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[Tribune] Tunisie : Ghannouchi, les dinosaures et les jeunes loups

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Frida Dahmani est correspondante en Tunisie de Jeune Afrique.

Rached Ghannouchi, le chef du parti Ennahdha, au quartier général de son mouvement, le 12 mars 2018, à Tunis.

Rached Ghannouchi, le chef du parti Ennahdha, au quartier général de son mouvement, le 12 mars 2018, à Tunis. © Nicolas Fauqué pour JA

Formatés par une tradition séculaire de transmission dynastique, les pays arabes, devenus indépendants, peinent à se conformer au modèle démocratique et à l’alternance. La Tunisie, malgré sa révolution, de même que le parti islamiste Ennahdha de Rached Ghannouchi, n’échappent pas à cette règle, ou plutôt à cette fatalité. Comme si la seule voix qui prévalait était toujours celle du chef.

L’opinion avait violemment fustigé le président de la République quand, à sa prise de fonctions, en 2014, son fils Hafedh Caïd Essebsi avait entrepris d’imposer sa mainmise sur Nidaa Tounes, le parti qu’il a fondé. Un quinquennat et de nombreux discours sur la démocratie plus tard, Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha, écarte tambour battant des candidats aux législatives pourtant désignés par des primaires et plus de cinq mille grands électeurs.

À quelques jours du dépôt des candidatures, la manœuvre, aussi inattendue que violente, dévoile les fissures d’une formation qui se démarquait des autres partis par son homogénéité et sa discipline. Le patron d’Ennahdha fait pourtant fi des critiques ainsi que de la décision du conseil de la Choura, qui fait office de parlement au sein du parti.

Du jamais vu dans une formation qui doit historiquement sa survie et sa force à sa coutume de débattre puis de se conformer sans ciller à l’avis de la majorité. Rached Ghannouchi sort des clous et agit comme si le maintien au pouvoir prévalait sur toute considération d’éthique politique. « Il s’agit d’un ciblage politique fondé uniquement sur la loyauté », analyse Lotfi Zitoun, fidèle parmi les fidèles qui vient de rendre son tablier de conseiller politique.

Donne politique brouillée

La perte de près de 1,5 million d’électeurs depuis 2011 et la sévère chute dans les intentions de vote ont fait l’effet d’un avis de tempête dans les rangs d’Ennahdha. « Peu de dirigeants ont fait preuve d’un grand sens de l’État. La plupart n’ont eu pour boussole que les intérêts de leur faction, de leur clan ou de leur communauté religieuse. » L’analyse d’Amin Maalouf dans Le Naufrage des civilisations, s’il vaut pour le Liban, correspond aussi en tout point à la situation d’Ennahdha. Laquelle craint la sanction des urnes dès lors qu’elle est impliquée dans l’exercice du pouvoir depuis 2011.

Une donne politique complexe achève de brouiller la visibilité : la multiplication des partis fait que seules les deux ou trois premières têtes de liste obtiendront un siège dans l’Hémicycle. Une situation suffisamment préoccupante pour que Rached Ghannouchi, qui n’a jamais été candidat à un scrutin, décide d’enfiler le bleu de chauffe et de se remettre en jeu.

Au fond, Ghannouchi est davantage préoccupé par la consolidation de son parti et son immunité que par le ­service du peuple

À 78 ans, il brigue le siège de la circonscription phare de Tunis 1, alors que sa cote personnelle est au plus bas. L’objectif ? Conquérir le perchoir, l’un des trois pouvoirs en Tunisie, grâce à son groupe parlementaire. Au fond, Ghannouchi est ­davantage préoccupé par la consolidation de son parti et son immunité que par le ­service du peuple.

Une manière de prolonger son leadership, puisque Rached Ghannouchi en est à son dernier mandat à la tête du mouvement qu’il préside depuis vingt-huit ans. Une tambouille politicienne qui fissure la base de la formation islamiste. Elle qui clamait sa différence en 2011 montre qu’elle est finalement un parti comme les autres, en butte aux mêmes problèmes de gouvernance. Et le syndrome du rejet de l’alternance affecte la classe politique tunisienne dans son ensemble.

Absence de « transition générationnelle »

La révolution, porteuse d’une promesse de renouvellement, a été rapidement contredite par les faits. Les dinosaures s’accrochent au pouvoir tandis que les jeunes loups aux dents longues demeurent aux aguets. Béji Caïd Essebsi en a fait l’expérience avec Youssef Chahed, qu’il a désigné comme chef du gouvernement et qui a vite cherché à s’émanciper de son influence.

« Nous avons besoin d’une réelle transition générationnelle », martèle Zeineb Turki, porte-parole du parti Afek Tounes. Mais l’establishment se braque. Ses membres se voudraient inamovibles, voire éternels, et ne comptent pas céder leur place pour jouer le rôle de vieux sages. Ils ne pensent même pas être à l’origine de la crise, ce « moment où l’ancien ordre du monde s’estompe et où le nouveau doit s’imposer en dépit de toutes les résistances et de toutes les contradictions », comme l’écrit Antonio Gramsci.

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