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Cet article est issu du dossier «Présidentielle au Burkina : en Côte d'Ivoire, une diaspora qui pourrait faire basculer le résultat»

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Politique

Présidentielle au Burkina : pour qui voteront les Burkinabè de Côte d’Ivoire ?

Un collectif d’associations burkinabè de Côte d’Ivoire attend le président Roch Marc Christian Kaboré lors du sommet du TAC, le 28 juillet 2016, à Yamoussoukro.

Un collectif d’associations burkinabè de Côte d’Ivoire attend le président Roch Marc Christian Kaboré lors du sommet du TAC, le 28 juillet 2016, à Yamoussoukro. © ISSOUF SANOGO/AFP

Un million et demi de Burkinabè de Côte d’Ivoire seront appelés aux urnes pour la première fois en 2020. Assez pour faire basculer le résultat de la présidentielle. Si toutefois ils parviennent à prouver leur nationalité…

C’était sa première visite officielle en Côte d’Ivoire. En juillet 2016, six mois après son entrée au palais de Kosyam, Roch Marc Christian Kaboré se rend à Yamoussoukro pour le sommet du Traité d’amitié et de coopération (TAC). Au programme notamment, une rencontre avec des Burkinabè vivant sur le sol ivoirien.

Après les vingt-sept années de pouvoir de Blaise Compaoré et une transition chaotique, le nouveau président se sait attendu. Dans la grande salle de conférences de la Fondation Félix Houphouët Boigny, il leur réitère l’une de ses promesses de campagne : « En 2020, votre vote sera effectif ! »

Un enjeu électoral de taille

Voilà près de vingt ans que les Burkinabè de l’étranger entendent leurs responsables politiques prendre cet engagement. L’idée avait été lancée au début des années 2000 par Compaoré. Après sa chute, en 2014, elle a brièvement été envisagée par les autorités de transition. Jugé trop coûteux, trop complexe ou trop sensible politiquement, le vote de la diaspora n’a finalement jamais eu lieu à ce jour.

L’enjeu est pourtant de taille. Rien qu’en Côte d’Ivoire, le nombre de Burkinabè est estimé entre 3 et 4 millions, dont environ 1,5 million d’électeurs potentiels – à comparer aux 5,5 millions d’inscrits lors du scrutin de 2015. D’autant que cette diaspora, arrivée massivement dans les années 1960 pour servir de main-d’œuvre dans les plantations de cacao, a acquis depuis une véritable influence politique, sociale et économique.

Ces nombreux « diaspos », comme on les surnomme, glisseront-ils enfin un bulletin dans l’urne pour la présidentielle et les législatives de 2020 ? La plupart demeurent sceptiques. « Vu la situation économique et sécuritaire au Burkina, nous avons du mal à imaginer comment ils arriveront à mettre en place une telle réforme d’ici à un an », affirme ainsi Souleymane Sawadogo, homme d’affaires installé à Abidjan et représentant des Burkinabè de l’étranger dans la commission qui a rédigé le projet de future Constitution.

Le président burkinabè Roch Marc Christian Kaboré (à g.) et le chef de l’État ivoirien Alassane Ouattara à Yamoussoukro, le 29 juillet 2016.

Le président burkinabè Roch Marc Christian Kaboré (à g.) et le chef de l’État ivoirien Alassane Ouattara à Yamoussoukro, le 29 juillet 2016. © ISSOUF SANOGO/AFP

« Code électoral ratifié au forceps »

L’entourage de Roch Marc Christian Kaboré se montre pourtant formel : la diaspora votera en 2020. « Il n’y a aucun doute », assène l’un de ses conseillers. En juillet 2018, l’Assemblée nationale a effectivement adopté un nouveau code électoral qui prévoit la participation des Burkinabè de l’étranger. Mais les modalités d’application de cette réforme ont suscité le courroux de l’opposition, dont les députés ont déserté l’Hémicycle au moment du vote.

« Ce code électoral a été ratifié au forceps, sans aucun consensus », peste Eddie Komboïgo, le président du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP, opposition), l’ancien parti de Blaise Compaoré.

Pour lui et les autres adversaires de Roch Kaboré, le pouvoir ne serait en réalité pas prêt à permettre à tous les expatriés de prendre part au scrutin. « Comme dans beaucoup d’autres pays, le régime en place craint la diaspora, généralement plus critique à son égard. Il fait donc tout pour minimiser sa participation », dénonce Zéphirin Diabré, chef de file de l’opposition et président de l’Union pour le progrès et le changement (UPC).

Depuis des mois, nous mettons tout en œuvre pour que nos compatriotes qui y vivent puissent voter en 2020. C’est fou de nous accuser du contraire !, se défend le député Lassané Savadogo

L’idée qu’une partie des Burkinabè de Côte d’Ivoire est restée fidèle à Blaise Compaoré est tenace. Elle date de l’opération Bayiri, qui a permis à environ 300 000 de leurs parents de fuir la guerre civile ivoirienne au début des années 2000. La présence de l’ex-président burkinabè à Abidjan depuis sa chute, en 2014, n’a fait que la renforcer.

« Ce sont des spéculations. Nous avons de nombreux militants en Côte d’Ivoire. Depuis des mois, nous mettons tout en œuvre pour que nos compatriotes qui y vivent puissent voter en 2020. C’est fou de nous accuser du contraire ! » se défend le député Lassané Savadogo, secrétaire exécutif du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), le parti de Roch Kaboré.

Mamadou Salogo, président du Conseil national des Burkinabè de Côte d’Ivoire, le 24 juillet à Abidjan.

Mamadou Salogo, président du Conseil national des Burkinabè de Côte d’Ivoire, le 24 juillet à Abidjan. © Olivier pour JA

Au cœur des divergences entre opposition et majorité figurent les pièces d’identité que les électeurs de la diaspora devront fournir pour être autorisés à pénétrer dans l’isoloir. Les autorités ont en effet décidé que la carte consulaire biométrique, qui fait office de pièce d’identité pour les Burkinabè de l’étranger, ne pourra pas être utilisée.

Pourtant, lors de son introduction en 2013 par le régime Compaoré, ce document avait notamment été présenté comme un moyen d’identification lors des prochains scrutins. « En vérité, ces cartes consulaires avaient surtout été faites pour que nos compatriotes qui vivent et travaillent en Côte d’Ivoire dans des conditions souvent difficiles puissent présenter une pièce d’identité en cas de problème », relativise un ministre.

Les cartes consulaires en question

Aujourd’hui, plus de 2 millions de ces dernières ont été distribuées. Mais les autorités doutent de leur fiabilité. Parmi les motifs d’inquiétude, le fait que le régime Compaoré ait attribué le juteux marché de la fabrication de ces papiers en Côte d’Ivoire à la société Snedai, d’Adama Bictogo, jusqu’en 2023…

Cet homme d’affaires proche d’Alassane Ouattara a récemment été nommé directeur exécutif du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP, parti présidentiel ivoirien). « Nous ne lui faisons pas confiance, il y a déjà eu des problèmes avec ses cartes », glisse un ministre burkinabè.

« Blaise Compaoré avait préparé un système de fraude en Côte d’Ivoire pour s’assurer les votes de la diaspora, ajoute un collaborateur de Kaboré. Le président a donc préféré tirer un trait sur ça et mettre tout le monde à la même enseigne : que ce soit au Burkina ou à l’étranger, on utilisera un passeport ou une carte d’identité. » « Quand on vote, la moindre des choses est de pouvoir prouver son identité avec un document crédible », ajoute un autre.

Il est techniquement impossible de faire de même avec les passeports et les cartes nationales d’identité en quelques mois

Dans les rangs de l’opposition, on pointe toutefois du doigt les difficultés que génère l’abandon des cartes consulaires. « Il a fallu plusieurs années pour en distribuer 2 millions. Il est techniquement impossible de faire de même avec les passeports et les cartes nationales d’identité en quelques mois », peste Komboïgo. « Les cartes consulaires sont des pièces d’identité officielles délivrées par l’État. Pourquoi ne seraient-elles subitement plus valables ? » s’interroge de son côté Zéphirin Diabré.

Pour se voir délivrer un passeport ou une pièce d’identité, les « diaspos » devront rassembler des documents complexes à obtenir tels que des actes de naissance et des certificats de nationalité, fait remarquer l’opposition. Cela demande du temps, de l’argent, éventuellement des allers-retours au Burkina… « Autant dire que peu de planteurs figureront sur les listes électorales », souffle un député de l’opposition.

Défi logistique

De son côté, le gouvernement assure être pleinement mobilisé pour relever ce défi logistique dans les temps. « Le président suit ça de très près avec tous les acteurs concernés, assure Paul Robert Tiendrébéogo, ministre de l’Intégration africaine et des Burkinabè de l’extérieur. Nous déroulons notre chronogramme comme prévu. »

Depuis février, des « missions consulaires spéciales » sont déployées pour fournir passeports et cartes d’identité aux Burkinabè de l’étranger. Elles ont déjà eu lieu au Niger, au Togo, au Bénin, au Mali, mais aussi en France, en Allemagne ou encore en Italie. Au total, elles devront concerner plus d’une vingtaine de pays d’ici à janvier 2020.

En Côte d’Ivoire, une première mission a eu lieu du 23 avril au 13 mai. Pendant trois semaines, cinq équipes d’une petite dizaine de personnes chacune étaient présentes à l’ambassade, dans les trois consulats (à Abidjan, à Bouaké et à Soubré) et dans certaines localités pour enregistrer les demandes de passeport et de carte d’identité en vue des scrutins de l’an prochain.

En raison de l’importance de la diaspora burkinabè, la Côte d’Ivoire sera le seul pays à compter une seconde mission, en janvier 2020. Mais le taux d’enrôlement de la première a été très faible : selon nos informations, quelques milliers de personnes seulement se sont inscrites. Très loin donc du 1,5 million d’électeurs potentiels, ce qui laisse augurer une participation minimale en 2020.

Expulsions et violences

« Il y a eu moins de monde que prévu, reconnaît Paul Robert Tiendrébéogo. Mais certains ont déjà leurs pièces d’identité, et d’autres font leurs démarches quand ils viennent au pays. » D’autres ressorts, plus personnels, pourraient expliquer la faiblesse de ces chiffres.

« Beaucoup de nos compatriotes sont installés en Côte d’Ivoire depuis plus de cinquante ans. Leurs enfants et leurs petits-enfants y sont nés. Leur priorité, c’est d’obtenir la nationalité ivoirienne, pas de voter au Burkina », avance un ministre.

Devenir ivoirien signifie en effet garder la main sur ses terres dans les zones cacaoyères et forestières où les Burkinabè sont largement implantés. Mais aussi éviter les expulsions ou les violences que leurs aînés ont subies dans un passé pas si lointain.

Bureaux de cote à l’étranger

À la polémique sur les documents d’identité s’ajoute celle sur le nombre de bureaux de vote déployés à l’étranger. Selon le nouveau code électoral, le scrutin pourra s’y tenir dans les ambassades et les consulats. En Côte d’Ivoire, il existe quatre représentations de cette nature… Pas suffisant pour accueillir des dizaines de milliers d’électeurs, selon les opposants, qui réclament davantage de lieux de vote. Et citent en exemple la dernière présidentielle malienne, au cours de laquelle les ressortissants résidant en Côte d’Ivoire avaient pu trouver des urnes dans les écoles.

« Cela fait partie des possibilités que nous envisageons, notamment dans les zones où se trouvent nos consulats », explique une source à la présidence burkinabè. Il faudra pour cela trouver un accord avec les autorités ivoiriennes, qui doivent préparer leur propre présidentielle en octobre 2020. Nul doute que cette question sera au programme des discussions qui doivent avoir lieu entre Roch Kaboré et Alassane Ouattara lors du prochain sommet du TAC, à Ouagadougou, fin juillet.

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