musées nationaux, et qu’on mette à la tête de ces établissements des personnes qui ont reçu la formation adéquate. Le nouveau musée est beau et permet à l’opinion publique de prendre conscience de l’importance du Congo dans l’histoire de l’art. Mais la capacité des réserves est insuffisante, cela crée de nouveaux défis.

En RDC, l’alternance est incarnée par le nouveau président, qui reste malheureusement englué dans un système toujours largement corrompu

Comment voyez-vous l’alternance politique en RDC ?

Il faut juger à l’épreuve du temps. Mais j’observe qu’il y a une confrontation entre des forces de changement et des forces réactionnaires, une envie de retourner aux vieilles habitudes qui ont causé la faillite du pays. On sort d’une période très politique et improductive, et on entre dans une période toujours très politique, mais qu’on espère plus productive. L’alternance est incarnée par le nouveau président, qui reste malheureusement englué dans un système toujours largement corrompu.

Pensez-vous que la période soit plus favorable pour récupérer les biens de votre famille ?

Il faut accéder à l’État de droit, avoir une justice crédible. Or l’appareil judiciaire n’a pas été réformé… Les mêmes personnes qui ont instrumentalisé la justice sont toujours en poste. Il y a deux dossiers différents, celui de la réhabilitation de mon père et celui de ma propre situation judiciaire.

Comme Moïse Katumbi, on s’est assuré de me mettre hors jeu, on a sorti des condamnations farfelues pour être sûr qu’il n’y ait pas de candidature possible. Mais c’est du passé, je suis confiant sur le travail judiciaire pour être rétabli dans mes droits.

Ce que nous voulons ce n’est pas changer de bonhomme mais changer de système. Le vrai processus de « dékabilisation » du pays, c’est ça

Il y a peu, vous ne croyiez pas à l’alternance…

Je pensais que ça allait se faire, mais pas par les urnes, par la rue. Cependant ce que nous voulons ce n’est pas changer de bonhomme mais changer de système. Le problème, c’est qu’aujourd’hui la Cour constitutionnelle est la même, la Commission électorale est la même… toutes deux totalement instrumentalisées. Il faut appuyer cet effort de réformes. Je vois les commentaires de Bemba, de Katumbi, qui veulent se battre pour l’État de droit, c’est positif d’avoir un débat politique avec une opposition républicaine. Le vrai processus de « dékabilisation » du pays, c’est ça.

C’est difficile de ne pas l’aimer, Tshisekedi…

Quelles sont les relations que vous entretenez avec Tshisekedi ?

C’est quelqu’un dont j’ai toujours apprécié le coefficient émotionnel. Il a une dimension humaine hors du commun. Il a grandi dans une culture à l’ombre de son père, et il est le fruit de ce combat pour les principes. Mais on ne connaît vraiment un homme d’État que lorsqu’il a été confronté au pouvoir. Il n’a pas perdu sa simplicité, il a su rester accessible. Et, en parlant avec lui, je me suis rendu compte à quel point il avait le souci du social. J’avais oublié que l’UDPS est un parti de gauche…

Pour lui, par exemple, un des indicateurs importants de sa politique, c’est la scolarisation, cela m’a surpris favorablement. Maintenant, il est pris dans un étau politique, il reste à voir s’il va arriver à mettre en pratique sa vision et ses projets.

Vous vous sentez proche de lui ?

C’est difficile de ne pas l’aimer, Tshisekedi… On s’est liés à l’époque du combat, quand on se disait « ce n’est pas possible, on ne peut pas laisser Kabila entraîner le pays dans le fossé ».

Je l’ai vu à Kinshasa… Il m’a dit quelque chose de très positif : « Je n’ai pas été élu par tous les Congolais, mais je veux être le président de tous les Congolais. Le défi de relever ce pays est trop important pour se livrer à une gestion partisane des problèmes. Tous ceux qui veulent remettre le pays sur les rails sont les bienvenus. » Et, pour moi, c’est ça le rôle d’un président… il fédère et réussit à inspirer ses compatriotes pour libérer les créativités.

L’association que vous avez créée, Les Congolais debout !, existe toujours ?

Oui, nous sommes moins visibles, mais nous préparons un grand congrès. Nous récupérons toutes les initiatives de la base. Il faut voir où nous avons été bons ou pas, et nous devons définir des lignes d’action sur quoi s’engager et de quelle manière. On a réagi quand Kabila a décidé de prendre le pays en otage, on s’est battus avec les moyens du bord. Là on a l’occasion de se poser, d’analyser… c’est une phase stratégique.

Une statuette miroir Nkisi, du peuple Kongo, RDC. © crédit

Avez-vous envie de vous investir plus dans l’économie et la politique congolaises ?

Dans l’économie, définitivement. Il y a des choses que je sais faire. J’ai travaillé dans l’industrie, l’agriculture, aujourd’hui ce sont des domaines d’intérêt. Il y a aussi plein de possibilités dans l’énergie, dans la logistique… C’est quand même un pays qui doit avoir 150 millions d’habitants d’ici à 15 ans ! Tout cela crée un flot de circonstances. Je travaille déjà là-dessus avec des équipes sur le terrain. Je suis lancé. En revanche je n’ai aucune ambition politique.

Vous refuseriez un poste de ministre ?

Je ne pense même pas qu’on m’approcherait, je suis trop occupé à travailler… [Rires.] Si j’avais voulu faire de la politique, je m’en serais donné les moyens. Je l’aurais annoncé clairement. J’ai une super machine politique, Les Congolais debout !, que j’aurais utilisée il y a un an au moment des élections en transformant ce mouvement citoyen en parti. J’aurais certainement un groupe parlementaire aujourd’hui qui serait important et que j’utiliserais comme levier pour me propulser politiquement. Je ne l’ai pas fait, la question ne se pose plus.

L’empire économique de votre femme a été ciblé par le président João Lourenço, comment vivez-vous cette période ?

Je ne vous dirais pas que c’est une période drôle mais, pour moi, l’important c’est moins nos destins personnels que les problèmes globaux que ça pose. C’est dommage, un pays dans lequel il y avait l’occasion de faire une super transition… On voit aujourd’hui que l’économie angolaise va mal, c’est un moment très difficile. Or l’Angola est un pays important pour toute la sous-région, pour toute l’Afrique… il faut souhaiter qu’il sorte de cette période fortifiée.


Changer de perspective

Présentée au tout début de l’exposition, une carte du XVIe siècle résume à elle seule le projet révolutionnaire d’« incarNations ». L’Afrique y est présentée orientée vers le sud… plaçant le continent sur la partie supérieure du globe, pour une fois au-dessus de l’Europe.

Ce parcours de 150 œuvres renverse les perceptions. Elle met en regard œuvres classiques et contemporaines, proposant des rapprochements troublants, comme ce crucifix en ivoire congolais face à une Annonciation de la photographe Tracey Rose, montrant des femmes bras en croix. Elle témoigne de l’intemporalité des luttes, avec par exemple la série de photos d’Otobong Nkanga présentant des armes traditionnelles.

Si l’on peut regretter une sélection trop axée sur les artistes sud-­africains et congolais, le propos inédit et la scénographie font de l’exposition un moment historique.

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