Politique

Afrique du Sud : Jacob Zuma, trouble-fête en chef

L'ex-président Jacob Zuma au premier jour de son audition devant la commission anticorruption, lundi 15 juillet 2019 à Johannesburg.

L'ex-président Jacob Zuma au premier jour de son audition devant la commission anticorruption, lundi 15 juillet 2019 à Johannesburg. © Wikus de Wet/AP/SIPA

Sommé de s’expliquer sur les scandales qui ont émaillé ses années de pouvoir, l’ancien président sud-africain se pose en victime d’une vaste conspiration au sein de l’ANC.

Qu’il doit lui sembler loin, ce 8 juin 2018. Ce jour-là, Jacob Zuma s’extirpait du tribunal de Durban pour fêter le report d’une audience sur un contrat de vente d’armes vieux de vingt ans. Sourire aux lèvres, il avait exécuté quelques pas de danse et gratifié d’une chanson la foule de partisans venus défendre son innocence. C’est un fait : l’ancien président sud-africain a longtemps semblé imperméable à la pression judiciaire grandissante, affichant même une certaine forme d’insouciance face à l’accumulation des scandales qui ont entaché son passage au pouvoir (2009-2018).

Mais depuis le 15 juillet dernier, Jacob Zuma ne danse plus. Désormais âgé de 77 ans, il doit répondre aux accusations formulées contre lui par d’anciens ministres, des hommes d’affaires, des élus et des hauts fonctionnaires devant la commission dirigée par Raymond Zondo, vice-président de la Cour constitutionnelle.

« Le roi des corrompus »

Cette commission a entamé ses travaux en août 2018 et nombre des affaires qui ont été évoquées devant elle ont trait à l’attribution de contrats publics – entre autres avantages – à la toute-puissante famille Gupta, dont les liens avec Zuma et son clan constituent la toile de fond de l’enquête en cours. Plusieurs anciens ministres des Finances interrogés ont détaillé ces connexions, illustrant un système de corruption organisé au plus haut niveau de l’État.

Plutôt que de se cantonner à une stratégie défensive, c’est la carte du complot que l’ancien président et ses avocats ont décidé de jouer

Que savait exactement Jacob Zuma ? Pas grand-chose, si l’on en croit l’intéressé, qui, au cours de sa première semaine d’audition, s’est souvent réfugié derrière des formules évasives (« je ne sais pas », « je ne me souviens plus »). Et plutôt que de se cantonner à une stratégie défensive, c’est la carte du complot que l’ancien président et ses avocats ont décidé de jouer, contestant la légitimité même de la commission.

À l’entendre donc, Zuma ne serait en réalité que la cible d’une vaste conspiration visant à l’écarter du pouvoir. Ce sont ses adversaires qui se seraient appliqués à le faire passer pour « le roi des corrompus ». Cette cabale aurait pris racine dans les années 1980, quand il était le chef des renseignements du Congrès national africain (ANC). L’ex-médiatrice de la République, Thuli Madonsela, dont les recommandations sont à l’origine de la création de cette commission, n’en serait que l’un des rouages.

Tactique périlleuse

Très à l’aise dans la posture de la victime, l’ancien président a évoqué, pêle-mêle, les multiples tentatives d’assassinat auxquelles il a échappé. Il a également fait allusion à la présence d’espions infiltrés au sein de l’ANC par « deux agences interna­tionales » et brandi une liste de collaborateurs du parti impliqués, selon lui, dans ce complot.

Toutes ces déclarations sont une manière pour lui d’envoyer un avertissement, de faire comprendre qu’il est prêt à faire tomber tout le monde avec lui

À travers cette myriade de « révélations », Zuma a fait de son procès, diffusé en direct sur les principales chaînes de télévision sud-africaines, une tribune. En habile communicant, il a cherché à atteindre ses soutiens tout en réglant ses comptes à l’intérieur du parti, avant d’annoncer qu’il ne répondrait plus aux questions de la commission. « Toutes ces déclarations sont une manière pour lui d’envoyer un avertissement, de faire comprendre qu’il est prêt à faire tomber tout le monde avec lui, s’il le faut », résume Melanie Verwoerd, une ancienne députée de l’ANC.

La tactique est audacieuse, mais aussi périlleuse. Aussi bien pour l’ancien dirigeant, qui n’a que très peu étayé sa théorie de preuves concrètes, que pour l’unité de l’ANC. Cyril Ramaphosa, fraîchement réélu début mai, a fait de la lutte contre la corruption au sein de la formation l’argument central de sa campagne. Mais depuis la démission de Zuma en février 2018, il est confronté à la résistance des proches de l’ex-­leader. Ramaphosa demeure obligé de composer avec eux et ils lui mènent la vie dure au sein du parti.

Ramaphosa fragilisé ?

Sans surprise, au deuxième jour de l’audition, on a d’ailleurs pu apercevoir dans l’assistance l’un des caciques du clan Zuma, le secrétaire général de l’ANC, Ace Magashule. Fidèle parmi les fidèles, accusé de manœuvrer en interne pour mettre en place une direction parallèle qui échapperait à l’autorité du chef de l’État, Magashule a également improvisé une conférence de presse pour appuyer la théorie d’un complot contre Zuma.

Ramaphosa, discret dès qu’il est question des ennuis de son prédécesseur, pourrait lui aussi sortir fragilisé de cette séquence. Depuis le mois de juin, il est visé par une enquête autour d’une contribution électorale versée par l’entreprise Bosasa. À un an du congrès de mi-mandat de l’ANC, Zuma et ses partisans sont loin d’avoir abdiqué.

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